sommaire n° 392
 
rubrique " international "

Bruxelles : un programme communautaire dans les quartiers défavorisés

 
  À Bruxelles, dans le quartier populaire de Forest, professionnels de santé et éducateurs ont développé depuis dix ans une action communautaire de prévention et de promotion de la santé. Des ateliers santé et une boutique sociale ont été mis en place. Des habitants deviennent des relais santé auprès des familles défavorisées. Ce projet a incontestablement amélioré le " droit à la santé " de nombre d'habitants. Mais les intervenants sont déroutés par la grande précarité à laquelle ils sont de plus en plus confrontés.
     

Bruno Vankelegom
Directeur, Forest Quartiers Santé asbl,
Bruxelles, Belgique.

 

La commune de Forest (région Bruxelles capitale), cinquante mille habitants, inclut essentiellement des quartiers populaires, avec une part importante de personnes isolées, surtout des femmes. La présence d'une forte mortalité prématurée (avant 65 ans) montre qu'il est fondamental de poursuivre les efforts de prévention. Chez les moins de 65 ans, les causes principales de décès sont, chez les hommes, les cancers des voies respiratoires et les maladies cardio-vasculaires et, chez les femmes, le cancer du sein. Mortalités " évitables " pouvant être réduites par des actions préventives : lutte contre le tabagisme, dépistage plus systématique du cancer du sein, campagnes pour une alimentation plus saine, etc.

L'action Forest Quartiers Santé a été lancée en 1992. Ce projet est né de la rencontre entre des travailleurs de maisons médicales et des travailleurs sociaux (maisons de quartier et travailleurs de rue) confrontés à des problématiques qui ont des répercussions importantes sur l'état de santé des populations : chômage, solitude, précarité en matière de logement, surendettement. Ils décident alors de tenter d'agir ensemble sur les déterminants de santé : logement, alimentation, sécurité dans les milieux de vie, etc. Forest Quartiers Santé procède à un diagnostic communautaire auprès de la population et des partenaires de terrain. En 1998, un premier financement accordé par la Communauté française de Belgique permet d'analyser les résultats et d'organiser un forum pour les communiquer à l'ensemble des partenaires (habitants, professionnels et élus). Il en ressort la nécessité d'une coordination plus solide entre les travailleurs de la santé et du social et les priorités d'action dans les thèmes suivants : logement, alimentation, accidents chez les jeunes et les enfants, vie affective et sexuelle, maux psychologiques et somatiques, santé communautaire.

À l'issue de ce diagnostic, en 2000, un projet local de santé communautaire est mis en place, financé sur cinq ans par la communauté française de Belgique. Objectifs : créer une dynamique entre professionnels de terrain, habitants et élus ; rencontrer les habitants, les informer et les sensibiliser ; identifier les besoins et les ressources ; soutenir les projets d'habitants qui leur permettent d'être acteurs de leur santé.


Réunions santé de quartier

Au fil du temps, l'action Forest Quartiers Santé s'est concrétisée par la mise en place de plusieurs dispositifs :

  • des " groupes nominaux ", les participants sont des habitants du quartier, que l'on réunit plusieurs fois par an pour suivre l'évolution des déterminants identifiés comme prioritaires par le groupe. Premier thème pointé : l'alimentation. Des professionnels intervenants extérieurs sont invités pour certains thèmes et sont choisis en fonction de leur capacité à adapter leur discours à un public d'adultes apprenants ;

  • des ateliers de santé communautaires une fois par mois, espaces d'apprentissage, de rencontre, de définition de projet et de mobilisation d'énergies. Ainsi, des ateliers nutrition sont organisés à l'initiative d'un collectif de femmes : des informations et conseils sont apportés par la formatrice, dans le cadre de ce qui devenait " des réunions pour maigrir ". Un groupe se constitue : des femmes âgées de 20 à 60 ans, avec un noyau de dix à quinze femmes présentes aux séances hebdomadaires. La pratique régulière d'activité physique est envisagée mais les infrastructures sportives ne sont pas accessibles à cette population financièrement fragilisée, une activité " marche " et une formation à la pratique du vélo sont alors mises en place. Après négociation, les services communaux mettent à disposition une salle omnisports pour un cours de gymnastique hebdomadaire, et la maison médicale met à disposition une kinésithérapeute animatrice. Au fil du temps, l'" atelier santé " devient un moment " à ne pas manquer ", lieu d'échanges où tous les thèmes peuvent être abordés.


Une boutique sociale

Autre initiative pérenne : Forest Quartiers Santé a contribué à mettre en place une boutique sociale, en lien avec la Mission locale de Forest (insertion) et le CPAS de Forest (aide sociale). La boutique délivre toute information sur les aspects de la vie quotidienne ayant un impact sur la santé (emploi, surendettement, logement, garde d'enfants, etc.). Le CPAS détache trois temps pleins et demi de travail pour la boutique sociale (un temps plein santé et les autres emplois pour la logistique).

