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Nous avons mené une recherche-action intitulée
" Discriminations et conduites à risque
chez les jeunes ", concernant plus particulièrement
celles impliquant une tentative de suicide ou
une conduite à risque létal. C'est
une synthèse de ces travaux que nous présentons
ici. Cette recherche s'est également fondée
sur l'expérience de la Ligue des droits
de l'homme en matière de lutte contre les
discriminations, des témoignages reçus
par les ligueurs. Nous avons aussi utilisé
l'expertise réunie auparavant au travers
d'un ouvrage auquel nous avons collaboré
: " Homosexualités et suicide "
; au travers également de notre participation
à l'élaboration du plan de santé
publique " Violence et Santé ".
Cette recherche-action (enquête suivie de
la mise en place de groupes de parole et de formations
des professionnels) a été réalisée
grâce notamment à un financement
de la direction générale de la Santé
(DGS)1. Le thème retenu était
pour le moins innovant : y a-t-il un lien entre
les discriminations et la mise en danger de soi
chez les jeunes, et quels sont les facteurs de
vulnérabilité et de protection que
l'on peut identifier pour orienter le travail
de prévention ?
Au départ, il s'agissait de mieux comprendre
l'incidence de l'homophobie sur les trajectoires
suicidaires des jeunes2. Et, par extension,
il s'agissait de mieux identifier le " pourquoi
" des discriminations qui isolent - par opposition
aux discriminations qui fédèrent,
le soutien du groupe de pairs et de la famille
représentant l'un des facteurs de protection
les plus efficaces vis-à-vis du suicide.
Après quelques mois de tâtonnements,
c'est le mécanisme qui fait que certaines
personnes deviennent des " boucs émissaires
" (personne qui est désignée
par un groupe comme devant endosser un comportement
social que ce groupe souhaite évacuer),
qui est apparu comme le plus pertinent à
analyser, à la fois pour les jeunes et
pour les professionnels en contact avec eux. Cet
élargissement de la recherche-action au-delà
de l'homophobie permet d'éviter la focalisation
fréquemment entendue : " Ah oui
d'accord, c'est pour les homos
",
ce qui, dans notre recherche, a empêché
simultanément les jeunes homosexuels craignant
la stigmatisation et les autres, redoutant la
contamination du stigmate, de se sentir concernés.
Trois axes ont donc été déclinés
pour parvenir à cerner la problématique
:
- un état des lieux sur l'homophobie auprès
des acteurs de terrain (travailleurs sociaux,
animateurs, enseignants, personnels médicaux,
bénévoles, etc.) en contact avec
des jeunes, en France et dans les Dom-Tom ;
- la mise en place d'espaces de parole en direction
de jeunes " différents, discriminés,
voire boucs émissaires " à
l'échelle de la France métropolitaine
;
- une formation-action à destination des
acteurs de terrain dans l'objectif de mutualiser
et de créer des outils sur les discriminations
et les conduites à risque.
Par ailleurs, la mission Prévention des
conduites à risque de la Seine-Saint-Denis
nous a permis de faire réaliser une partie
de l'évaluation par des experts extérieurs
et de bénéficier du regard d'une
sociologue sur le profil des jeunes participant
aux espaces de parole, sur celui de ceux qui n'y
sont pas restés. La même sociologue
a déterminé les caractéristiques
des partenaires impliqués, mais aussi de
ceux qui ont des résistances à soutenir
l'action. Cette recherche-action a également
eu un impact inattendu, puisque le centre régional
d'information et de prévention du sida
(Crips) et le Groupement d'études et de
prévention du suicide (Geps) ont utilisé
nos travaux pour organiser un concours de scénarios
sur les discriminations.
Six " espaces
de parole " créés en France
L'état des lieux a été réalisé,
la première année, sur un échantillon
aléatoire d'une soixantaine d'acteurs de
terrain (enquête par courriel). Leur constat
est alarmant : tous les indicateurs de mal-être
et de prise de risque létal sont réunis
concernant les jeunes victimes d'homophobie, y
compris pour ceux qui s'identifient comme hétérosexuels.
Mais c'est l'accumulation des causes de rejet
social potentiel - origine sociale modeste, issus
de l'immigration, jeunes adolescents, etc. - qui
majore les risques de passage à l'acte.
Ces éducateurs ou intervenants associatifs
et sociaux sont par ailleurs très isolés
et souvent concernés eux-mêmes par
l'homo-bi-trans/sexualité, ce qui accentue
leur difficulté à combattre l'ostracisme
dont ces jeunes sont victimes. Leur diagnostic
est unanime : nos institutions sont majoritairement
baignées d'une homophobie passive institutionnalisée,
reléguant les personnes concernées
au silence et à l'invisibilité.
