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Le thème qui m'a été confié
dans ce dossier : " La place des enfants
dans les parentalités atypiques "
est moins simple à traiter qu'il n'y paraît
au premier abord. Les termes employés ne
sont pas neutres : tout d'abord, en quoi certaines
parentalités seraient " atypiques
" ? Par rapport à quelle norme de
référence ? Ensuite, le terme même
de parentalité pose question : s'il s'agit
de parler des parents et de leurs enfants, pourquoi
ne pas employer le terme de famille ?
De fait, cette formulation " parentalités
atypiques " se révèle foncièrement
moderne car elle présuppose que le lecteur
a déjà intégré ce
qui fait la spécificité de la vie
familiale aujourd'hui : la constitution d'un espace
autonome, celui de la parentalité, et sa
dissociation d'avec l'espace de la conjugalité.
Constitution de la parentalité en espace
autonome, en effet, car la parentalité
n'est pas la parenté. Elle présente
la spécificité de mettre l'accent
sur ce qui fait lien entre les parents et l'enfant,
sur les processus d'affiliation réciproque,
sur les pratiques de soin et d'éducation,
" l'élevage ", en quelque sorte,
dans sa signification première d'élever
l'enfant.
La parentalité moderne résulte
donc d'une double dissociation qui marque notre
époque :
- dissociation entre sexualité et reproduction
avec, à la fin des années 1960,
l'apparition des moyens modernes de contraception,
puis, à partir des années 1980,
le développement des techniques d'aide
médicale à la procréation
pour les couples inféconds ;
- dissociation entre la conjugalité et
la parentalité que va permettre la remise
en cause du mariage-institution et la montée
des séparations conjugales en présence
d'enfants, depuis la fin des années 1970.
La situation de parentalité typique de
la famille traditionnelle, l'élevage des
enfants par leurs deux parents d'origine (à
la fois parents géniteurs, parents socio-juridiques
- reconnus comme tels par la société
- et parents éducateurs), si elle continue
à être la situation la plus fréquente,
se voit concurrencée par d'autres situations
de parentalité, atypiques par rapport à
cette norme antérieure, et dont l'importance
est largement dépendante
de cette évolution : monoparentalité,
beauparentalité, homoparentalité
Sans être véritablement nouvelles,
ces situations qui ne représentaient que
des cas marginaux à l'époque du
règne de la famille conjugale indissoluble
concernent désormais un grand nombre d'enfants
et sont devenues banales (hormis le cas particulier
de l'homoparentalité).
Les figures parentales
peuvent changer
Ce qui caractérise la naissance d'un enfant
aujourd'hui, c'est sans doute la probabilité
croissante que cette naissance se réalise
hors du cadre de la norme conjugale hétérosexuelle,
mais surtout la probabilité bien plus importante
que ce cadre de départ soit amené
à évoluer et que, parmi les acteurs
importants de son entourage, certaines figures
parentales disparaissent (par exemple en cas de
stricte monoparentalité) et d'autres apparaissent,
exemplairement les beaux-parents. La place d'un
enfant dans une situation de parentalité
n'est donc pas figée a priori, il
peut passer d'une situation commune à une
situation relativement atypique, comme la monoparentalité,
la résidence alternée, la recomposition
familiale
sans parler des situations les
plus éloignées de la norme que représentent
l'éducation par deux personnes de même
sexe.
Deux mots caractérisent ainsi la situation
des enfants aujourd'hui : diversité
et évolution. Diversité parce
qu'un enfant peut être élevé
par une, deux, trois, quatre
ou plus, personnes
placées en situation parentale à
son égard, et que les référents
parentaux à un niveau ou à un autre
sont encore plus nombreux. Évolution parce
que les choses sont toujours susceptibles
d'évoluer en permanence. Un exemple pour
illustration : lorsqu'une femme accouche sous
X, la filiation à l'égard des parents
biologiques est effacée
mais cela
ne signifie pas pour l'enfant qu'un questionnement
sur ses géniteurs ne viendra pas le travailler
durant de longues années (de la même
façon d'ailleurs que lorsqu'un couple infertile
a dû faire appel à un donneur de
gamètes pour lui permettre de procréer).
