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En 2006, un article intitulé " À
quoi sert l'éducation pour la santé
pour pratiquer l'éducation du patient ?
" paraissait dans cette rubrique (1). Brigitte
Sandrin Berthon y expliquait en quoi " penser
l'éducation du patient comme une forme
particulière d'éducation pour la
santé nous oblige à élargir
notre point de vue, à agrandir le cadre
de notre intervention et ce, dans plusieurs directions
: de la maladie vers la santé, du patient
vers la personne et vers le citoyen, des soins
vers la promotion de la santé ".
L'article proposé ici a pour objectif
de compléter cette réflexion en
se situant au niveau des pratiques en éducation
pour la santé : en quoi ces pratiques et
les savoir-faire que nous développons en
éducation pour la santé sont-ils
utiles pour l'éducation du patient ? Pour
apporter des éléments de réponse
à cette question, nous nous appuierons
sur l'exemple d'un programme situé à
la lisière des champs de l'éducation
pour la santé et de l'éducation
du patient. Cet exemple permettra d'apporter des
éléments de réponse pour
ce qui concerne :
- la participation des professionnels et des usagers
à la construction des programmes ;
- la démarche éducative ;
- les " outils " ou supports en éducation
pour la santé et éducation du patient.
Un programme comme
base de réflexion
Le point de départ de la réflexion
est le programme " Favoriser le dialogue
entre parents de jeunes enfants et professionnels
de santé pour un meilleur usage des antibiotiques
"1.
L'idée de ce projet est née :
- d'une étude préalable à
la campagne " Les antibiotiques, c'est
pas automatique " (2), qui avait permis
d'isoler les difficultés dans le dialogue
patients/ médecins comme un déterminant
essentiel des prescriptions mal adaptées
d'antibiotiques ;
- de la volonté de travailler avec les
deux protagonistes de ce dialogue, parents et
professionnels, dans un contexte où les
démarches et outils existant autour du
dialogue se situaient jusque-là plutôt
du côté des professionnels2.
Nous avons proposé les objectifs spécifiques
suivants :
- donner les moyens aux parents d'être davantage
partie prenante du dialogue avec le médecin
et le pharmacien en cas d'infection respiratoire
de leur enfant, en particulier pour ce qui concerne
le traitement recommandé ;
- proposer aux médecins et aux pharmaciens
une réflexion sur leur pratique de dialogue
avec les parents de jeunes enfants atteints d'une
infection respiratoire courante, en particulier
autour de la prescription du traitement et de
la délivrance des médicaments.
Ce programme a notamment donné lieu aux
actions suivantes :
- la réalisation d'une étude-action
associant des parents de jeunes enfants et des
médecins, puis des pharmaciens : il s'agissait
de mieux comprendre les difficultés rencontrées
dans le dialogue autour des infections respiratoires
courantes de l'enfant du point de vue des parents
comme des professionnels pour ensuite construire,
à partir des expériences des uns
et des autres, les solutions possibles pour améliorer
ce dialogue et aboutir à la définition
de priorités d'actions en direction des
parents ;
- l'élaboration et la diffusion, en Isère,
du document " Poussin a la goutte au bec.
Pense-bête à l'usage des parents
pour la rencontre avec le médecin et le
pharmacien " qui a pour objectifs d'aider
les parents à percevoir l'utilité
de leur point de vue dans la démarche diagnostique
et thérapeutique et de les aider à
se préparer à la consultation avec
le médecin et à la rencontre avec
le pharmacien ;
- l'évaluation de l'impact de ce document
pour ce qui concerne la rencontre avec le médecin
généraliste.
Des savoir-faire
pour favoriser la participation des patients et
des professionnels
L'inscription de l'éducation pour la santé
dans la promotion de la santé conduit à
faire de la participation aux actions de santé
des usagers et des professionnels un enjeu central.
De la même manière, la participation
des patients et des professionnels concernés
à l'élaboration, la mise en uvre
et l'évaluation des programmes d'éducation
du patient constitue un critère de qualité
(3) de ces programmes. Néanmoins, dans
les faits, la réalité de cette participation
reste fragile, voire insuffisante pour ce qui
concerne les patients (4). La pratique de l'éducation
pour la santé permet de développer
des savoir-faire pour favoriser cette participation
à deux niveaux :
Du côté
de la mobilisation des usagers et des professionnels
Prenons l'exemple de la mobilisation des médecins
dans le cadre de notre programme. Notre idée
de départ était de proposer à
plusieurs organismes de Formation médicale
continue (FMC) du département une formation
permettant aux médecins de réfléchir
sur leurs pratiques de dialogue avec les parents
de jeunes enfants lors de la consultation pour
une infection respiratoire courante. Cette approche
n'a pas fonctionné pour différentes
raisons parmi lesquelles l'absence d'indemnisation,
des modalités de formation privilégiant
l'analyse de la pratique trop différentes
de la FMC habituelle, la problématique
des antibiotiques masquant celle du dialogue,
ce dernier n'étant, de plus, pas perçu
comme un sujet de préoccupation par les
responsables de FMC contactés. L'analyse
de cet échec nous a conduits à mettre
en place une stratégie différente
:
- s'adresser dans un premier temps à des
" groupes de pairs " déjà
habitués
à une analyse de leurs pratiques ;
- construire avec un médecin actif dans
ce type de groupes une proposition de temps de
travail calquée sur leur mode de fonctionnement
habituel et indemniser les médecins ;
- formuler une offre claire à l'aide d'un
outil de communication intitulé "
Antibiotiques : le dialogue est-il automatique
? ".
