sommaire n° 379
 
dossier "prévention du sida : de multiples défi à relever"

Prévention chez les homosexuels masculins :
« tout reste à entreprendre »

 
 

Les homosexuels représentent 40 % des hommes nouvellement contaminés par le sida. Le taux de prévalence atteint un niveau dramatique, sans doute plus de 10 %. Terrible paradoxe, c'est ce groupe, figurant parmi les plus éduqués, qui prend le plus de risques. Pourquoi ? France Lert, directrice de recherche, souligne que la prévention - à commencer par le port du préservatif - s'est dévalorisée dans la communauté gay. L'explosion d'Internet et la multiplication des lieux de sexe symbolisent les nouvelles normes adoptées par une partie de la communauté : les rencontres multiples caractérisées par un abandon de la prévention seraient devenues constitutives de l'identité homosexuelle.

     

France Lert
Directrice de recherche,
Inserm (Unité 687), Santé publique et épidémiologie des déterminants professionnels et sociaux de la santé,
Saint-Maurice.

 

D'année en année, les chiffres des nouveaux diagnostics d'infection VIH chez les homosexuels masculins (près de quatre cas sur dix en 2003-2004) comme les résultats des enquêtes sur la vie sexuelle et la prévention nourrissent l'inquiétude sur la possibilité d'enrayer, à nouveau un jour proche, l'épidémie d'infection VIH dans ce groupe de population. Les résultats observés dans la toute dernière enquête presse gay de 2004 (36 % des hommes déclarent au moins un rapport non protégé dans l'année) entérinent un glissement et une accentuation des comportements sexuels vers des prises de risque fréquentes et régulières.

Cette évolution est massive et bien que les analyses - encore préliminaires - n'aient pas encore décrit finement les processus par lesquels passe cette érosion des comportements préventifs, on sait déjà qu'il s'agit d'un phénomène global, touchant toutes les catégories, toutes les régions, toutes les générations, les séropositifs comme les séronégatifs. Le taux de prévalence dans ce groupe de la population atteint des niveaux dramatiques - sans doute plus de 10 % - semblables à ceux que l'on observe dans les régions les plus touchées de la planète et qu'Onusida qualifie d'épidémie généralisée.

Cette situation se produit en France, un pays où les traitements antiviraux hautement actifs sont largement accessibles, utilisés et efficaces, conduisant au niveau global à une diminution du risque de transmission du VIH lors des expositions sexuelles ; en France comme dans les autres pays occidentaux, le dépistage est organisé, facilité, souvent gratuit et très utilisé, puisque deux répondants de l'enquête presse gay sur trois se sont fait tester dans les deux dernières années ; il s'agit aussi d'un groupe auquel s'adresse un effort prioritaire de prévention en termes d'information, de campagnes de communication, d'actions associatives, de mobilisation institutionnelle publique et privée. Cela alors même que parmi les populations atteintes dans le monde, les homosexuels masculins des pays industrialisés constituent sans doute un des groupes les plus éduqués, c'est-à-dire le mieux à même d'intégrer la prévention. Au moment où tous les efforts des organisations internationales et des organisations non gouvernementales sont tendus pour rendre le traitement accessible dans le monde en mettant en avant non seulement l'exigence de justice mais aussi le rôle synergique de la prévention et du traitement pour lutter contre l'épidémie, cette situation apparaît comme un contre-exemple inquiétant. Comment la comprendre et réagir ?


Une communauté moins stigmatisée

Au début de l'épidémie, la peur et la solidarité face au sida ont entraîné une mobilisation des gays, qui a promu la prévention du sida non seulement comme une conduite individuelle mais comme une valeur protégeant la communauté : la vie primait sur le risque, mais la vie devait aussi être vivable, c'est-à-dire l'homosexualité devait être " sortie du placard ", assumée au grand jour, être reconnue avec des droits égaux. D'où le lien entre prévention du sida et revendication homosexuelle : introduire dans sa sexualité les changements aussi drastiques que ceux qu'exigeait dès alors la lutte contre l'épidémie - réduire le nombre de ses partenaires, changer les modes de rencontre, changer sa pratique sexuelle, utiliser le préservatif, se soumettre au test - n'était envisageable que si la stigmatisation reculait, si les individus pouvaient librement et ouvertement vivre leur sexualité, et gagnaient les droits qui leur étaient déniés. Dans les années quatre-vingt, cette mobilisation alliant prévention, solidarité, revendication de nouveaux droits était montrée comme exemplaire pour l'ensemble de la société, confrontée à ce risque nouveau. Les hommes qui se découvraient séropositifs pouvaient faire de l'inscription de leur épreuve dans une expérience collective une ressource pour faire face.

Aujourd'hui, beaucoup de choses ont changé dans la place faite à l'homosexualité dans la société française. Cela se manifeste de la façon la plus démonstrative par les cortèges immenses, festifs et graves des Gay Pride annuelles en France comme dans de nombreuses capitales. L'homosexualité a gagné en visibilité, le coming out des personnalités ne fait plus événement. Plus de visibilité homosexuelle, plus de droits mais pas encore l'égalité, moins d'homophobie mais encore beaucoup trop. Cette sorte de normalisation s'accompagne de plus de prises de risque face au sida, d'une ringardisation du discours préventif et d'un effondrement de la mobilisation associative sur le terrain (moins de volontaires, moins d'implication active des personnes atteintes dans le combat collectif). Les débats pourtant sont restés souvent vifs : des réunions publiques d'Act Up, en 2000, dénonçant la banalisation du bareback au débat plus récent sur la place des stratégies de réduction des risques proposées par AIDES.


