|
La légitimité des missions locales
en matière de santé est en perpétuelle
évolution tant le monde de l'insertion
prend tour à tour de nouvelles figures
au fil des politiques publiques et des implications
locales. La mobilisation des jeunes en difficulté
d'insertion autour de leur santé est également
à questionner car elle ne va pas de soi.
Comment inciter de jeunes adultes à se
préoccuper de leur santé physique
ou psychique, actuelle ou à venir ? Doit-on
proposer, inciter ou obliger ? Chaque acteur de
l'insertion professionnelle est confronté
à ce fragile équilibre ; c'est autour
de cette ambivalence que je propose de réfléchir
à travers mon expérience à
la mission locale du Sud-Ouest 77.
Psychologue clinicienne à plein temps
en mission locale, mon rôle est de recevoir
en entretien individuel les jeunes qui témoignent
eux-mêmes de souffrances psychiques ou lorsqu'elles
sont révélées par l'équipe
de conseillers en insertion au sein de laquelle
je travaille. En complément du soutien
psychologique, mon autre mission est de mettre
en place des actions de prévention afin
d'impliquer toujours davantage les jeunes dans
leur santé. Il est à noter que certains
psychologues de mission locale sont à mi-temps
sur un poste de psychologue et à mi-temps
sur un poste de référent santé,
d'autres privilégient l'activité
classique du psychologue par choix ou manque de
temps.
Il est intéressant de préciser
que ces pratiques ne s'inscrivent pas dans une
dimension soignante mais ont vocation de faire
de la prévention. Que ce soit par le biais
d'actions collectives ou par la présence
de professionnels de santé (médecin,
infirmier, psychologue), la finalité recherchée
est toujours l'orientation vers le système
de droit commun et l'idée n'est absolument
pas de se substituer à ce système.
Six mois pour rencontrer
un psychiatre
De façon pragmatique, la présence
même d'un psychologue au sein d'une structure
non médicale peut être entendue comme
un dispositif de prévention, justement
parce qu'une partie de la population ne passe
pas par un parcours médical classique.
Le psychologue intervient alors en amont de situations
conflictuelles, là où il est encore
possible d'intervenir pour renouer un dialogue
et éviter ainsi une rupture entre le jeune
et son milieu de vie (parents, éducateurs,
foyers, etc.). Le psychologue intervient également
au moment de l'éclosion de certaines pathologies
psychiatriques, à la post-adolescence,
moment propice au déclenchement de certaines
psychoses. L'intérêt est alors de
permettre au jeune d'être pris en charge
de façon adéquate pour éviter
une dégradation massive de son état.
Mais que penser des jeunes que nous recevons,
qui n'ont jamais été pris en charge
alors que leur état déficitaire
n'est pas récent ? Bien sûr, les
pathologies en dents de scie inscrivent le jeune
dans un parcours émaillé de ruptures,
de soignants efficients ou non efficients ; bien
sûr, les structures de soins sont submergées
de travail et proposent des listes d'attente allant
jusqu'à six mois pour rencontrer un psychiatre
que faire alors quand les psychologues présents
en mission locale ont reçu l'injonction
paradoxale de ne pas faire de soin mais de "
prendre en charge " au travers d'une
" écoute psychologique "
et d'orienter ? Au regard de ce paradoxe, il devient
évident que le bon fonctionnement du réseau
de soin est essentiel pour rendre opérante
la prévention en matière de santé
psychique et plus largement en santé.
Ateliers et groupes
de parole
En ce qui concerne les actions collectives en
matière de santé au sein des missions
locales, la problématique est tout autre.
À la mission locale du Sud-Ouest 77, nous
avons choisi une démarche participative
des jeunes, c'est-à-dire " faire de
la prévention pour les jeunes et par les
jeunes ". Pour ce faire, ces actions se déroulent
sur deux semaines par le biais d'un groupe de
parole, d'une visite d'une structure sanitaire
locale, d'un atelier documentation, d'un atelier
techniques de communication, d'un atelier choix
du message de prévention et de trois ou
quatre ateliers de réalisation du support
de communication. Les problématiques abordées
dans ces différents ateliers sont essentiellement
les drogues, les relations amoureuses et la sexualité.
Le principe est d'avoir une approche qui implique
les participants afin qu'ils deviennent acteurs
de leur santé. Cela suppose de les laisser
réfléchir sur une thématique
donnée, puis de leur permettre de s'exprimer
sur le sujet à des fins de transmission
d'un message auprès des pairs. L'idée
est à chaque fois de transmettre des informations,
de rencontrer les soignants d'un lieu de prise
en charge sur le territoire, de faire réfléchir
et de réaliser un support qui fait passer
un message de prévention pour une population
donnée. Dans ces actions, les jeunes sont
libres dans le choix du message et du support
sous réserve de contraintes techniques.
Ils s'y inscrivent volontairement et sont encadrés
par différents professionnels (assistant
audiovisuel, chargé de documentation, référent
santé, psychologue).
Sensibilisation sur
les drogues
Depuis 2008, nous avons reçu le soutien
de la Mission interministérielle de lutte
contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) afin
de réaliser dans les meilleures conditions
une action autour des drogues, laquelle mobilise
beaucoup de temps et d'énergie de la part
des professionnels. Mais qu'en est-il de la mobilisation
des jeunes sur ce type d'action ? L'on ne peut
nier qu'il est difficile de mobiliser les jeunes
sur ces actions, d'autant plus que nous avons
fait le pari du volontariat. Quelques pistes de
réflexion sont à avancer par rapport
à cette difficulté. D'une part,
il ne faut pas oublier que le rôle des missions
locales est avant tout axé sur l'insertion
professionnelle. Il n'est donc pas toujours évident
d'intéresser les jeunes à ces actions
quand ils sont dans une recherche d'emploi ou
de formation. D'autre part l'accès au soin
- bien que difficile à mettre en place
- répond directement à des besoins
concrets et actuels de santé (problème
de couverture maladie, etc.), alors que la prévention
ou l'éducation en santé se situent
davantage dans une réflexion, parfois même
sur le long terme (conséquence du tabac
dans plusieurs décennies, relations homme/femme,
etc.). Soit dans un espace temps différent
avec, en outre, une perspective d'intellectualisation
plutôt qu'une réponse par un acte
(ordonnance, consultation, etc.). On ne peut nier
également que ces actions, qui abordent
l'intime du sujet, peuvent faire écho à
des situations personnelles difficiles.
Pour autant, l'aspect qualitatif de ces actions
doit être souligné. Les jeunes gens
qui font le choix de participer à ce type
d'action montrent une réelle implication
dans toutes les étapes du processus. Outre
l'impact sur leur comportement à venir
en matière de santé, ils développent
leurs capacités de réflexion, de
créativité et leur intégration
au sein d'un groupe ; ce qui n'est pas sans évoquer
une certaine similitude avec les situations de
travail
Ils deviennent véritablement
acteurs de leur santé, ce qui a un impact
fort sur leur positionnement dans leur parcours
de vie.
Il est vrai que l'aspect quantitatif de ces actions
est perpétuellement à travailler.
En revanche on ne peut passer sous silence l'impact
positif que ces actions ont sur les jeunes participants,
tant sur le plan de leurs comportements en matière
de santé que sur le message qu'ils sont
désormais capables de faire passer aux
pairs mais parfois aussi à leurs parents
D'une manière plus globale, ces actions
permettent d'amorcer le dialogue sur des sujets
parfois tabous en famille ; le but est que les
jeunes puissent identifier des solutions et des
lieux d'écoute et de prise en charge.
|