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La consultation médicale à la mission
locale de la Dhuys, en pleine cité des
Bosquets (entre Montfermeil et Clichy-sous-Bois),
surprend. Des jeunes qui ne croient plus à
grand-chose franchissent un peu par hasard le
seuil de la consultation, mais tous demanderont
des soins (pour 60 % d'entre eux, trois orientations
seront nécessaires). Or, un seul sur cinq
a une protection sociale suffisante pour permettre
l'accès au soin. En conséquence
: des pathologies dégradées, non
suivies, dans un contexte de plus ou moins grande
précarité (un jeune sur dix est
en errance). D'un côté, des situations
consternantes, de l'autre, des pathologies avec
souvent les mêmes questions qui reviennent,
et des réponses à géométrie
et efficacité variables.
En voici quatre exemples très résumés.
o Amar, à 18 ans, aura enfin des
lunettes. La baisse d'acuité visuelle (un
et deux dixièmes mesurés à
chaque il) est ancienne, déjà
signalée à l'école, mais
personne n'avait pu financer verres et monture.
o Patricia, 19 ans (maladie de Basedow),
a maigri de douze kilos sans comprendre que l'abandon
du traitement antithyroïdien, que sa famille
ne pouvait plus financer, en était responsable.
o Lila, 18 ans, présente des maux
de tête, sur des antécédents
de glaucome bilatéral opéré.
Là encore, abandon du traitement et du
suivi spécialisé depuis six mois
pour le même motif ; la maladie s'est aggravée
avec une baisse de l'acuité, ce dont personne
ne s'est ému.
o Steven, 19 ans, montre ses multiples
lésions cutanées surinfectées,
qui semblent évoquer une gale. Il avait
visité les urgences, un mois plus tôt,
pour cette raison, mais n'avait pu acheter le
médicament prescrit. (Dautres "
parcours de vie " sont décrits à
la fin de cet article).
Impact de la santé
sur l'insertion
Ici, la santé impacte sur l'insertion
deux fois plus qu'ailleurs1. 54 % des
jeunes reçus voient leurs chances d'insertion
diminuer du fait de leur état sanitaire,
lequel altérera l'état général
si le soin est retardé. Pis, pour 21 %
d'entre eux, l'insertion est impossible si la
morbidité principale n'est pas sérieusement
prise en charge. Ce groupe comprend les psychoses
et les troubles graves de la personnalité,
mais aussi des maladies chroniques mal suivies,
mal stabilisées, mal acceptées et
rencontrées le plus souvent sous leur forme
sévère (par exemple, le diabète).
La protection sociale insuffisante est le nud
du problème. Seuls 13 % des jeunes ont
une CMUc ; selon nos estimations, 20 % supplémentaires
pourraient en bénéficier. Malgré
la mise en place d'un accueil CPAM individualisé
avec une professionnelle remarquable, le score
n'augmente que de 7 %. Parmi les facteurs explicatifs
de cet échec, des rapports difficiles avec
les parents (en dessous de 25 ans, la demande
doit prendre en compte la globalité des
ressources du foyer) ou l'incapacité pour
ceux-ci de comprendre la démarche. Autre
fait méconnu : 9 % des jeunes ont une mutuelle
(souvent parentale), mais plus de la moitié
d'entre eux se refusent le soin vu l'impossibilité
d'avancer les honoraires.
Montrer que des solutions
existent
Comme chez Toufik (voir article page 27),
les composantes physiques, psychologiques (voire
psychiatriques) et sociales sont volontiers intriquées,
le processus d'exclusion peut lui aussi générer
un système de représentations tenace.
Dédramatiser, rassurer, montrer que des
solutions existent est la première étape
afin de faire prendre conscience au jeune qu'il
peut revenir sans risque. Pointer trop abruptement
une problématique comme par exemple un
addiction pourra au contraire le faire fuir. Pour
ces raisons, nous défendons une approche
globale, respectueuse des freins existants, non
centrée sur le symptôme. Une situation
préoccupante doit aussi être abordée
avec mesure : il s'agit alors de peser la demande,
le besoin, les ressources, l'autonomie, la donnée
culturelle et familiale, avant de s'embarquer
dans l'accompagnement. L'entretien se conclut
sur le mode d'une évaluation partagée
: " Alors, à ton avis, on commence
par quoi ? "
En matière de prévention des infections
sexuellement transmissibles (IST), la situation
est inquiétante et nous en sommes en partie
responsables. Les jeunes craignent d'aborder le
sujet, dont le test de dépistage. Probablement
nous n'avons pas su communiquer autour de la sexualité
et du plaisir, répondre à leurs
angoisses autour de la relation amoureuse ou de
l'acte sexuel, expliquer comment fonctionne l'appareil
génital, quels sont les risques de grossesse.
