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D'année en année, les chiffres
des nouveaux diagnostics d'infection VIH chez
les homosexuels masculins (près de quatre
cas sur dix en 2003-2004) comme les résultats
des enquêtes sur la vie sexuelle et la prévention
nourrissent l'inquiétude sur la possibilité
d'enrayer, à nouveau un jour proche, l'épidémie
d'infection VIH dans ce groupe de population.
Les résultats observés dans la toute
dernière enquête presse gay de 2004
(36 % des hommes déclarent au moins un
rapport non protégé dans l'année)
entérinent un glissement et une accentuation
des comportements sexuels vers des prises de risque
fréquentes et régulières.
Cette évolution est massive et bien que
les analyses - encore préliminaires - n'aient
pas encore décrit finement les processus
par lesquels passe cette érosion des comportements
préventifs, on sait déjà
qu'il s'agit d'un phénomène global,
touchant toutes les catégories, toutes
les régions, toutes les générations,
les séropositifs comme les séronégatifs.
Le taux de prévalence dans ce groupe de
la population atteint des niveaux dramatiques
- sans doute plus de 10 % - semblables à
ceux que l'on observe dans les régions
les plus touchées de la planète
et qu'Onusida qualifie d'épidémie
généralisée.
Cette situation se produit en France, un pays
où les traitements antiviraux hautement
actifs sont largement accessibles, utilisés
et efficaces, conduisant au niveau global à
une diminution du risque de transmission du VIH
lors des expositions sexuelles ; en France comme
dans les autres pays occidentaux, le dépistage
est organisé, facilité, souvent
gratuit et très utilisé, puisque
deux répondants de l'enquête presse
gay sur trois se sont fait tester dans les deux
dernières années ; il s'agit aussi
d'un groupe auquel s'adresse un effort prioritaire
de prévention en termes d'information,
de campagnes de communication, d'actions associatives,
de mobilisation institutionnelle publique et privée.
Cela alors même que parmi les populations
atteintes dans le monde, les homosexuels masculins
des pays industrialisés constituent sans
doute un des groupes les plus éduqués,
c'est-à-dire le mieux à même
d'intégrer la prévention. Au moment
où tous les efforts des organisations internationales
et des organisations non gouvernementales sont
tendus pour rendre le traitement accessible dans
le monde en mettant en avant non seulement l'exigence
de justice mais aussi le rôle synergique
de la prévention et du traitement pour
lutter contre l'épidémie, cette
situation apparaît comme un contre-exemple
inquiétant. Comment la comprendre et réagir
?
Une communauté
moins stigmatisée
Au début de l'épidémie,
la peur et la solidarité face au sida ont
entraîné une mobilisation des gays,
qui a promu la prévention du sida non seulement
comme une conduite individuelle mais comme une
valeur protégeant la communauté
: la vie primait sur le risque, mais la vie devait
aussi être vivable, c'est-à-dire
l'homosexualité devait être "
sortie du placard ", assumée au grand
jour, être reconnue avec des droits égaux.
D'où le lien entre prévention du
sida et revendication homosexuelle : introduire
dans sa sexualité les changements aussi
drastiques que ceux qu'exigeait dès alors
la lutte contre l'épidémie - réduire
le nombre de ses partenaires, changer les modes
de rencontre, changer sa pratique sexuelle, utiliser
le préservatif, se soumettre au test -
n'était envisageable que si la stigmatisation
reculait, si les individus pouvaient librement
et ouvertement vivre leur sexualité, et
gagnaient les droits qui leur étaient déniés.
Dans les années quatre-vingt, cette mobilisation
alliant prévention, solidarité,
revendication de nouveaux droits était
montrée comme exemplaire pour l'ensemble
de la société, confrontée
à ce risque nouveau. Les hommes qui se
découvraient séropositifs pouvaient
faire de l'inscription de leur épreuve
dans une expérience collective une ressource
pour faire face.
Aujourd'hui, beaucoup de choses ont changé
dans la place faite à l'homosexualité
dans la société française.
Cela se manifeste de la façon la plus démonstrative
par les cortèges immenses, festifs et graves
des Gay Pride annuelles en France comme dans de
nombreuses capitales. L'homosexualité a
gagné en visibilité, le coming out des personnalités ne fait plus événement.
Plus de visibilité homosexuelle, plus de
droits mais pas encore l'égalité,
moins d'homophobie mais encore beaucoup trop.
Cette sorte de normalisation s'accompagne de plus
de prises de risque face au sida, d'une ringardisation
du discours préventif et d'un effondrement
de la mobilisation associative sur le terrain
(moins de volontaires, moins d'implication active
des personnes atteintes dans le combat collectif).
Les débats pourtant sont restés
souvent vifs : des réunions publiques d'Act
Up, en 2000, dénonçant la banalisation
du bareback au débat plus récent
sur la place des stratégies de réduction
des risques proposées par AIDES.
Les normes et valeurs
ont changé
Ces débats se sont centrés sur la
place du message concernant l'utilisation du préservatif.
