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Lîle de la Réunion sort exsangue
du blocus imposé lors de la Seconde Guerre
mondiale. Après la départementalisation
en 19461, la situation saméliore
très lentement, tant sur le plan social
quéconomique et démographique,
mais aussi sur le plan épidémiologique.
Lancienne société de plantation
était caractérisée par la
présence de nombreuses maladies infectieuses
ainsi que par une forte prévalence des
affections dorigine parasitaire (1, 2).
Des moyens en santé publique seront investis
massivement dans les années 1960-1970,
contribuant à lélimination
du paludisme autochtone en 1979. Actuellement,
la Réunion affiche des indicateurs sanitaires
proches de ceux des pays européens les
plus développés.
Lobjectif de cet article est de décrire,
au vu de son histoire, lévolution
des pratiques en santé publique à
la Réunion ainsi que celles de promotion
et déducation à la santé.
Un changement rapide
de la société
La Réunion était déserte
jusquà létablissement
des premiers colons en 1673. Mais cest avec
lintroduction du café, en 1715, que
les besoins en main-duvre se font
sentir et que lesclavage se développe
dans lîle (1). Ces mouvements dimmigration
de grande ampleur contribuent à introduire
dans lîle des maladies jusque-là
inconnues, telles que le paludisme, la variole
ou la lèpre (3). Cest ainsi quen
1859, les passagers dun bateau amenant dans
lîle des immigrés sous contrat
en provenance dAfrique, vont être
à lorigine de la première
épidémie de choléra.
La Réunion reste lointaine, «oubliée»
de la métropole, et durant la guerre 1914-1918,
elle est complètement isolée. Le
retour des démobilisés, en 1919,
apportera la grippe espagnole qui causera plus
de sept mille morts, sur environ 170000 habitants,
en un mois et demi (3). Aujourdhui, cest
un tout autre visage qui se dessine et, avec plus
de 800 000 habitants au 1er janvier 2008 (4),
la Réunion est devenue le département
doutre-mer le plus peuplé. On compte
313 habitants/km², mais 80 % de
la population se concentrent sur les côtes
littorales de lîle.
La société réunionnaise
connaît encore aujourdhui un fort
dynamisme démographique, avec un accroissement
de près de 2 % de la population par
an, dû en partie à un solde naturel
largement positif. Le nombre de naissances reste
élevé et la Réunion enregistre
un niveau de fécondité plus important
quen métropole, notamment pour les
moins de 20 ans. Du côté des indicateurs
défavorables, il est à souligner
une mortinatalité élevée,
ainsi quun nombre plus important de naissances
denfants prématurés et hypotrophes
(5).
Les personnes de plus de 65 ans représentent
actuellement 8 % de la population (16 %
en métropole) et celles de plus de 75 ans
3,2 % (vs 8,4 %). LInstitut national
de la statistique et des études économiques
(Insee) prévoit dans les prochaines années
une forte augmentation du nombre de personnes
âgées dans la population, ce qui
va conduire inéluctablement à davantage
de pathologies associées à la sénescence.
Pour lannée 2006, lespérance
de vie à la naissance est estimée
à 80,9 ans pour les femmes et à
73,2 ans pour les hommes (respectivement de 84,2
ans et de 77,2 ans en métropole). Lécart
avec la métropole est encore globalement
important, de 3,7 ans (5,1 ans de moins en 1982)
et la surmortalité masculine reste une
caractéristique de la situation démographique
de la Réunion. Lamélioration
globale de lespérance de vie peut
être corrélée à la
baisse continue, depuis les années 1970,
de la mortalité infantile (5), bien
que depuis les années 1990, celle-ci ait
tendance à se stabiliser, voire à
légèrement augmenter.
Depuis la départementalisation, la Réunion
a donc connu de profondes mutations économiques
et sociales, avec une amélioration de lhabitat,
de lhygiène, du niveau de scolarisation.
Dune société fortement marquée
par des structures rurales, la société
réunionnaise est devenue une société
de services, dans laquelle prédomine un
secteur demploi centré sur le tertiaire (4).