Cinq médecins sur quarante-huit sollicités
(soit un sur dix) se sont finalement mobilisés
dans cette démarche. C'est peu, mais ces
médecins se sont impliqués dans
la durée pour toute la suite du projet.
Nous étions cependant soucieux de pouvoir
élargir le groupe de professionnels impliqués.
C'est pourquoi nous avons, dans un deuxième
temps, été à la rencontre
de médecins et de pharmaciens exerçant
dans le secteur géographique où
nous travaillions avec des parents. Pour ce faire,
nous avons adopté une stratégie
de " visiteur médical " qui nous
a permis de rencontrer dix médecins généralistes
(sur vingt-huit contactés) et sept pharmaciens
(sur dix contactés), l'idée étant
de rendre compte des résultats du travail
réalisé avec les parents et le premier
groupe de médecins, de les mettre en discussion
avec les professionnels rencontrés et de
tester les idées d'actions élaborées.
Cette façon de faire, bien que coûteuse
en temps, nous a permis de toucher davantage de
professionnels, avec une ouverture vers des personnes
qui peut-être ne se déplaceraient
pas pour une soirée de travail. Nous avons
à nouveau adopté cette stratégie
pour la mise en place de l'évaluation qui
a suivi.
Cet exemple illustre la nécessité
d'imaginer des formes de participation acceptables
pour les personnes concernées et compatibles
avec leurs habitudes. Que l'on cherche à
travailler avec des patients ou avec des professionnels,
leur mobilisation prend du temps et suppose de
savoir s'adapter à leurs réalités.
Du côté
de la réalité de la participation
au processus de construction du programme
Si la mobilisation est une condition nécessaire
à la participation, elle n'est pas suffisante.
Il s'agit de se mettre en situation de vraiment
construire avec les personnes le programme. Pas
si simple ! Nous prendrons ici comme illustration
l'élaboration du document " Poussin
a la goutte au bec. Pense-bête à
l'usage des parents pour la rencontre avec le
médecin et le pharmacien ".
L'idée de créer ce document est
née de la réflexion du groupe de
parents le plus actif. À partir de leurs
propositions, l'équipe d'Éducation
santé Isère a construit un premier
jet de cahier des charges du document explicitant
:
- l'origine du projet ;
- les objectifs ;
- le public destinataire et les lieux de diffusion
envisagés initialement ;
- les principes généraux (ex. :
simplicité du document et accessibilité
pour tous) ;
- des pistes pour le contenu ;
- des pistes pour la forme ;
- les étapes de l'élaboration du
support et la place de chacun dans celle-ci.
Ce premier jet de cahier des charges a été
utilisé comme un outil pour réfléchir
avec parents et professionnels et se mettre d'accord
sur toutes les dimensions du projet. Le cahier
des charges a ainsi été modifié
et enrichi à l'occasion de rencontres collectives
et individuelles avec les parents, les médecins
et les pharmaciens impliqués. Une fois
finalisé, il nous a permis d'amorcer le
travail de réalisation du document avec
un cadre précis, partagé par tous,
à la fois pour la rédaction et la
conception graphique. Une première maquette
du document, puis une seconde ont été
mises au travail lors de rencontres séparées
entre parents, médecins et pharmaciens
puis d'une rencontre collective avec tous les
acteurs impliqués et le graphiste.
À noter que la version du document à
laquelle nous avons abouti a été
soumise au regard critique de parents et professionnels
de la petite enfance n'ayant pas participé
à son élaboration, avec à
la clé d'ultimes modifications du document.
L'élaboration partagée d'un cahier
des charges est un exemple d'outil simple sur
lequel s'appuyer pour favoriser une participation
effective. Il peut être utilisé et
adapté pour concevoir un document pédagogique
mais aussi une enquête, un atelier d'éducation
du patient ou une formation dans ce domaine.