Les normes et valeurs ont changé

Ces débats se sont centrés sur la place du message concernant l'utilisation du préservatif. L'utilisation systématique du préservatif est une contrainte à laquelle les partenaires à l'échange sexuel cherchent à échapper par une connaissance mutuelle de leur statut sérologique, par la gestion négociée du risque (par exemple, relation non protégée dans la relation stable, protection en dehors, dialogue sincère), voire l'ajustement - risqué - de la protection au niveau d'exposition (préservatif pour la pénétration anale, pas de protection de la fellation, ou d'autres ajustements de la protection comme ceux que proposent les tenants des stratégies visant à éliminer les expositions les plus à risque, par exemple la prise en compte de la charge virale, etc.).
Le débat a tourné autour du message sur le préservatif, sur son accessibilité, mais a évité la discussion sur le comportement sexuel comme s'il était tenu pour admis que un gramme cinq de latex suffise à protéger les homosexuels du sida sans qu'il soit nécessaire de réfléchir à la relation entre protection et comportements sexuels ; multiplication des partenaires, relations anonymes, sexe en groupe, etc., conduisent vraisemblablement les homosexuels à baisser la garde et ce, pour diverses raisons : excitation sexuelle plus forte, pression du groupe, multiplication des exemples de non-protection, consommation de drogues et d'alcool, etc.

Le niveau des prises de risque et leur généralisation dans tous les groupes de la population masculine homosexuelle amènent à interroger l'évolution des normes et des valeurs de la communauté homosexuelle face au sida. En effet, nous savons qu'un comportement est rationnel, qu'un comportement préventif est une réponse adaptée aux normes et aux valeurs qui prévalent dans un groupe et pas seulement la résultante de traits individuels comme l'histoire personnelle, le niveau d'information, l'éducation, la vie de couple, etc. Comment un homme peut-il proposer un préservatif quand ce geste est situé comme ringard, et qu'il apparaît timoré dans un monde où la performance sexuelle est tant valorisée ?

Un acteur, jusque-là peu mis en avant, joue aujourd'hui un rôle très important dans les styles de vie gay et son rôle se confirme dans les enquêtes. Le secteur commercial autour du sexe gay, qui a toujours existé, a explosé à partir d'Internet et de lieux de rencontre (boîtes, bars, backrooms). Les prises de risque sont très fréquentes dans les établissements gay. Internet, qu'on pourrait croire sans risque, stimule la levée des barrières préventives dans le cybersexe, mais, de symbolique, cet abandon devient effectif dans les actes sexuels réels.


Comportement sexuel et risque

Le lien entre style de vie sexuelle (utilisation d'Internet, fréquentation des lieux de drague, nombre élevé de partenaires, usage de drogue et d'alcool associé au sexe, etc.) et prise de risque apparaît nettement, que ce soit celle du baromètre gay (InVS), celle de l'enquête ANRS-Vespa, l'enquête " sex drive " sur les conduites sexuelles, les travaux menés sur Internet en France. Tout cela est vrai ailleurs également. Les rencontres multiples et brèves, souvent anonymes, semblent aujourd'hui constitutives de l'identité homosexuelle et s'accompagnent d'un abandon de plus en plus fréquent de la prévention.

Pour améliorer la prévention, comment mettre en cause le lien entre style de vie et risque ? Cette question qui concerne les codes de la vie intime ne relève pas seulement et peut-être pas du tout des pouvoirs publics en charge de la prévention. C'est donc aux acteurs de la communauté gay - presse, associations, élites intellectuelles, leaders d'opinion - de mener la réflexion, assumer et défendre des positions, promouvoir de nouveaux codes, au besoin interpeller l'État sur ce qui relève de l'action publique en termes de droit ou d'intervention préventive. Le sexe protégé doit redevenir la règle dans les nouvelles rencontres et la " prévention négociée " dans le couple.

La multiplication des lieux de sexe et l'explosion d'Internet et des formes de communication du même type interrogent la responsabilité des entrepreneurs, des pouvoirs publics, des associations et des consommateurs. Comme face à tout secteur commercial, il appartient aussi à ces consommateurs de définir la qualité de ceux qu'ils veulent y trouver et de se positionner face au risque du sida.

La situation des hommes séropositifs, gravissime, doit aussi interpeller les pouvoirs publics, les professionnels de santé et les associations. Les prises de risque sont massives. Elles sont souvent délibérées avec un partenaire négatif, informé et consentant, majorées par une atteinte de l'estime de soi, fréquente chez les personnes atteintes. Les injonctions anciennes - déjà l'AFLS, au début des années quatre-vingt-dix, le pointait comme une priorité - à mener des actions sur ce sujet n'arrivent pas à se concrétiser : les idées manquent sur les formules à proposer, les médecins ne se sentent pas légitimes pour intervenir dans ce champ à la limite du médical et se cantonnent au traitement, les associations sont épuisées par les problèmes sociaux des nouvelles générations de patients. Tout reste donc à entreprendre.

Bibliographie

• Chatelain-Courtois M. Les mots du vin et de l'ivresse, Paris : Librairie classique Eugène Belin, 1984 : 303 p.
• Craplet M. Passion alcool. Paris : Odile Jacob, 2001 : 384 p.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 379 | SEPTEMBRE/OCTOBRE 2005 | Pages 21-22
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