Sabrina et sa copine parlent des rapports entre
filles et garçons : " Ça se
passe souvent à l'arrache ! " Pas
surprenant, chez ces garçons aux pulsions
non maîtrisées, empêtrés
dans des représentations erronées
de virilité. Une autre approche préventive
est indispensable.
Moyens insuffisants
Travailler sur la seule prévention est
ici une erreur : à ce stade des dégâts,
il nous faut être " curatifs ".
Comment concrètement aborder le brossage
dentaire en présence de dents que l'on
ne saura ni soigner ni extraire, chez un jeune
qui a déjà trois ou quatre pertes
dentaires, qui par ailleurs a une telle honte
de son état buccal qu'il préfère
ne plus y penser ? La déclaration d'Alma-Ata
(OMS 1978) disait aux pays en voie de développement
: " Les soins de santé primaires
sont le moyen qui permettra de donner à
tous les peuples du monde, d'ici à l'an
2000, un niveau de santé qui leur permette
de mener une vie socialement et économiquement
productive ".
Comment nous en sortons-nous ? Très mal.
Seules de 30 à 40 % des orientations sont
effectives, ce sont les soins les plus urgents
que la mission locale finance en partie alors
que ce n'est pas son rôle. La CMUc, vu son
mode d'attribution, est un dispositif qui ne répond
pas au besoin réel ; en son absence, les
suivis sérieux sont impossibles. Nous sommes
contraints au bricolage quotidien : parfois, il
faudra téléphoner à dix praticiens
(dentiste, ophtalmologue) pour obtenir un rendez-vous,
puis perdre un temps considérable à
négocier la facturation. Il arrive que
le jeune " lâche l'affaire ",
comprenant qu'il soit si peu désirable.
Permettre un accompagnement psychiatrique est
une épreuve : environ la moitié
des psychoses ne sont pas suivies ; lorsqu'elles
le sont, le soin se limite le plus souvent à
la consultation mensuelle sans outil de socialisation
et sans soutien des familles. La psychiatrie de
secteur fait pourtant le maximum mais ses moyens
sont insuffisants. Maintenir du lien mobilise
les psychologues des mission locales - insuffisamment
reconnu(e)s - avec la conscience d'atteindre les
limites du cadre d'accueil.
Gratuité du
soin
Malgré ce tableau sombre mais réaliste,
des perspectives existent. En Seine-et-Marne,
une convention entre la Caisse primaire d'assurance
maladie et les missions locales permet la gratuité
du soin (exonération du ticket modérateur
avec dispense d'avance des honoraires) pendant
douze mois et avec la mise en place de "
parcours de soin " chaque fois que la CMUc
ne peut être obtenue ou qu'elle tarde à
l'être. Ainsi, un jeune vu au point Santé
pour un abcès dentaire se verra-t-il aussitôt
prescrire un antibiotique et son rendez-vous dentaire
sera pris dans la foulée (l'attestation
de prise en charge peut être faxée
dans les quarante-huit heures). Ce modèle
avait été proposé dans le
cadre des " Expérimentations sociales
" du haut commissaire aux Solidarités,
Martin Hirsch. Malgré le soutien de l'Observatoire
régional de santé d'Ile-de-France
et de plusieurs spécialistes en santé
publique, le projet n'a pas été
retenu, en dépit d'un coût global
inférieur aux différents systèmes
d'aide à la mutualisation, et d'une opérationnalité
validée.
Une seule approche
: humaine
La plongée sur Clichy-sous-Bois et Montfermeil,
peu glorieuse pour le système de soin "
à la française " - ceux qui
n'ont pas accès au soin sont aussi ceux
qui en ont le plus besoin -, n'en est pas moins
instructive : la forte morbidité dont souffrent
les jeunes en difficulté d'insertion pourrait
être discutée, or le taux de "
handicap " la conforte (un jeune sur cinq
bénéficiera d'un tel statut (RQTH2
seule ou avec AAH3), comme la fréquence
élevée (10 %) des affections de
longue durée. Le phénomène
résulte du biais de sélection :
nous ne recevons que 8,5 % des jeunes de la mission
locale, ceux dont la demande sanitaire est objective,
qui ne visitant pas les libéraux se débrouillent
comme ils peuvent (automédications parfois
dangereuses).
Les missions locales n'offrent-elles pas alors
ce cadre remarquable pour mener une politique
active de santé publique ? Nous y "
captons " les publics cibles, les plus vulnérables,
ceux déjà désocialisés
qui viendront demander ici des aides alimentaires
ou là des nuitées d'hôtel,
ceux aux " conduites en creux " dont
la fragile construction identitaire se révèlera
dans l'échec du parcours vers l'autonomie,
ceux au devenir incertain à plus ou moins
long terme. Selon nous, cette santé publique
doit prendre en compte la réalité
du terrain. La micro-analyse vaut tous les indicateurs.
