sommaire n° 399
 
dossier " jeunes en insertion : la santé en question "

" Les reconnaître pour qu'ils puissent exister " 

 
  Comment prendre en charge les jeunes en difficulté d'insertion ? Xavier Pommereau, psychiatre des hôpitaux, les reçoit au jour le jour depuis longtemps au pôle adolescents du CHU de Bordeaux. Il souligne qu'il ne faut pas cristalliser sur l'accès aux soins, fondamental, car les professionnels - et en particulier les psychiatres - ont un rôle majeur à jouer pour " combattre le sentiment de non-existence identitaire qui les ronge ". À Bordeaux, il a mis en place des groupes d'information réunissant de huit à douze jeunes, animés par des professionnels. Les résultats obtenus - instauration d'un dialogue, possibilité de lever certaines craintes - interpellent sur ce qu'il est possible de faire.
     

Propos recueillis par Denis Dangaix

 

Entretien avec Xavier Pommereau, chef de service, responsable du pôle aquitain de l'adolescent, centre Jean-Abadie1, Bordeaux.

La Santé de l'homme : Parmi vos patients, avez-vous beaucoup de jeunes en situation de précarité et de difficulté d'insertion professionnelle présentant des problèmes de santé physique et psychologique ?

Docteur Xavier Pommereau : Nous en avons évidemment une proportion importante mais, quand j'entends le mot précarité, je me dois de mettre tout de suite l'accent sur un fait fondamental. Au centre Jean-Abadie, nous recevons des jeunes qui, pour la plupart, sont à la fois en situation de précarité matérielle et en situation de précarité des liens - sociaux, familiaux - et des relations affectives. Et nous observons tout simplement que l'un vient en quelque sorte aggraver l'autre. C'est pour cette raison que j'ai souvent envie de mettre le mot précarité au pluriel. Pour que nous ayons bien à l'esprit le fait que les jeunes que nous rencontrons, dans nos consultations, sont d'abord dans une grande difficulté identitaire avec ses conséquences matérielles, sociales, affectives.

S. H. : La précarité, telle que nous la nommons dans sa composante sociale, serait en somme avant tout l'expression d'un malaise plus profond ?

Notre service, qui prend notamment en charge des adolescents suicidaires, reçoit environ trois cents jeunes par an ; or, la moitié est en situation de grande vulnérabilité. Mais, si nous regardons bien les choses, ils ne sont pas forcément dans des situations de très grande précarité matérielle. Nous n'avons pas beaucoup de jeunes qui, par exemple, n'ont pas de domicile ou qui vivent dans la rue, totalement sans aucun moyen. Nous recevons des jeunes qui vont de galère en galère. En général, ils multiplient les situations de mise en échec sur le plan précisément de l'insertion. Ils ont été renvoyés de leur établissement scolaire, ils sont en rupture avec leur environnement familial, en révolte. Mais ils ne sont pas, comme nous aurions tendance à l'imaginer, à la rue. En revanche, tous sont dans une situation de non-reconnaissance identitaire. C'est-à-dire qu'ils ont tous le sentiment que tout le monde s'en fiche. Que personne ne prend en compte leur désespoir ou leur détresse. Que personne ne les écoute. Certains nous disent " qu'ils sont transparents ", c'est terrible. Encore une fois, le mot précarité mérite d'être précisé car nous avons trop tendance à le représenter du seul côté matériel. Prenons un jeune à la rue mais encore fort, psychologiquement. Celui-ci est moins vulnérable qu'un autre qui n'en est peut-être pas arrivé à cette extrémité mais qui doute de sa reconnaissance par le corps social.

S. H. : Comment des jeunes arrivent dans votre consultation de psychiatrie ? Par qui vous sont-ils adressés ?

Rarement par un médecin, il faut bien l'admettre. Et, contrairement à tout ce que nous avons essayé de mettre en place en termes de formation, nous avons peu de médecins généralistes qui nous adressent des patients. Moins de 15 % des patients nous sont adressés par un médecin, qu'il soit spécialiste ou généraliste, d'autres sont aiguillés par les services sociaux, les infirmières scolaires, des enseignants. Surtout, nous avons beaucoup de jeunes qui nous sont envoyés par leurs pairs, donc d'autres jeunes, ils sont aussi nombreux que ceux qui nous sont adressés par le canal médical. Il n'est pas rare qu'une adolescente amène son copain ou son ex-copain à notre consultation. Ce mécanisme de parrainage, appelons-le comme cela, est selon nous très efficace. À tel point que nous avons créé, début 2008, un groupe extérieur à l'attention des jeunes gens qui, par exemple, ne seraient pas encore capables de formuler une demande de consultation psychologique mais qui voudraient savoir comment fonctionne notre centre.