La démarche
éducative en pratique
Mener une démarche éducative, c'est
aller à la rencontre des autres pour construire
avec eux, à partir de ce qu'ils sont, de
leurs compétences, de leurs projets mais
aussi à partir de ce que nous sommes et
de nos compétences, des réponses
originales, uniques, qui conviennent aux uns et
aux autres (5). S. Jacquemet précise ainsi
: " En éducation thérapeutique,
tout comme en éducation pour la santé,
il est crucial d'aider le patient à se
positionner dans ses connaissances, dans ses comportements
actuels, dans ce qu'il est d'abord, afin d'envisager,
éventuellement, un changement qui pourra
survenir par la suite. Accompagner quelqu'un,
c'est déjà le rencontrer, à
partir d'une situation arrêtée, et
se mettre progressivement en route. "
(6). Cette démarche suppose de créer
un cadre qui permette cette rencontre. Cela passe
également par la mise à disposition
d'outils de réflexion qui aident les personnes
à se positionner puis à avancer.
C'est ce que nous essayons de mettre en uvre
tant avec les professionnels que nous accompagnons
dans le développement de leurs compétences
éducatives qu'avec les usagers pour ce
qui concerne leurs comportements de santé.
Pour l'illustrer, nous nous appuierons sur l'exemple
de l'étude-action réalisée
dans le cadre du programme.
Construire un cadre
favorable à l'expression de chacun
Voyons ce qui peut être utile à
partir de l'exemple de l'étude-action :
- veiller aux modalités pratiques de la
rencontre : il s'agit tout simplement de mettre
les personnes en situation d'être disponibles
à la réflexion. Dans notre projet,
cela s'est traduit par la proposition d'un cadre
horaire précis et convenant aux uns et
aux autres, en soirée dans les deux cas
;
- expliciter clairement ce que l'on propose, pourquoi
on le propose et la manière dont on va
s'y prendre : c'est d'autant plus important de
le faire que la démarche d'analyse partagée
de la situation proposée n'est pas habituelle.
Dans notre projet, la proposition avait été
formulée dans un premier temps sous la
forme de plaquettes d'invitation écrites.
Elle a bien entendu été à
nouveau explicitée en démarrage
des séances ;
- favoriser une expression authentique de chacun
en posant un cadre sécurisant pour l'échange,
en particulier : adopter et expliciter une posture
de non-jugement et demander à l'ensemble
du groupe de l'adopter ; encourager l'expression
et l'écoute de tous ; se mettre d'accord
avec les personnes de ce qui sera restitué
à l'extérieur du groupe, etc.
À titre d'illustration, voici le point
de vue d'un médecin, exprimé sur
le cadre proposé : " Par rapport
au travail fait entre nous, on n'est pas dans
le savoir mais dans le savoir-être. Transformer
nos pratiques, notre savoir-être avec les
gens et dans la relation ne peut se faire que
dans un travail comme celui-ci. Cela demande d'avoir
assez confiance pour dire les choses telles qu'on
les fait et pas telles qu'on devrait les faire.
"
Proposer des
outils de réflexion partagée
Pour aider les personnes à s'exprimer et
approfondir leurs réflexions, il est intéressant
de leur proposer des outils de réflexion.
Dans l'étude-action, nous avons invité
les parents et les professionnels à réfléchir
aux freins au dialogue, à partir de situations
qu'ils avaient rencontrées, en identifiant
trois types de freins : les freins liés
aux patients, les freins liés aux professionnels
de santé et enfin les freins liés
à l'environnement (en particulier, le contexte
et le cadre de la rencontre). Les réflexions
des parents ont été transmises aux
médecins et mises en discussion avec eux,
et vice et versa. Pour chacun des freins identifiés,
nous avons demandé aux médecins
et aux parents d'expliquer comment ils s'y prenaient
pour y faire face habituellement puis nous avons
réfléchi collectivement aux autres
solutions possibles en se demandant ce que les
parents pouvaient faire et ce que les médecins
pouvaient faire.
Au final, pour ce qui concerne les médecins,
les solutions proposées visent à
favoriser l'expression des parents sur leurs inquiétudes,
leur perception de l'état de santé
de leur enfant, leur compréhension du traitement
et leurs questions. Du côté des parents,
elles renvoient à l'idée d'un patient
réellement acteur de sa prise en charge
: il s'agit d'abord d'avoir conscience de l'utilité
de ce qu'il pense, de se préparer à
la consultation en réfléchissant
à ses inquiétudes et en ayant les
moyens de décrire clairement la situation,
d'oser exprimer son inquiétude et poser
des questions, y compris sur la justification
des traitements, et de demander des repères
sur l'évolution de la maladie.