Adopté par un couple " normal "
(c'est-à-dire hétérosexuel,
mais le fait d'être d'origine française,
d'avoir un emploi stable et une bonne éducation
entrent aussi en ligne de compte
), cet enfant
va donc avoir deux parents " adoptifs "
qui vont parfaitement jouer le rôle de parents
mais beaucoup moins celui de conjoints. Un divorce
quelques années après les amène
à pratiquer une alternance de l'enfant
entre leurs deux domiciles
et à proposer
l'un après l'autre à leur enfant
l'amour (ou au moins l'attention) d'une belle-mère
ou d'un beau-père. Pas moins de six figures
parentales ont jalonné la vie de cet encore
jeune enfant, et cela pourrait ne pas s'arrêter
là
Rendre compte de la complexification des situations
parentales m'a ainsi amené à parler
en termes de " dispositif de parentalité
", ce qui signifie qu'au plan individuel
un enfant peut avoir à composer avec un
nombre variable de figures parentales, organisées
pour lui selon un dispositif évolutif.
Cette situation a de multiples conséquences
:
- remettre en question les bases de l'organisation
juridique de la famille. Après la désinstitutionnalisation
de l'union conjugale, le principe de l'exclusivité
de la filiation constitutif de notre organisation
est sérieusement ébranlé
;
- multiplier les interrogations sur ce qu'est
la parentalité, qui place au centre du
rapport à l'enfant les processus d'affiliation
et les liens établis avec ses parents ;
- développer les appréhensions au
sujet des enfants placés dans ces situations
- relativement - atypiques.
Il n'est pas possible ici de développer
les deux premières dimensions. Je me contenterai
d'apporter quelques éléments sur
la place des enfants. En effet, c'est elle qui
demeure interrogée dans ces situations
certes hors de la norme commune mais devenues
quelque peu banales par la force des choses.
La place réservée
à l'enfant
Lorsque régnait le modèle de la
famille conjugale indissoluble, toutes les situations
se trouvant hors de cette norme étaient
non seulement marginalisées mais fortement
stigmatisées, les divorcés étaient
regardés avec suspicion et les " filles
mères " considérées
fréquemment comme des sortes de prostituées
En parallèle, les enfants se trouvant dans
ces situations étaient censés pâtir
de tous les maux, et les écrits psychologiques
ne manquaient pas pour dénoncer l'apparition
de troubles chez les enfants, conséquence
de ces situations. Avec l'émancipation
des femmes, la montée du modèle
démocratique de la famille et la fréquence
des séparations conjugales, la stigmatisation
touchant les adultes vivant en situation monoparentale
ou recomposée a quasiment disparu, mais
les interrogations touchant les enfants dans ces
situations demeurent. Pourtant, nombre de travaux
ont montré que ceux-ci ne présentent
pas forcément plus de troubles du développement
que les enfants placés dans des situations
plus classiques, qu'ils soient élevés
par un seul parent, en résidence alternée,
avec l'aide d'un beau-parent ou avec un homoparent
Si la séparation parentale est bien souvent
un traumatisme pour l'enfant, en même temps
elle constitue aussi une délivrance à
l'égard d'une situation de tension ou de
conflit familial forcément mal vécue,
et le traumatisme généralement est
assez rapidement surmonté. L'enfant - dont
les capacités d'adaptation sont bien supérieures
à celles de l'adulte - trouve alors un
nouvel équilibre, sauf à ce qu'un
conflit violent perdure entre les parents et qu'il
se retrouve placé au centre de celui-ci.
Les injonctions contradictoires subies par l'enfant
et le conflit de loyauté auquel il va être
confronté peuvent alors effectivement avoir
un effet profondément perturbateur. C'est
sans doute la principale raison du développement
des services de conseil conjugal, médiation
familiale, voire thérapie familiale, depuis
une trentaine d'années. De même,
une mauvaise relation peut être entretenue
avec un beau-parent, dans la mesure où
sa place et ses fonctions n'ont pas été
clairement définies dans la famille, notamment
avec le parent chez lequel vit l'enfant. Alors,
la relation avec le beau-parent peut être
difficile et se révéler perturbatrice
tant que n'ont pas été éclaircies
et désamorcées les sources potentielles
de conflit, les conditions alimentant une jalousie,
ou une méfiance, réciproque.
C'est donc moins le cadre dans lequel se trouve
élevé l'enfant qui peut être
perturbateur que la qualité des relations
entretenues avec les personnes qui lui servent
de parents. On rencontre de nombreux enfants parfaitement
équilibrés dans toutes les situations
de parentalité évoquées,
alors qu'il existe aussi des enfants perturbés
dans toutes les situations, y compris celle de
biparentalité classique, comme les travaux
des successeurs de Freud nous l'ont suffisamment
démontré
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