S. H. : Pourquoi les médecins vous adressent-il peu de jeunes ? Est-ce pour des raisons économiques (coût d'une consultation) ou autres ?

La réponse est complexe et plurifactorielle. La question de l'accès est sans doute un problème sinon de formation, du moins de positionnement médical. Nous avons trop l'illusion que finalement, l'aide, c'est proposer un diagnostic et un traitement immédiats. Il faudrait aussi que nos collègues médecins aient bien à l'esprit le fait que l'on ne soigne pas seulement avec des paroles et des médicaments. Nous soignons aussi avec une implication plus forte d'un sujet dans son corps social, y compris pour des personnes malades. Nous le savons maintenant : le devenir d'un jeune schizophrène va évidemment dépendre de son traitement médicamenteux mais aussi de sa capacité à pouvoir s'insérer dans un dispositif le plus socialisé possible.

S. H. : Vous avez évoqué la création d'un groupe extérieur. Ce groupe est-il intégré dans un parcours de soin ? Comment fonctionne-t-il ?

Pour certains adolescents ou jeunes adultes, le psychiatre fait encore peur. Comme si, à notre contact, ils craignaient d'être catalogués, étiquetés, jugés en quelque sorte. Ils sont également persuadés que nous ne savons répondre à leurs demandes que par des prescriptions de cachets ou de médicaments : cela, ils le refusent. Ce groupe est pluridisciplinaire et animé par un de mes collaborateurs. N'importe quel jeune a la possibilité de venir, y compris le jour de la réunion. Il suffit de se présenter au secrétariat et de vouloir y participer. Toutes les questions peuvent être abordées : qu'est-ce qu'une psychothérapie ? C'est quoi " être hospitalisé " ? Combien de temps ? À quoi ça sert ? Des questions posées en groupe qui ne le seraient vraisemblablement pas en tête à tête. Le groupe accueille entre huit et douze jeunes gens. Il se réunit très fréquemment et, ce qui compte pour nous, c'est de combattre la rumeur. Celle-ci est très prégnante chez les adolescents et jeunes adultes. Il est très important de faire savoir que le centre Jean-Abadie est un endroit où nous n'enfermons pas les jeunes, nous ne les attachons pas, nous ne les droguons pas… Je vous livre ces expressions telles quelles car elles sont souvent entendues comme témoignages de leurs craintes. C'est toujours pour moi incroyable de constater cette peur d'être cadenassé au sens propre comme au sens figuré, à la fois dans un diagnostic ou dans une attitude. Il est vrai aussi que certains ont connu une expérience malheureuse en matière d'accueil psychiatrique.

S. H. : Comment améliorer la situation de ces jeunes ? Faut-il, par exemple, privilégier l'accès aux soins ?

Selon moi, le point le plus déterminant est de combattre ce sentiment de non-existence identitaire qui ronge ces jeunes. Ce point doit concentrer toute notre attention. Tout ce qui permet de reconnaître un sujet, de lui reconnaître un projet, de lui reconnaître une place, tout cela est favorable et " préventif " en termes de mal-être et de tendance suicidaire. L'analyse peut choquer mais nous sommes dans une société qui pratique une sorte d'assistanat passif ; nous serions prêts à conduire de force les " sans domicile fixe " dans des foyers, alors même que nombre d'entre nous ne les reconnaissent pas autrement que " dérangeants " pour le passant ordinaire. N'ont-il pas besoin que nous les considérions d'abord comme des sujets, avec des projets, des envies ? Encore une fois, il y a place pour chacun dans le corps social. Il est donc nécessaire de mener des actions en direction de jeunes gens, leur permettant d'avoir le sentiment d'exister. Nous avons certainement des efforts à faire, y compris dans les dispositifs dits sanitaires. Je suis prêt à participer avec les acteurs sociaux à des rencontres pour inciter ces jeunes à se mobiliser autour de projets.

Note

1. Centre Jean-Abadie - CHU de Bordeaux - 89, rue des Sablières - 33077 Bordeaux Cedex.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 399 | JANVIER-FEVRIER 2009 | Pages 28-29
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