Au-delà du stade de prévention primaire,
continuer à travailler aveuglément
sur les grands axes de politiques ciblées
nous semble une erreur.
Quelle autre approche ? Avant tout humaine. Travailler
à partir des ressources du jeune (encore
faut-il savoir les reconnaître) n'est-il
pas plus efficace pour susciter le changement
d'un comportement ? Respecter ce jeune, y compris
dans ses difficultés, est la clef du premier
échange. Si l'entrée sanitaire est
importante pour initier une démarche vers
un mieux-être, il en va de même pour
tout accompagnement social : privilégier
le travail clinique, l'observation, l'analyse,
la remise en question constante. Proposer des
vacations médicales en mission locale n'est
pas idiot, il y a matière à construire
avec l'existant. Mais, après l'alerte,
les actes devront suivre les promesses, à
moins qu'il ne faille fermer boutique et clore
cette longue chaîne de désengagements
que ne masquera pas l'afflux de plaquettes et
de numéros Verts. " La santé
est un investissement ", dit-on, mais
là où nous sommes, dépister
et repérer pourrait être inutile,
voire nocif, en l'absence des moyens qui permettront
le soin nécessaire.
Toufik, Julien, Fadela,
Jessica : parcours d'errance et espoirs
Le docteur Joël Dutertre a accepté
pour La Santé de l'homme de présenter
des " trajectoires de vie ", traduisant
la situation des jeunes qu'il rencontre en consultation.
Les prénoms ont été changés
pour respecter leur anonymat. La synthèse
de ces parcours porte une lumière crue
sur les difficultés rencontrées,
les échecs. Avec parfois, aussi, les espoirs
et les avancées.
Toufik : malade et en
errance
Inquiet et agité, les mots explosent et
se bousculent, il s'excuse car : " Voilà,
c'est comme ça, c'est dans ma mâchoire
ou dans ma tête, des fois ça se bloque,
je peux plus parler
ça m'arrive des
fois souvent "
" c'est depuis
que j'ai été bousculé par
une voiture à 14 ans. J'ai perdu connaissance,
puis en me réveillant j'ai refusé
d'aller à l'hôpital, je me suis débattu.
J'ai eu mal partout pendant des jours, encore
aujourd'hui, c'est là ! (il montre son
thorax). Des fois je peux plus respirer, surtout
si je cours. " Toufik, craignant s'il
était hospitalisé les représailles
d'un père violent qui le terrorisait, avait
préféré fuir : "
J'allais souvent me cacher chez un copain, j'aurais
voulu qu'on me fasse lire et apprendre, mais ça
s'est bloqué, maintenant j'suis foutu.
"
C'est un jeune amaigri, insomniaque, fatigué,
qui " grappille " pour manger. À
l'examen de bouche, de nombreuses pertes dentaires
dont il ne se plaint pas. À l'examen clinique,
un asthme authentique, non traité. Toufik
ne veut pas entendre parler de cette maladie qui
lui fait peur : " C'est vrai qu'on peut
en mourir ? " Il souhaite subitement
me parler d'un problème à ses yeux
très grave : " Dès que je
vois une "meuf", je peux pas m'empêcher
de l'injurier, très violemment, surtout
si elle est un peu dévêtue, même
au niveau du cou ou des épaules - j'arrive
pas à me contrôler - c'est plus fort
que moi, j'crois que j'suis fou. " À
ses dires, aucun médecin ne visite la famille,
sa mère serait " ensorcelée
" depuis des années, elle a actuellement
beaucoup maigri. Le foyer a éclaté
depuis plusieurs années, suite à
des expulsions successives (tapage nocturne).
Depuis l'adolescence, il séjourne chez
différents membres de sa famille mais y
reste rarement plus de deux à trois jours.
Sur le plan professionnel, il n'a effectué
que de courtes missions d'intérim dans
le bâtiment. Depuis trois mois, "
ça va moins bien ! ", il s'inquiète
des bêtises qu'il pourrait faire, comme
son frère aîné, incarcéré.
Les points d'appel ne manquent pas, mais nous
échouerons dans nos entreprises. Toufik
aurait dû bénéficier lui et
sa famille d'une CMUc mais le dossier n'aboutira
jamais vu l'impossibilité de réunir
les justificatifs d'hébergement ou de revenus
familiaux. Nous financerons ponctuellement des
aérosols bronchodilatateurs mais, devant
notre difficulté à mettre en place
son accès au soin, il reprendra son errance,
avec ses troubles obsessionnels compulsifs et
sa souffrance nourrie de culpabilité
Depuis quatre ans, Toufik vit une relation sentimentale
douloureuse avec une jeune femme d'origine turque
qu'il aimerait épouser
le beau-père
refuse. Tous deux sont vierges.