L'utilisation systématique du préservatif
est une contrainte à laquelle les partenaires
à l'échange sexuel cherchent à
échapper par une connaissance mutuelle
de leur statut sérologique, par la gestion
négociée du risque (par exemple,
relation non protégée dans la relation
stable, protection en dehors, dialogue sincère),
voire l'ajustement - risqué - de la protection
au niveau d'exposition (préservatif pour
la pénétration anale, pas de protection
de la fellation, ou d'autres ajustements de la
protection comme ceux que proposent les tenants
des stratégies visant à éliminer
les expositions les plus à risque, par
exemple la prise en compte de la charge virale,
etc.).
Le débat a tourné autour du message
sur le préservatif, sur son accessibilité,
mais a évité la discussion sur le
comportement sexuel comme s'il était tenu
pour admis que un gramme cinq de latex suffise
à protéger les homosexuels du sida
sans qu'il soit nécessaire de réfléchir
à la relation entre protection et comportements
sexuels ; multiplication des partenaires, relations
anonymes, sexe en groupe, etc., conduisent vraisemblablement
les homosexuels à baisser la garde et ce,
pour diverses raisons : excitation sexuelle plus
forte, pression du groupe, multiplication des
exemples de non-protection, consommation de drogues
et d'alcool, etc.
Le niveau des prises de risque et leur généralisation
dans tous les groupes de la population masculine
homosexuelle amènent à interroger
l'évolution des normes et des valeurs de
la communauté homosexuelle face au sida.
En effet, nous savons qu'un comportement est rationnel,
qu'un comportement préventif est une réponse
adaptée aux normes et aux valeurs qui prévalent
dans un groupe et pas seulement la résultante
de traits individuels comme l'histoire personnelle,
le niveau d'information, l'éducation, la
vie de couple, etc. Comment un homme peut-il proposer
un préservatif quand ce geste est situé
comme ringard, et qu'il apparaît timoré
dans un monde où la performance sexuelle
est tant valorisée ?
Un acteur, jusque-là peu mis en avant,
joue aujourd'hui un rôle très important
dans les styles de vie gay et son rôle se
confirme dans les enquêtes. Le secteur commercial
autour du sexe gay, qui a toujours existé,
a explosé à partir d'Internet et
de lieux de rencontre (boîtes, bars, backrooms).
Les prises de risque sont très fréquentes
dans les établissements gay. Internet,
qu'on pourrait croire sans risque, stimule la
levée des barrières préventives
dans le cybersexe, mais, de symbolique, cet abandon
devient effectif dans les actes sexuels réels.
Comportement sexuel
et risque
Le lien entre style de vie sexuelle (utilisation
d'Internet, fréquentation des lieux de
drague, nombre élevé de partenaires,
usage de drogue et d'alcool associé au
sexe, etc.) et prise de risque apparaît
nettement, que ce soit celle du baromètre
gay (InVS), celle de l'enquête ANRS-Vespa,
l'enquête " sex drive "
sur les conduites sexuelles, les travaux menés
sur Internet en France. Tout cela est vrai ailleurs
également. Les rencontres multiples et
brèves, souvent anonymes, semblent aujourd'hui
constitutives de l'identité homosexuelle
et s'accompagnent d'un abandon de plus en plus
fréquent de la prévention.
Pour améliorer la prévention, comment
mettre en cause le lien entre style de vie et
risque ? Cette question qui concerne les codes
de la vie intime ne relève pas seulement
et peut-être pas du tout des pouvoirs publics
en charge de la prévention. C'est donc
aux acteurs de la communauté gay - presse,
associations, élites intellectuelles, leaders
d'opinion - de mener la réflexion, assumer
et défendre des positions, promouvoir de
nouveaux codes, au besoin interpeller l'État
sur ce qui relève de l'action publique
en termes de droit ou d'intervention préventive.
Le sexe protégé doit redevenir la
règle dans les nouvelles rencontres et
la " prévention négociée
" dans le couple.
La multiplication des lieux de sexe et l'explosion
d'Internet et des formes de communication du même
type interrogent la responsabilité des
entrepreneurs, des pouvoirs publics, des associations
et des consommateurs. Comme face à tout
secteur commercial, il appartient aussi à
ces consommateurs de définir la qualité
de ceux qu'ils veulent y trouver et de se positionner
face au risque du sida.
La situation des hommes séropositifs, gravissime,
doit aussi interpeller les pouvoirs publics, les
professionnels de santé et les associations.
Les prises de risque sont massives. Elles sont
souvent délibérées avec un
partenaire négatif, informé et consentant,
majorées par une atteinte de l'estime de
soi, fréquente chez les personnes atteintes.
Les injonctions anciennes - déjà
l'AFLS, au début des années quatre-vingt-dix,
le pointait comme une priorité - à
mener des actions sur ce sujet n'arrivent pas
à se concrétiser : les idées
manquent sur les formules à proposer, les
médecins ne se sentent pas légitimes
pour intervenir dans ce champ à la limite
du médical et se cantonnent au traitement,
les associations sont épuisées par
les problèmes sociaux des nouvelles générations
de patients. Tout reste donc à entreprendre.
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