La population active, de plus de 300000 personnes,
a été multipliée par quatre
en cinquante ans; cest lun des facteurs
explicatifs du maintien dun taux de chômage
particulièrement élevé. Bien
quen diminution depuis 1998 il
était à lépoque de
38 % , ce taux est de 24 %
en 2007, ce qui est encore trois fois plus élevé
quen métropole. Le PIB par habitant
(4), malgré une croissance continue, demeure
moitié moins élevé que celui
de la métropole et, en 2006, un Réunionnais
sur deux vit avec moins de 790 euros par
mois (6).
Les indicateurs sociaux sont peu favorables :
les données de lInsee indiquent un
taux dillettrisme un peu plus du double
de celui de la France, 23 % en 1997 et 22 %
en 2007. On considère quil y a, aujourdhui,
à la Réunion, 100000 analphabètes.
Plus de 140000 Réunionnais perçoivent
au moins un des minima sociaux délivrés
par la caisse dallocations familiales. Ce
contexte économico-social fragilise la
société et notamment les jeunes
qui sont les plus touchés par le chômage.
Généralement peu diplômés,
ils sont fréquemment condamnés à
ne trouver que des emplois précaires.
Pratiques en santé
publique
Loffre de soins est aujourdhui performante.
Au 1er janvier 2008, lîle comptait
dix-neuf établissements sanitaires dont
quatre centres ou groupes hospitaliers (7). La
capacité daccueil en court séjour
(plus de 2000 lits installés en médecine,
chirurgie, obstétrique) est néanmoins
stable, voire en régression depuis quelques
années, priorité étant donnée
aux alternatives à lhospitalisation,
à laccueil en moyen séjour,
à lamélioration de la prise
en charge pour les personnes âgées.
Laccès aux soins à la Réunion
est dun niveau correct. En ce qui concerne
les professionnels de santé du secteur
libéral, loffre de soins est également
en forte progression. À souligner quune
proportion considérable de personnes (40 %
de la population vs 6,7 % en métropole)
est bénéficiaire de la couverture
maladie universelle complémentaire.
Les maladies de lappareil circulatoire
(30 %) représentent la première
cause de mortalité; elles apparaissent
beaucoup plus tôt quen métropole,
dès 25-34 ans pour les hommes, et tuent
trois fois plus (7). En effet, les maladies cardio-vasculaires
(et métaboliques) représentent désormais
à la Réunion comme dans la
plupart des pays développés
la prévalence la plus élevée
en termes de morbidité et de mortalité,
tant en raison de laugmentation du nombre
de personnes âgées que de la modification
des comportements nutritionnels dus à lamélioration
des conditions de vie. Une enquête transversale
(8), réalisée par lInserm
entre 1999 et 2001, chez les personnes âgées
de 30 à 69 ans, montre une prévalence
du diabète de type II dit «sucré»
de 18 % (11 % de diabétiques
connus et 7 % de nouveaux diabètes
dépistés), soit quatre fois plus
quen métropole. Sachant quun
diabétique sur deux meurt dune cardiopathie
ischémique (9) et que son risque de développer
une maladie cardio-vasculaire est double, des
interventions vigoureuses en termes de santé
publique sont nécessaires pour maîtriser
limportance croissante de ces pathologies.
Les tumeurs arrivent en deuxième position
(6) et concernent 21 % des décès.
Les taux comparatifs, qui tiennent compte des
différences de structure dâge
entre les deux populations (Réunion et
métropole), indiquent néanmoins
une sous-mortalité par tumeurs à
la Réunion, sauf pour certaines dentre
elles, plus meurtrières quen métropole.
Il sagit du cancer de lestomac et
de lsophage (deux fois plus) et de
celui des lèvres (+ 50 %). Pour les
femmes, on note une surmortalité liée
aux cancers du col de lutérus (1,6
fois plus élevée quen métropole).
Lincidence du cancer est en constante augmentation
en partie en raison du vieillissement de la population,
et limportance des pathologies dues à
lalcool et du tabagisme aggravera la situation
dans les années à venir (5). La
Réunion est le département qui a
le plus de décès en lien avec une
consommation dalcool2 (10)
et on meurt deux fois plus de maladies mentales
(psychoses alcooliques) et de cirrhoses du foie
à la Réunion quen métropole.