En contrepoint, une " arrière-boutique sociale " a été créée, lieu de débat entre les professionnels pour soutenir leur travail en réseau. Objectifs : partager une vision globale, éviter toute concurrence inutile, optimiser les services offerts au public, confronter les points de vue pour mieux identifier les besoins. L'arrière-boutique sociale se réunit environ une fois par mois et organise des colloques thématiques (concertation et approche des territoires, le troisième âge actif) tous les deux ans, pour informer la population et pour initier des projets portés par les associations. Un projet ambitieux mais qui a quelques difficultés à bien fonctionner.

Les élus sont démarchés pour s'associer au projet Forest Quartiers Santé. La nouvelle équipe municipale a créé un " échevinat de la santé ". Cet échevinat s'est impliqué, entre autres, en présidant les ateliers de santé. Il a pris en compte pour partie les préoccupations pointées par l'action Forest Quartiers Santé collaborant à certains projets mis en place ; un observatoire de la santé et du logement et une commission communale santé ont notamment été créés depuis.


Se méfier des effets pervers

À l'heure du bilan, soulignons que les ateliers santé fonctionnent et que les habitants participent largement à leur organisation et gestion. Mais de nombreuses difficultés subsistent : entre autres, les savoirs sur la santé de la population sont multiples et déconcertants. Ainsi, la prévention des cancers féminins requiert une sensibilisation et un accompagnement adéquat si on ne veut pas induire d'effets pervers ou nuls ; les groupes de gymnastique sont ici des lieux privilégiés de rencontre et d'échange d'informations pour les animatrices de Forest Quartiers Santé. Mais il reste encore à informer, à sensibiliser et à former dans un climat de confiance ; à solliciter aussi nos partenaires pour qu'ils deviennent de vrais relais santé auprès de leurs usagers.

Autre dispositif né de l'action Forest Quartiers Santé : un réseau d'habitants-relais a été mis en place dans le quartier. Ces habitants référents communiquent sur la santé, le social, les droits ; certains entreprennent des actions dans leur quartier. Ainsi, Monsieur B., de nationalité congolaise, a au fil du temps créé une association avec ses voisins et amis et impulse en concertation avec Forest Quartiers Santé des actions de santé autour des questions de logement ou d'alimentation.

L'ensemble des actions menées nous a permis de mieux comprendre " la santé " à Forest, d'identifier précisément les représentations de la santé et les besoins des habitants, les moyens d'action mis en œuvre par certains intervenants publics (communes, CPAS, etc.) et privés (associations, etc.), les actions à mener. Nous avons pu développer notre capacité à comprendre et à agir sur la santé sur un territoire.


Mobiliser contre les inégalités

Ce que démontre l'évaluation du projet menée par un groupe réuni à cet effet en 2005, c'est qu'avec le temps et l'expérience, nos deux outils - les " groupes nominaux " et les " ateliers de santé communautaire " - se sont montrés pertinents pour initier quelques dynamiques en faveur de la santé. Même constat positif pour la boutique sociale et l'ensemble des activités qu'elle engendre. Outre les projets santé des habitants que nous soutenons, de nombreuses autres actions ont pu être menées à bien : le projet " activité physique avec les femmes ", les plans et exercices d'évacuation en cas d'incendie dans les bâtiments publics et la formation aux premiers secours, les activités de dépistage du diabète mises en place annuellement, les expositions itinérantes sur les IST ou le logement fédérant quinze associations locales, la création de l'observatoire de la santé et du social, de la commission communale santé, etc.

Aujourd'hui, ce qui est mis en lumière à travers ces années d'expérience et d'observation d'un territoire, ce qui émerge des groupes nominaux que nous réunissons, ce sont les inégalités. Dans le cadre de nos activités, nous sommes confrontés quotidiennement à une grande précarité, chez les personnes âgées, les femmes seules avec des enfants, les personnes sans papiers ou primo-arrivantes, les personnes seules et parfois maltraitées, d'autres sans emploi. Ainsi, par exemple, lorsque nous avons organisé un atelier sur les femmes battues, parmi la vingtaine de personnes présentes, plusieurs avaient une expérience très concrète de ce dont nous parlions.

Il reste des problèmes considérables à résoudre, l'action Forest Quartiers Santé y est sensible et travaille à alerter les autres associations. Mais au cours de ces années de travail, nous avons aussi rencontré des gens prêts à intervenir. Non seulement des associations, mais aussi des habitants et des élus ne sachant pas toujours quoi faire, ni comment le faire. Les acteurs sont là, le maillage de ce tissu nécessite du temps, du travail et une méthodologie particulière pour assurer une pérennisation de celle-ci. Un constat teinté de réalisme et d'espoir.

Pour en savoir plus :
www.f-q-s.be

 

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 392 | NOVEMBRE-DECEMBRE 2007 | Pages 10-11
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