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Entretien avec Xavier Pommereau, chef de service,
responsable du pôle aquitain de l'adolescent,
centre Jean-Abadie1, Bordeaux.
La Santé de l'homme : Parmi
vos patients, avez-vous beaucoup de jeunes en
situation de précarité et de difficulté
d'insertion professionnelle présentant
des problèmes de santé physique
et psychologique ?
Docteur Xavier Pommereau : Nous en avons
évidemment une proportion importante mais,
quand j'entends le mot précarité,
je me dois de mettre tout de suite l'accent sur
un fait fondamental. Au centre Jean-Abadie, nous
recevons des jeunes qui, pour la plupart, sont
à la fois en situation de précarité
matérielle et en situation de précarité
des liens - sociaux, familiaux - et des relations
affectives. Et nous observons tout simplement
que l'un vient en quelque sorte aggraver l'autre.
C'est pour cette raison que j'ai souvent envie
de mettre le mot précarité au pluriel.
Pour que nous ayons bien à l'esprit le
fait que les jeunes que nous rencontrons, dans
nos consultations, sont d'abord dans une grande
difficulté identitaire avec ses conséquences
matérielles, sociales, affectives.
S. H. : La précarité,
telle que nous la nommons dans sa composante sociale,
serait en somme avant tout l'expression d'un malaise
plus profond ?
Notre service, qui prend notamment en charge
des adolescents suicidaires, reçoit environ
trois cents jeunes par an ; or, la moitié
est en situation de grande vulnérabilité.
Mais, si nous regardons bien les choses, ils ne
sont pas forcément dans des situations
de très grande précarité
matérielle. Nous n'avons pas beaucoup de
jeunes qui, par exemple, n'ont pas de domicile
ou qui vivent dans la rue, totalement sans aucun
moyen. Nous recevons des jeunes qui vont de galère
en galère. En général, ils
multiplient les situations de mise en échec
sur le plan précisément de l'insertion.
Ils ont été renvoyés de leur
établissement scolaire, ils sont en rupture
avec leur environnement familial, en révolte.
Mais ils ne sont pas, comme nous aurions tendance
à l'imaginer, à la rue. En revanche,
tous sont dans une situation de non-reconnaissance
identitaire. C'est-à-dire qu'ils ont tous
le sentiment que tout le monde s'en fiche. Que
personne ne prend en compte leur désespoir
ou leur détresse. Que personne ne les écoute.
Certains nous disent " qu'ils sont transparents
", c'est terrible. Encore une fois, le
mot précarité mérite d'être
précisé car nous avons trop tendance
à le représenter du seul côté
matériel. Prenons un jeune à la
rue mais encore fort, psychologiquement. Celui-ci
est moins vulnérable qu'un autre qui n'en
est peut-être pas arrivé à
cette extrémité mais qui doute de
sa reconnaissance par le corps social.
S. H. : Comment des jeunes arrivent
dans votre consultation de psychiatrie ? Par qui
vous sont-ils adressés ?
Rarement par un médecin, il faut bien
l'admettre. Et, contrairement à tout ce
que nous avons essayé de mettre en place
en termes de formation, nous avons peu de médecins
généralistes qui nous adressent
des patients. Moins de 15 % des patients nous
sont adressés par un médecin, qu'il
soit spécialiste ou généraliste,
d'autres sont aiguillés par les services
sociaux, les infirmières scolaires, des
enseignants. Surtout, nous avons beaucoup de jeunes
qui nous sont envoyés par leurs pairs,
donc d'autres jeunes, ils sont aussi nombreux
que ceux qui nous sont adressés par le
canal médical. Il n'est pas rare qu'une
adolescente amène son copain ou son ex-copain
à notre consultation. Ce mécanisme
de parrainage, appelons-le comme cela, est selon
nous très efficace. À tel point
que nous avons créé, début
2008, un groupe extérieur à l'attention
des jeunes gens qui, par exemple, ne seraient
pas encore capables de formuler une demande de
consultation psychologique mais qui voudraient
savoir comment fonctionne notre centre.