Julien, Fadela : absence
de soins précoces
Julien, 20 ans, est un jeune homme timide et
émotif. De bas niveau scolaire, il est
orienté vers le bâtiment. Malheureusement
ses genoux " enflent " après
trois heures de station debout. L'examen clinique
objective des épanchements bilatéraux
et la radiographie une atteinte osseuse arthrosique
préoccupante pour l'âge. Les douleurs
étaient signalées de longue date
au médecin traitant, qui avait été
peu attentif à son trouble de la position
statique, d'origine congénitale. Il a fini
par se taire, vivre dans le repli et devenir obèse.
Il sera prochainement opéré à
la Salpêtrière, mais les dégâts
sont faits. Une reconnaissance de handicap viendra
sanctionner cette absence d'un soin précoce.
Fadela, 23 ans, souriante et intelligente, est
en échec d'insertion. Des troubles d'audition
lui auraient fait perdre une embauche comme caissière.
Elle n'a pas de mutuelle. Aucune aide de droit
commun ne pourra être mobilisée malgré
une réelle précarité, c'est
la mission locale qui permettra l'exploration
hospitalière notamment auditive, le scanner
et l'avis spécialisé en payant les
parts complémentaires (nous ne pourrons
obtenir une participation du Pass hôpital
ou du fonds de secours Cramif). L'histoire continue
L'hypoacousie est congénitale, la seule
réponse est l'appareillage. Or, le simple
essai d'une audioprothèse n'a pu être
réalisé, malgré la prescription
hospitalière faite il y a neuf mois, vu
l'impossibilité de délivrer le chèque
de caution de 1 500 euros. Par ailleurs, elle
présente une dysorthographie importante,
pénalisante, dont personne ne s'était
rendu compte. Enfant, ne supportant plus d'être
appelée la " sourdingue ", elle
avait préféré simuler la
normalité. Un retard des acquisitions qui
a été négligé.
Jessica : soins inaccessibles
Jessica, jeune mère de 21 ans, souhaite
obtenir une aide alimentaire pour son enfant de
2 ans. Il faut la questionner pour apprendre qu'elle-même
ne s'autorise pas grand-chose : pain, lait, riz.
Je propose un examen clinique qu'elle n'a pas
eu depuis son accouchement, et découvre
une abcédation de l'aine : du pus franc
(adénite d'IST fistulisée) s'écoule
depuis plus d'un mois qu'elle " éponge
" avec un Kleenex glissé sous le slip.
Elle dit ne pas pouvoir régler la consultation
chez son médecin traitant ni pouvoir se
présenter aux urgences car elle a déjà
une dette hospitalière. Là aussi,
la CMUc vient d'être refusée.
Séverine reprendra
ses études de droit
Changement avec une migration sur un autre territoire,
en Seine-et-Marne, où a été
mis en place un dispositif particulier de prise
en compte des questions de santé. Séverine,
20 ans, vit seule avec son père. Atteinte
d'une maladie rénale, elle effectue de
nombreux séjours hospitaliers depuis l'âge
de 10 ans. Elle commet deux tentatives de suicide
dont l'une sérieuse. Sa conseillère,
inquiète, l'avait adressée en consultation.
Je découvre une jeune femme déprimée,
malgré un soutien psychologique hospitalier
régulier, en hypothyroïdie (traitement
abandonné / trop démunie pour acheter
ses extraits thyroïdiens)... Mais les préoccupations
profondes sont ailleurs : une malformation bénigne
des seins qui la complexe terriblement et de multiples
scarifications et tatouages qui couvrent ses épaules,
ce dont elle a honte. La nudité est inenvisageable,
même devant le médecin.
La CMUc ne peut être accordée mais,
grâce au dispositif TP11, elle
est opérée des seins, le traitement
thyroïdien est repris, une intervention est
aussi en vue sur les scarifications et du laser
sur les tatouages. Elle accepte enfin de reprendre
son suivi néphrologique hospitalier, lui
aussi interrompu.
Au total, un changement radical de dynamique chez
une jeune femme qui se projette désormais
sur l'avenir avec appétit. Séverine
reprendra des études de droit pour devenir
avocate ou magistrate. À l'évidence,
cette jeune femme brillante y parviendra. La réussite
du parcours de soin y aura contribué.
1. Dispositif de prise en charge 100 % décrit
plus haut.
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