Une habitude d'utilisation
et de questionnement des outils
En éducation pour la santé comme
en éducation du patient, les " outils
" ou supports sont très présents
dans les pratiques, qu'il s'agisse de supports
d'animation, de supports de sensibilisation, d'information
ou encore de supports d'évaluation. Nous
sommes non seulement utilisateurs mais aussi concepteurs
de ces supports. Nous souhaitons proposer ici
plusieurs réflexions portant sur deux types
de supports fréquemment utilisés
:
- les questionnaires en tant que supports d'évaluation
;
- les supports pédagogiques remis aux patients.
Pour illustrer ces réflexions, nous nous
appuierons à la fois sur le processus et
les résultats de l'évaluation du
document " Poussin a la goutte au bec
" réalisée dans le cadre
du programme3. Il s'agissait de mesurer
l'impact de la lecture du document :
- en termes de prise de conscience chez les parents
de l'utilité d'être actif dans le
dialogue avec le médecin ;
- pour ce qui concerne l'échange d'information,
l'émergence et l'expression des questions,
des attentes et d'une éventuelle inquiétude
;
- en termes de qualité et de confort relationnel
pour les protagonistes du dialogue.
À propos
des questionnaires
Il s'agit d'une étude contrôlée
de type avant-après diffusion et lecture
du document. Concrètement, les parents
inclus répondaient :
- à un premier questionnaire à la
suite d'une première consultation médicale
mais avant lecture du document ;
- puis à un second questionnaire à
la suite d'une seconde consultation médicale,
cette fois-ci après lecture du document.
Une série de questions fermées
donnant lieu à la construction de scores
numériques étaient posées
aux parents dans le questionnaire " avant
" et le questionnaire " après
", les analyses statistiques devant nous
permettre de voir s'il y avait ou non une évolution
des scores traduisant une évolution chez
les parents.
Cette façon de faire nous a posé
beaucoup de questions au regard de la démarche
éducative. En effet, elle conduit à
observer ce qui se passe pour le patient (comment
les scores évoluent entre l'avant et l'après)
mais cette observation se fait en dehors du patient,
sans qu'il ait la possibilité d'exprimer
son point de vue sur ce qui s'est passé.
On est ici, au regard de ce qui est conseillé
en éducation pour la santé, en contradiction
avec la démarche éducative qui se
construit avec le patient, y compris pour ce qui
concerne l'évaluation. C'est la raison
pour laquelle, pour le second questionnaire, nous
avons ajouté plusieurs questions (fermées
et ouvertes) permettant aux parents d'exprimer
leur point de vue sur l'utilité de l'outil
pour eux, pour ce qui concerne le dialogue et
la préparation de celui-ci. Les réponses
apportées par les parents à ces
questions ont d'ailleurs été tout
à fait utiles car elles nous ont donné
des clés de compréhension des résultats
observés. En particulier, elles nous ont
permis de pointer l'utilité et l'impact
plus important du document " Poussin a
la goutte au bec " pour les parents les
moins expérimentés en tant que parents.
Enfin, les résultats de l'étude
et notre expérience du travail avec les
parents nous ont amenés à nous questionner
sur la possibilité d'évaluer la
réalité du dialogue entre parents
et médecins et son éventuelle évolution
à travers un simple questionnaire.
À propos
des supports pédagogiques remis au patient
Les résultats de l'évaluation montrent
un impact positif de l'outil pour ce qui concerne
la prise de conscience des parents quant à
l'utilité de leur parole pour la démarche
diagnostique et thérapeutique du médecin,
à l'intérêt d'être actif
dans le dialogue et de s'y préparer. En
revanche, il n'y a pas d'impact sur le déroulement
du dialogue lui-même et la satisfaction
vis-à-vis de celui-ci. Ce résultat
n'est pas surprenant : si un support peut permettre
une prise de conscience, il ne peut à lui
seul suffire à aller au-delà. En
revanche, un support comme le document "
Poussin " peut tout à fait être
utilisé en individuel comme en collectif
pour accompagner les parents dans la réflexion
quant à la place qu'ils peuvent prendre
dans le dialogue et développer leurs "
compétences " de patient à
exprimer leurs préoccupations, leurs questions,
leurs attentes, etc.
Pour conclure
Dans cet article, nous avons souhaité décrire
et illustrer des savoir-faire développés
en éducation pour la santé qui peuvent
être utiles pour favoriser la participation,
mener une démarche éducative et
donner aux outils leur juste place. Nos expériences
d'accompagnement d'équipes soignantes dans
leurs projets éducatifs nous ont permis
de faire le constat de la richesse de la rencontre
entre ces savoir-faire et ceux des soignants pour
favoriser le développement d'une éducation
du patient qui vise à lui donner les moyens
d'améliorer lui-même sa qualité
de vie. |