Cette première année a également
permis de mettre en place six espaces de parole
sur le territoire français, en voie de
pérennisation lors de la troisième
année3. Le cahier des charges
insistait sur un binôme mixte de coanimateurs
(le chargé de mission et une assistante
sociale scolaire, ou une infirmière, une
éducatrice, une animatrice, etc.), appartenant
à deux structures différentes, l'espace
de parole étant accueilli par un troisième
partenaire " généraliste "
(type mission locale, Crij, centre social, point
écoute jeunes, etc.), afin de contourner
la peur de la stigmatisation. L'approche utilisée
a croisé l'écoute active de Carl
Rogers et une démarche communautaire positionnant
le jeune comme acteur et décideur, rendant
le dispositif accessible à tout acteur
de terrain et non seulement à ceux qui
ont bénéficié d'une formation
" psy ". Chaque réunion mensuelle
a donné lieu à un compte-rendu intégral
des échanges - restitué aux jeunes
après correction - et sur l'un des sites
à une traduction en langue des signes,
de façon à intégrer des personnes
sourdes. Le fait d'être centré sur
les discriminations vécues ou craintes
a permis d'orienter des jeunes qui étaient
plus en prise à une intériorisation
d'une forme de discrimination qu'à une
confrontation directe à ces phénomènes.
Une centaine de jeunes se sont " approchés
" d'un espace de parole, une cinquantaine
les ont fréquentés régulièrement.
Au départ, ce sont les partenaires (tel
conseiller en insertion, telle animatrice de centre
social, etc.) les plus impliqués qui ont
majoritairement orienté les jeunes vers
ces espaces de parole, ensuite ce sont les participants
eux-mêmes qui sont devenus les premiers
recruteurs.
Cinquante professionnels
formés
La formation-action s'est déroulée
sur quatre modules de cinq jours, lors de la deuxième
et de la troisième année. Une cinquantaine
de professionnels - des champs éducatif,
sanitaire et social (médecin de CDAG, assistante
sociale de secteur, infirmière PJJ, psychiatre
auprès de jeunes suicidants, etc.) - et
de bénévoles associatifs de différentes
régions de France y ont participé,
avec une majorité de Franciliens et de
Marseillais. Le premier module a tenté
de répondre à trois questions :
De quelles discriminations parlons-nous ? De quel(s)
jeunes (garçons ou filles) s'agit-il ?
De quels outils disposons-nous pour aborder collectivement
ces sujets auprès d'eux ? Dans le deuxième
module, ont été abordés les
facteurs de vulnérabilité et les
conduites à risque létal, avec un
accent plus particulier sur la prévention
du suicide et des équivalents suicidaires
- notamment via des addictions ou des prises de
risque sexuel. Lors du troisième module,
ont été travaillés les facteurs
de protection et les outils permettant de mobiliser
ces facteurs, avec une attention spécifique
à la résilience et à l'estime
de soi. Le quatrième, enfin, a été
conçu comme un module de synthèse,
inaugurant une formation pilote sur ces sujets,
à partir du " triangle de l'abus "
- situant le bouc émissaire face à
un pôle pervers, chronicisant un rôle
d'abuseur, et un pôle normopathe, celui
qui est malade de la norme4 - afin
de relier et de structurer les discriminations
qui isolent aux facteurs de vulnérabilité
et de protection. Parallèlement, des échanges
entre la cinquantaine de participants de la formation-action
et les jeunes des espaces de parole ont permis
à ces derniers de préconiser ce
qui devait prioritairement être travaillé
dans chaque module.
Déni du corps
social
Quels sont les principaux résultats de
cette recherche-action ? Tout d'abord nous avons
été frappés par l'équivalence
symbolique entre les phénomènes
de discrimination sur le plan sociologique - dont
l'épicentre est constitué des processus
de boucs émissaires - et la thématique
du suicide sur le plan psychologique5.
Parallèlement, le très fort déni
dans le corps social quant à la fréquence
et la gravité de ces phénomènes
fait écho à un grand besoin de formation
des acteurs de terrain sur les processus de transformation
d'un certain nombre de personnes en " boucs
émissaires ", les discriminations
liées au genre, la violence et le suicide.