S. H. : Pourquoi les médecins
vous adressent-il peu de jeunes ? Est-ce pour
des raisons économiques (coût d'une
consultation) ou autres ?
La réponse est complexe et plurifactorielle.
La question de l'accès est sans doute un
problème sinon de formation, du moins de
positionnement médical. Nous avons trop
l'illusion que finalement, l'aide, c'est proposer
un diagnostic et un traitement immédiats.
Il faudrait aussi que nos collègues médecins
aient bien à l'esprit le fait que l'on
ne soigne pas seulement avec des paroles et des
médicaments. Nous soignons aussi avec une
implication plus forte d'un sujet dans son corps
social, y compris pour des personnes malades.
Nous le savons maintenant : le devenir d'un jeune
schizophrène va évidemment dépendre
de son traitement médicamenteux mais aussi
de sa capacité à pouvoir s'insérer
dans un dispositif le plus socialisé possible.
S. H. : Vous avez évoqué
la création d'un groupe extérieur.
Ce groupe est-il intégré dans un
parcours de soin ? Comment fonctionne-t-il ?
Pour certains adolescents ou jeunes adultes,
le psychiatre fait encore peur. Comme si, à
notre contact, ils craignaient d'être catalogués,
étiquetés, jugés en quelque
sorte. Ils sont également persuadés
que nous ne savons répondre à leurs
demandes que par des prescriptions de cachets
ou de médicaments : cela, ils le refusent.
Ce groupe est pluridisciplinaire et animé
par un de mes collaborateurs. N'importe quel jeune
a la possibilité de venir, y compris le
jour de la réunion. Il suffit de se présenter
au secrétariat et de vouloir y participer.
Toutes les questions peuvent être abordées
: qu'est-ce qu'une psychothérapie ? C'est
quoi " être hospitalisé "
? Combien de temps ? À quoi ça sert
? Des questions posées en groupe qui ne
le seraient vraisemblablement pas en tête
à tête. Le groupe accueille entre
huit et douze jeunes gens. Il se réunit
très fréquemment et, ce qui compte
pour nous, c'est de combattre la rumeur. Celle-ci
est très prégnante chez les adolescents
et jeunes adultes. Il est très important
de faire savoir que le centre Jean-Abadie est
un endroit où nous n'enfermons pas les
jeunes, nous ne les attachons pas, nous ne les
droguons pas
Je vous livre ces expressions
telles quelles car elles sont souvent entendues
comme témoignages de leurs craintes. C'est
toujours pour moi incroyable de constater cette
peur d'être cadenassé au sens propre
comme au sens figuré, à la fois
dans un diagnostic ou dans une attitude. Il est
vrai aussi que certains ont connu une expérience
malheureuse en matière d'accueil psychiatrique.
S. H. : Comment améliorer la
situation de ces jeunes ? Faut-il, par exemple,
privilégier l'accès aux soins ?
Selon moi, le point le plus déterminant
est de combattre ce sentiment de non-existence
identitaire qui ronge ces jeunes. Ce point doit
concentrer toute notre attention. Tout ce qui
permet de reconnaître un sujet, de lui reconnaître
un projet, de lui reconnaître une place,
tout cela est favorable et " préventif
" en termes de mal-être et de tendance
suicidaire. L'analyse peut choquer mais nous sommes
dans une société qui pratique une
sorte d'assistanat passif ; nous serions prêts
à conduire de force les " sans domicile
fixe " dans des foyers, alors même
que nombre d'entre nous ne les reconnaissent pas
autrement que " dérangeants "
pour le passant ordinaire. N'ont-il pas besoin
que nous les considérions d'abord comme
des sujets, avec des projets, des envies ? Encore
une fois, il y a place pour chacun dans le corps
social. Il est donc nécessaire de mener
des actions en direction de jeunes gens, leur
permettant d'avoir le sentiment d'exister. Nous
avons certainement des efforts à faire,
y compris dans les dispositifs dits sanitaires.
Je suis prêt à participer avec les
acteurs sociaux à des rencontres pour inciter
ces jeunes à se mobiliser autour de projets.
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