sommaire n° 400
 
dossier " petite enfance et promotion de la santÉ "

" Nous déconseillons fortement l'usage de la télévision chez le tout-petit "

 
  Pédopsychiatre, Catherine Jousselme explique pourquoi l'usage de la télévision chez les tout-petits - moins de 3 ans - représente un risque scientifiquement avéré pour le développement cognitif et comportemental. Elle en appelle à une grande vigilance et un travail d'information pour contrecarrer l'idée fausse selon laquelle la télé serait pédagogiquement utile aux tout-petits.
     

Propos recueillis par
Yves Géry

 

Catherine Jousselme, pédopsychiatre, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, université Paris-11, unité Inserm 6691

La Santé de l'homme : Le groupe d'experts dont avez fait partie a rendu, en avril 2008, un avis défavorable concernant la consommation de télévision pour les tout-petits, en particulier les moins de 3 ans. Sur quels fondements scientifiques avez-vous basé votre avis ?

Catherine Jousselme : Sur deux principaux fondements : les études scientifiques bibliographiques existantes et le constat clinique que nous, professionnels, effectuons au quotidien auprès des parents et des enfants et plus globalement notre expérience et notre savoir sur le développement de l'enfant. Un enfant, pour se développer et apprendre, a besoin avant tout d'une sécurité par rapport au monde, dans le sens d'une sécurité dans la relation avec ses parents qui va faire qu'il a envie d'aller voir ce monde extérieur. C'est cette interrelation qui lui apporte la sécurité et lui donne envie de s'intéresser au reste. La curiosité lui est donnée parce qu'il a ces bases de sécurité fondamentale avec ses parents. En d'autres termes, un bébé a besoin pour se construire de pouvoir bâtir ses représentations dans l'émotion de la rencontre avec l'adulte référent et responsable de lui, il a besoin qu'on lui montre les choses, mais en restant tout proche de nous. Ainsi, par exemple, quand il expérimente la marche, il peut lâcher la main, parce qu'il expérimente le fait qu'il peut la reprendre ; quand un parent porte son enfant dans un sac ventral kangourou, le bébé peut explorer et découvrir l'extérieur tout en ayant ce sentiment de sécurité, s'il fait face à une stimulation extérieure trop forte, il peut se pelotonner contre son parent pour y retrouver cette sécurité. Tout se joue donc dans l'émotion, l'affectivité et, pour le tout petit, dans un contact corporel : on est avec lui, on le porte dans les bras, il est proche de nous.

S. H. : La télévision priverait les tout-petits d'apprentissage sensoriel ?

Absolument, dans les expériences d'apprentissage et de jeu en interrelation avec le parent, l'enfant va avoir accès à une multitude d'expériences sensorielles et motrices impliquant le toucher, le son de la voix, les émotions. Si l'on s'installe sur une pelouse avec un enfant pour découvrir une marguerite, on va ramper jusqu'à la marguerite, la toucher, rire, se prendre dans les bras, lui expliquer que c'est pas forcément une bonne idée d'arracher tous les pétales, il y a alors une réalité de partage et d'expérience.
Or, la télévision pour bébé est très éloignée de cette proximité sécurisante. Le premier risque est d'installer un tout jeune enfant devant un écran TV et de faire autre chose, le bébé va alors " consommer " l'outil TV comme un objet totalement extérieur, seul, ce qui va totalement à l'encontre des interrelations avec les parents qui structurent son intérêt pour le monde et les relations humaines. Et la consommation d'images, même avec un parent, n'est pas non plus à recommander, car même si vous regardez la TV avec votre enfant, vous n'êtes pas dans l'expérimentation mais dans la vision d'un objet désincarné de la réalité.

Deuxième risque important : les bébés sont fatigués au bout d'un moment de stimulation fournie immanquablement par les images et, par conséquent, peuvent devenir plus excitables. Le petit écran provoque l'excitabilité. Or les troubles comportementaux sont en augmentation.

Troisième danger : en installant un bébé ou un enfant de 3 ans devant
l'écran de télévision, le risque est de préparer les addictions futures à l'image, la consommation plus tard de jeux vidéo et de la télévision. Cette addiction, nous la constatons dans nos consultations en échangeant avec les parents : certains se plaignent de ne plus parvenir à décoller leur enfant de l'écran après l'avoir laissé tôt devant le téléviseur. Nous n'avons donc pas besoin de grandes études de cohorte pour constater dans la pratique clinique les effets de la télévision sur les tout-petits. Et en toile de fond, le risque majeur est donc d'oublier que, pour apprendre, l'important c'est la relation avec les parents.

Enfin, chez un tout-petit, l'image est ingérée passivement, gobée, elle entre dans leur tête, pas besoin de réfléchir. Ce n'est pas comme les mots : quand vous lisez une histoire à un tout-petit, il va dans sa tête se créer des images et sa propre représentation de l'histoire ; si vous lui dites " il était une fois, dans un pays lointain ", il va l'imaginer avec ses propres ressources. Si vous lui imposez une image de cet " autrefois, dans un pays lointain ", il a une image clé en main et n'est plus dans l'imaginaire.

