sommaire n° 399
 
dossier " jeunes en insertion : la santé en question "

Une psychologue en mission locale :
"les écouter, les aider à être acteurs de leur santé "

 
  Aider les jeunes qu'elle reçoit à devenir acteurs de leur propre santé : tel est l'objectif que s'est assigné Carol Susagna, psychologue. Tout en étant consciente des limites de son intervention - la guidance vers l'accès aux soins est complexe -, elle met en avant le soutien psychologique indéniable apporté par les professionnels : entretiens individuels, suivi, mais aussi ateliers collectifs et groupes de parole permettent de faire progresser l'écoute, voire la prise en charge.
     

Carol Deït-Susagna
Psychologue clinicienne,
mission locale Sud-Ouest, Seine-et-Marne.

 

La légitimité des missions locales en matière de santé est en perpétuelle évolution tant le monde de l'insertion prend tour à tour de nouvelles figures au fil des politiques publiques et des implications locales. La mobilisation des jeunes en difficulté d'insertion autour de leur santé est également à questionner car elle ne va pas de soi. Comment inciter de jeunes adultes à se préoccuper de leur santé physique ou psychique, actuelle ou à venir ? Doit-on proposer, inciter ou obliger ? Chaque acteur de l'insertion professionnelle est confronté à ce fragile équilibre ; c'est autour de cette ambivalence que je propose de réfléchir à travers mon expérience à la mission locale du Sud-Ouest 77.

Psychologue clinicienne à plein temps en mission locale, mon rôle est de recevoir en entretien individuel les jeunes qui témoignent eux-mêmes de souffrances psychiques ou lorsqu'elles sont révélées par l'équipe de conseillers en insertion au sein de laquelle je travaille. En complément du soutien psychologique, mon autre mission est de mettre en place des actions de prévention afin d'impliquer toujours davantage les jeunes dans leur santé. Il est à noter que certains psychologues de mission locale sont à mi-temps sur un poste de psychologue et à mi-temps sur un poste de référent santé, d'autres privilégient l'activité classique du psychologue par choix ou manque de temps.

Il est intéressant de préciser que ces pratiques ne s'inscrivent pas dans une dimension soignante mais ont vocation de faire de la prévention. Que ce soit par le biais d'actions collectives ou par la présence de professionnels de santé (médecin, infirmier, psychologue), la finalité recherchée est toujours l'orientation vers le système de droit commun et l'idée n'est absolument pas de se substituer à ce système.


Six mois pour rencontrer un psychiatre

De façon pragmatique, la présence même d'un psychologue au sein d'une structure non médicale peut être entendue comme un dispositif de prévention, justement parce qu'une partie de la population ne passe pas par un parcours médical classique. Le psychologue intervient alors en amont de situations conflictuelles, là où il est encore possible d'intervenir pour renouer un dialogue et éviter ainsi une rupture entre le jeune et son milieu de vie (parents, éducateurs, foyers, etc.). Le psychologue intervient également au moment de l'éclosion de certaines pathologies psychiatriques, à la post-adolescence, moment propice au déclenchement de certaines psychoses. L'intérêt est alors de permettre au jeune d'être pris en charge de façon adéquate pour éviter une dégradation massive de son état. Mais que penser des jeunes que nous recevons, qui n'ont jamais été pris en charge alors que leur état déficitaire n'est pas récent ? Bien sûr, les pathologies en dents de scie inscrivent le jeune dans un parcours émaillé de ruptures, de soignants efficients ou non efficients ; bien sûr, les structures de soins sont submergées de travail et proposent des listes d'attente allant jusqu'à six mois pour rencontrer un psychiatre… que faire alors quand les psychologues présents en mission locale ont reçu l'injonction paradoxale de ne pas faire de soin mais de " prendre en charge " au travers d'une " écoute psychologique " et d'orienter ? Au regard de ce paradoxe, il devient évident que le bon fonctionnement du réseau de soin est essentiel pour rendre opérante la prévention en matière de santé psychique et plus largement en santé.