Une enquête menée en 2000 dans les
hôpitaux et en médecine libérale
dans la France entière (11) a permis destimer
le nombre de consommateurs excessifs et de personnes
alcoolo-dépendantes, plaçant la
Réunion en tête de toutes les régions
françaises : 40 % des patients
de sexe masculin hospitalisés ont des problèmes
de santé dus à lalcool contre
15 % en métropole. Le rhum tient toujours
une place prépondérante, même
sil y a une augmentation progressive de
la consommation de bière et, à un
moindre degré, de vin (voir larticle
de Catherine Gaud et al. p. 35).
Par ailleurs, la Réunion demeure soumise
à une exposition permanente aux maladies
vectorielles, comme la rappelé tristement
la récente épidémie de chikungunya
(3). La Réunion a été un
foyer majeur de paludisme jusquen 1949,
le paludisme constituant alors la principale cause
de morbidité et de mortalité. Suite
aux effets combinés des campagnes de lutte
contre les moustiques vecteurs (disponibilité
du DDT), de la chimioprophylaxie de masse (disponibilité
de la chloroquine), de lamélioration
des conditions de vie et dhabitat, et, surtout,
du maintien de ces interventions grâce au
financement par lÉtat, des résultats
spectaculaires ont été rapidement
obtenus, ce qui a abouti à la certification
par lOrganisation mondiale de la santé,
en 1979, de lélimination du paludisme
autochtone à la Réunion. Depuis
lors, un dispositif de surveillance épidémiologique
et entomologique est mis en uvre et régulièrement
adapté.
La Réunion nest pas épargnée
par la dengue. Celle-ci a touché, en 1977-1978,
un tiers de la population réunionnaise,
soit environ 170000 personnes. Un réseau
sentinelle de surveillance de la grippe et de
la dengue a été mis en place, en
1996, sur lîle par la Direction départementale
des affaires sanitaires et sociales et le conseil
général.
Enfin, en avril 2005, une épidémie
darbovirose due au virus chikungunya transmis
par des moustiques du genre Aedes a frappé
la Réunion, concernant 40 % de la
population. Cétait la première
fois que cet arbovirus était isolé
dans lîle. Cette émergence
de maladies arbovirales dans la région
pose clairement la nécessité de
lélaboration dune stratégie
régionale dinformation, de surveillance
entomo-épidémiologique, de prévention
et de contrôle des infections liées
aux vecteurs.
Pratiques de promotion
et déducation à la santé
Dans ce champ, les choses évoluent rapidement.
De la départementalisation en 1946 à
la fin des années 1990, la seule culture
reconnue et prise en compte dans les campagnes
de prévention a été une culture
«standard» métropolitaine,
encore que dans la réalité, celle-ci
nexiste pas en raison de la pluriculturalité
présente dans lHexagone
Les
campagnes de prévention mises en uvre
dans lîle étaient en fait des
actions métropolitaines qui ne tenaient
absolument pas compte du contexte local. Elles
étaient généralement diffusées
en langue française et, tout au plus pouvait-on
parfois y trouver quelques mots en créole,
histoire de donner un «vernis» un
peu plus exotique aux actions menées. Ainsi,
dans les années 1990, la campagne de prévention
en faveur du petit déjeuner, largement
diffusée dans les médias et dans
les établissements scolaires, était
entièrement en langue française,
basée sur des normes alimentaires européennes
qui ne tenaient pas compte des habitudes alimentaires
locales pourtant fort différentes. Son
impact, loin daller dans le sens des changements
attendus au sein des familles (faire en sorte
que tous les enfants prennent un petit déjeuner
avant de partir à lécole)
a été surtout visible au niveau
des pratiques de consommation : elle a montré
la perméabilité des consommateurs
en termes de publicité, dans un contexte
qui était à lépoque
marqué par linstallation de la grande
distribution et par le développement extrêmement
rapide de la société de consommation.
Depuis une dizaine dannées, de nombreuses
associations voient le jour dans le champ de la
promotion de la santé et sont actives sur
le terrain et dans les quartiers auprès
des familles. Un effort notable de communication
est également observable au travers de
campagnes de prévention et dinformation.