S. H. : Les deux télévisions pour bébé diffusées en France (encadré) s'appuient, dans leur argumentaire, sur quelques experts pour souligner que ces programmes ne sont pas nocifs mais au contraire bénéfiques aux tout-petits : qu'en pensez-vous ?

Notre groupe de travail a émis un avis collectif reflétant un consensus scientifique incontesté. Le danger est que nous sommes dans une société où la précocité de l'enfant est encensée, d'où la tentation de vanter auprès des parents l'idée que si les enfants sont devant le petit écran pour regarder des programmes éducatifs, ils vont être plus performants à l'école. Or, on sait que ce n'est pas le cas, ces programmes fatiguent les enfants et ne les placent pas en situation de plaisir d'apprentissage. Dans ma pratique clinique, je déconseille donc aux parents l'usage de TV pour les tout-petits. Les pédiatres le déconseillent. À l'ensemble des parents, nous rappelons que l'important avec un enfant c'est le jeu. Pour conclure, il me paraît très dangereux, dans une société où les enfants voient trop d'images, de valoriser un outil pseudo-éducatif qui, en aucun cas, ne favorise les interactions parent/bébé.

 

Un risque pour le développement des processus de pensée

En France, deux chaînes de télévision, Baby TV et Baby First, s'adressent spécifiquement aux " tout-petits " (Baby TV) et aux enfants de 6 mois à 3 ans (Baby First) (1). Baby TV se présente comme un moyen de développer
" l'éveil " du bébé, Baby First met en avant l'objectif de " mieux se structurer mentalement ", de " muscler sa mémoire ", selon un état des lieux établi en janvier 2009 par le Collectif Interassociatif Enfance et Média (CIEM) (2). Ces allégations sont balayées par les professionnels de la petite enfance. Considérant que cet argumentaire pouvait induire en erreur de nombreux parents, des pédopsychiatres se sont regroupés en 2007 et 2008 pour lancer un appel demandant l'interdiction de commercialisation de ces chaînes. En avril 2008, le ministère de la Santé a recueilli les avis d'un groupe d'experts "concernant les chaînes télévisées destinées au moins de trois ans ", les vingt-quatre experts ont rendu un avis dont voici quelques extraits :

" La télévision est déconseillée jusqu'à l'âge de 3 ans au moins, quel que soit le programme et que les parents soient présents ou non. Aucune étude ne démontre actuellement que les chaînes pour les tout-petits puissent avoir un effet bénéfique sur le développement psychomoteur et affectif de l'enfant. (…) La télévision ne peut en aucun cas remplacer les interactions avec l'entourage de l'enfant et notamment les parents. Les stimulations désincarnées qu'elle suscite ne peuvent en aucun cas remplacer l'interaction émotionnelle et affective. L'enfant, pour développer ses processus de pensée et ses capacités à vivre et repérer ses émotions, doit utiliser activement ses cinq sens en s'appuyant sur la relation à un adulte disponible. La télévision, même dédiée aux bébés, ne favorise pas ce type d'interactions. Les connaissances actuelles fondées sur les études disponibles, les modèles théoriques et l'expérience clinique des professionnels de la petite enfance soulignent le risque lié à la consommation d'images télévisuelles sur la naissance et le développement des processus de pensée, de l'imagination et l'intégration des émotions (…) En conséquence le groupe d'experts se prononce contre les chaînes spécifiques pour bébés (…) ".

Reprenant les conclusions de ce groupe d'experts, le ministère de la Santé via sa direction générale de la Santé (DGS) a rendu, à la mi-2008, un avis (3) : la DGS considère notamment que " le concept de programme adapté à l'enfant de moins de 3 ans n'a pas de sens ", elle " se prononce contre les chaînes spécifiques pour les enfants de moins de 3 ans ; déconseille la consommation de télévision jusqu'à l'âge d'au moins 3 ans, indépendamment du type de programme ; considère qu'au-delà de 3 ans, chez le jeune enfant, l'usage de la télévision doit être particulièrement prudent ". En conséquence, la DGS recommande notamment " que les sociétés commercialisant des émissions destinées aux jeunes enfants ne puissent alléguer de bénéfices pour la santé ou le développement de l'enfant non prouvés scientifiquement ".

Y. G.


(1) Voir aussi sur ce sujet l'entretien avec Christian Gautellier, " L'éducation au regard est aussi indispensable à l'enfant que l'éducation au goût ", paru dans le dossier du n° 396 (juillet-août 2008) de La Santé de l'homme, intitulé " Médias et santé : développer l'esprit critique " : http://www.inpes.sante.fr/SLH/articles/396/02.htm
(2) http://www.collectifciem.org/
(3) Avis de la direction générale de la Santé suite aux travaux du groupe d'experts réuni le 16 avril 2008 sur l'impact des chaînes télévisées sur le tout-petit enfant (0 à 3 ans).

Note

1. Également membre de la Société française de psychiatrie de l'enfant, de l'adolescent et disciplines associées.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 400 | MARS-AVRIL 2009 | Pages 26-27.
Libre de droits, sous réserve de mentionner la source