En effet, les difficultés identitaires
- et les discriminations - liées au genre
sont omniprésentes et les jeunes avec une
préférence homo-bi/sexuelle ou une
identité transsexuelle sont surreprésentés
- environ la moitié des jeunes. Ils cumulent
tous plusieurs " différences ",
sources potentielles de rejet social, souvent
l'une évidente et l'autre plus intime -
visible et invisible - et ressenties comme incompatibles.
L'espace de parole apparaît alors comme
une " tribu " acceptable pour ceux et
celles qui n'ont pas trouvé la leur, permettant
à la fois identification aux pairs et différenciation.
Une typologie de " boucs-émissaires
" fait donc émerger des cumulards,
des camouflés - qui se protègent
derrière une autre cause de rejet social
et viennent en témoigner - et des débusqués
- ils pensent que l'ostracisme dont ils sont victimes
vise précisément leur différence
cachée - mais aussi des entre-deux,
des tiraillés - entre deux identités
antinomiques - des frontaliers - qui brouillent
les cartes en inventant une troisième voie
- des passeurs de frontière - qui franchissent
l'infranchissable - des Bountys - terme
qui vient de la communauté noire vivant
en France et désignant ceux qui sont noirs
dehors et blancs dedans, autrement dit dominés
socialement dehors mais dominants dedans - et
des Tybouns - dominants dehors et dominés
dedans
Valeurs féminines
et paternelles rabotées
Les stéréotypes qui désignent
les personnes qui ont un regard discriminant font
souvent écho à la virilité
et à la " matrilité "
- pendant de la virilité pour la construction
identitaire féminine, et sacralisant les
valeurs de la maternité - les systèmes
de domination à l'uvre pouvant s'apparenter
à la " matrivirilité "
- les camouflés l'utilisent : plus un garçon
est susceptible d'être discriminé,
plus il affiche les valeurs de la virilité,
alors qu'une fille qui craint d'être débusquée
va se réfugier du côté de
la matrilité -, mais on trouve aussi des
filles viriles et des garçons matrils.
À l'inverse, la dévalorisation conjointe
des valeurs féminines et paternelles jalonne
les parcours de vie de ces jeunes - et plus particulièrement
des débusqués. C'est de ce côté
que l'on trouve la plupart des facteurs de vulnérabilité.
Les facteurs de protection résonnent souvent
avec ceux associés à l'estime de
soi et à la résilience : l'espace
de parole - associant d'autres médias,
comme l'expression artistique, pour les plus vulnérables
- les fait naturellement émerger. Ils découvrent
que chacun peut être accepté dans
sa différence, et non seulement toléré
- ce groupe-là est communautaire là
où ils ont rencontré du communautarisme.
Les comptes-rendus, les articles et ouvrages,
les témoignages dans les médias
ont joué un rôle significatif de
dénonciation des discriminations et de
restauration de l'estime de soi. Enfin, face au
binôme discriminant/discriminé, le
troisième intervenant de ce triangle est
le " normopathe " (celui qui n'a rien
vu, rien senti, rien entendu) car il est l'acteur
de la transformation de la honte en humiliation
; c'est donc logiquement auprès de lui
que le jeune victime de discrimination exigera
réparation de la blessure. Ainsi, du côté
des acteurs de terrain, agir sur la normopathie
(littéralement " pathologie de la
norme ") de leurs institutions apparaît
comme l'objectif le plus fédérateur
et le plus pertinent pour tenir compte de ce que
les jeunes leur adressent comme message.
Dans l'objectif de transférer toutes ces
compétences mais aussi de poursuivre ce
travail de recherche en élargissant le
public à toutes les tranches d'âge,
nous nous proposons de décliner cette initiative
à raison d'une expérience au moins
par région de France, au fil des quatre
ans à venir. Le porteur du projet sera
la Ligue française pour la santé
mentale (LFSM), et nous étions, en novembre
2006, en attente de réponse de partenaires
nationaux - DGS, PJJ, Halde, etc. - et locaux
- Régions, conseil général,
Drass via le plan Violence et Santé - pour
décider des premières régions
concernées. Il s'agira de proposer une
formation-action sur ces phénomènes
à destination d'acteurs de terrain qui
s'engagent à mettre en place une action
ou à valoriser une initiative existante
en y intégrant la problématique
des " boucs émissaires ". Puis
un accompagnement méthodologique et la
mise en place par leurs soins d'au moins un espace
de parole leur permettra de constituer un pôle
ressource, en lien avec les Commissions pour la
promotion de l'égalité des chances
et de la citoyenneté (Copec), siégeant
en préfecture et dans les Drass notamment. |