Lintérêt des professionnels
et des acteurs de la prévention pour la
culture créole et le contexte de vie des
Réunionnais semble croissant et motivé
par un désir de comprendre et daméliorer
les choses.
Deux représentations
de la santé
En effet, comme le montrent les travaux menés
en anthropologie médicale depuis plus de
trente années à la Réunion,
notamment par Jean Benoist (12), Patrice Cohen
(13), Laurence Pourchez (14, 15) ou, plus récemment,
Laurence Tibère (16), le contexte réunionnais,
même sil nest pas unique ou
totalement spécifique (certaines représentations
similaires pourraient également être
relevées en dautres lieux, en métropole
et ailleurs), se caractérise par la présence
conjointe dans lîle de deux systèmes
de représentation du corps et de la santé.
Lun est biomédical, occidental, lautre
est réunionnais et présent dans
le milieu familial. Il relève dune
culture populaire héritée des siècles
passés avec, par exemple, une forte influence
de lancienne médecine des humeurs.
Paradoxalement, il existe un héritage colonial
important, un attrait toujours très présent
pour tout ce qui vient de France et qui a en partie
influencé la constitution des savoirs familiaux
associés au corps et à la maladie,
alors que, dans le même temps, ce «poids»
de lHexagone, la forte valorisation de tout
ce qui vient de la «Mère Patrie»,
sont aussi à lorigine dune
relative dévalorisation des savoirs familiaux.
Deux systèmes de pensée qui ne
communiquent pas forcément entre eux sont
alors en présence. De la même manière
que lon ne parle pas au médecin dun
certain nombre de choses, on ne parle pas à
linfirmière du collège ou
du lycée. Il y a alors coexistence, sans
communication, de deux systèmes. Et de
ce fait, toute campagne de prévention qui
ne prendrait en compte que lun des systèmes
(surtout le biomédical) serait vouée
à léchec. Doù
limportance dactions de proximité,
de sensibilisation, de prévention et dinformation
qui sappuient sur les travaux anthropologiques
déjà publiés. Non seulement
cette prise de conscience est en cours mais les
actions allant dans ce sens se développent :
actions destinées aux adolescents (prévention
des grossesses adolescentes) (voir larticle
de Christine Catteau et al. p. 38), aux
femmes (violences conjugales), éducation
à lalimentation qui prend en compte
les normes et coutumes locales pour la prévention
de lobésité infantile, etc.
Conclusions et perspectives
La société réunionnaise
a connu une évolution «raccourcie»
de ses indicateurs à léchelle
dune génération, là
où il avait fallu des décennies
voire un siècle dans la plupart des pays
européens. Lamélioration des
conditions sociosanitaires à la Réunion
permettant le recul des maladies infectieuses
a toutefois favorisé lémergence
de nouveaux risques sanitaires, en particulier
les maladies chroniques dégénératives
ou non et les pathologies mentales
liées en particulier à lalcoolisme.
Ce sont ces maladies de la civilisation diabète,
obésité, maladies cardio-vasculaires,
tumeurs, accidents qui dominent maintenant.
Limpact de lalcoolisme reste considérable,
il est à lorigine de nombreux passages
à lacte (suicide, violence); on note
également une prévalence élevée
de lasthme et des maladies respiratoires
en général.
Lîle de la Réunion, région
française située en zone afro-tropicale,
a connu dimportants progrès sociosanitaires
grâce aux moyens importants consacrés
par lÉtat. Toutefois, les conditions
géoclimatiques et la proximité avec
des pays où les risques sanitaires ne sont
pas maîtrisés lexposent à
des infections, en particulier les maladies transmises
par des vecteurs présents à la Réunion.
Le contrôle de ces infections implique la
mise en uvre de stratégies régionales
dinformation, de surveillance et de prévention,
qui sappuient sur les connaissances du milieu
culturel et du mode de vie des habitants. Lamélioration
des conditions de vie aboutit actuellement à
une sur-incidence de pathologies chroniques cardio-vasculaires
et métaboliques. Le poids de ces pathologies,
conjugué à laugmentation de
la population des personnes âgées
de plus de 65 ans, entraîne des défis
nouveaux pour lesquels les interventions paraissent
en deçà de leur impact attendu,
notamment financier.
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