Ateliers et groupes de parole

En ce qui concerne les actions collectives en matière de santé au sein des missions locales, la problématique est tout autre. À la mission locale du Sud-Ouest 77, nous avons choisi une démarche participative des jeunes, c'est-à-dire " faire de la prévention pour les jeunes et par les jeunes ". Pour ce faire, ces actions se déroulent sur deux semaines par le biais d'un groupe de parole, d'une visite d'une structure sanitaire locale, d'un atelier documentation, d'un atelier techniques de communication, d'un atelier choix du message de prévention et de trois ou quatre ateliers de réalisation du support de communication. Les problématiques abordées dans ces différents ateliers sont essentiellement les drogues, les relations amoureuses et la sexualité. Le principe est d'avoir une approche qui implique les participants afin qu'ils deviennent acteurs de leur santé. Cela suppose de les laisser réfléchir sur une thématique donnée, puis de leur permettre de s'exprimer sur le sujet à des fins de transmission d'un message auprès des pairs. L'idée est à chaque fois de transmettre des informations, de rencontrer les soignants d'un lieu de prise en charge sur le territoire, de faire réfléchir et de réaliser un support qui fait passer un message de prévention pour une population donnée. Dans ces actions, les jeunes sont libres dans le choix du message et du support sous réserve de contraintes techniques. Ils s'y inscrivent volontairement et sont encadrés par différents professionnels (assistant audiovisuel, chargé de documentation, référent santé, psychologue).


Sensibilisation sur les drogues

Depuis 2008, nous avons reçu le soutien de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) afin de réaliser dans les meilleures conditions une action autour des drogues, laquelle mobilise beaucoup de temps et d'énergie de la part des professionnels. Mais qu'en est-il de la mobilisation des jeunes sur ce type d'action ? L'on ne peut nier qu'il est difficile de mobiliser les jeunes sur ces actions, d'autant plus que nous avons fait le pari du volontariat. Quelques pistes de réflexion sont à avancer par rapport à cette difficulté. D'une part, il ne faut pas oublier que le rôle des missions locales est avant tout axé sur l'insertion professionnelle. Il n'est donc pas toujours évident d'intéresser les jeunes à ces actions quand ils sont dans une recherche d'emploi ou de formation. D'autre part l'accès au soin - bien que difficile à mettre en place - répond directement à des besoins concrets et actuels de santé (problème de couverture maladie, etc.), alors que la prévention ou l'éducation en santé se situent davantage dans une réflexion, parfois même sur le long terme (conséquence du tabac dans plusieurs décennies, relations homme/femme, etc.). Soit dans un espace temps différent avec, en outre, une perspective d'intellectualisation plutôt qu'une réponse par un acte (ordonnance, consultation, etc.). On ne peut nier également que ces actions, qui abordent l'intime du sujet, peuvent faire écho à des situations personnelles difficiles.

Pour autant, l'aspect qualitatif de ces actions doit être souligné. Les jeunes gens qui font le choix de participer à ce type d'action montrent une réelle implication dans toutes les étapes du processus. Outre l'impact sur leur comportement à venir en matière de santé, ils développent leurs capacités de réflexion, de créativité et leur intégration au sein d'un groupe ; ce qui n'est pas sans évoquer une certaine similitude avec les situations de travail… Ils deviennent véritablement acteurs de leur santé, ce qui a un impact fort sur leur positionnement dans leur parcours de vie.

Il est vrai que l'aspect quantitatif de ces actions est perpétuellement à travailler. En revanche on ne peut passer sous silence l'impact positif que ces actions ont sur les jeunes participants, tant sur le plan de leurs comportements en matière de santé que sur le message qu'ils sont désormais capables de faire passer aux pairs mais parfois aussi à leurs parents… D'une manière plus globale, ces actions permettent d'amorcer le dialogue sur des sujets parfois tabous en famille ; le but est que les jeunes puissent identifier des solutions et des lieux d'écoute et de prise en charge.

 

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 399 | JANVIER-FEVRIER 2009 | Pages 19-20
Libre de droits, sous réserve de mentionner la source