sommaire n° 398
 
dossier " jeunes et alcool : quelle prévention ? "

" Binge drinking chez les jeunes Européens : les programmes allemands et néerlandais de prévention "

 
  En Allemagne et aux Pays-Bas, un nombre croissant de jeunes et très jeunes pratiquent l'alcoolisation massive. Frappés par la méconnaissance que ces jeunes ont des risques, les professionnels allemands sensibilisent et prennent en charge les jeunes accueillis aux urgences pour hyperalcoolisation. Même démarche d'aide à la prise de conscience aux Pays-Bas, où ils vont vers les jeunes ; en effet, ces derniers ne demandent pas d'aide et une infime minorité franchit la porte d'un centre spécialisé de soins.
     

Dr Olivier Phan
Psychiatre addictologue, responsable médical du centre Emergence,
Institut mutualiste Montsouris, Paris.

 

Le Binge drinking touche l'ensemble des pays européens. Même s'il s'agit du même phénomène, il existe des déclinaisons nationales tant sur la conceptualisation que sur les modalités de prise en charge. À travers la description de la situation dans deux pays, l'Allemagne et les Pays-Bas, nous essayerons de dégager quelques pistes pour l'action.


Les jeunes face à l'alcool en Allemagne

Dans les hôpitaux allemands, le nombre d'admissions pour intoxication à l'alcool a plus que doublé entre les années 2000 et 2006, passant de 9 500 à 19 500. Le pourcentage d'adolescents ayant expérimenté le binge drinking dans le mois est passé de 20 % en 2005 à 26 % en 2007. Cette augmentation brutale a de regrettables conséquences sur la santé des adolescents. En plus des troubles du comportement connus liés à l'alcool (conduites automobile et sexuelles à risque), il faut y ajouter les risques dus au mode de consommation, c'est-à-dire l'intoxication massive avec, dans de nombreux cas, un coma éthylique (fausse route, étouffements voire arrêt cardiaque). En Europe, 10 % des accidents mortels chez la jeune fille et 25 % chez le jeune garçon sont liés à l'intoxication à l'alcool.

Une étude a été réalisée, en 2006, par le ministère fédéral sur cinq cents adolescents admis dans les services d'urgences. Celle-ci a pu mettre en évidence des motivations de consommation très diverses. Dans certains cas, l'ingestion massive d'alcool sert comme passe-temps pour lutter contre l'ennui. Dans d'autres cas, la prise d'alcool s'articule autour de paris et de jeux ; elle peut servir de rituel de passage pour appartenir au groupe. Enfin, il existe une alcoolisation pour oublier les problèmes et notamment ceux en rapport avec la pression scolaire et le contexte familial. Pour la grande majorité des jeunes, cette étude pointait une grande naïveté et une inconscience des risques liés à l'alcool.

Les alcoolisations massives ne se font plus dans les bars et les discothèques, où le prix jouait un rôle de facteur limitant, mais dans la rue, les gares et les parcs. Les alcools forts sont achetés en grande surface et directement consommés à la bouteille. Les " cuites " se font en dehors de tout contexte social ou culturel. Seule compte la dynamique du groupe. Les produits consommés sont essentiellement des alcools forts, majoritairement de la vodka. Cette consommation chez les adolescents n'est pas chronique, avec phénomène d'entraînement dans un contexte socioculturel bien déterminé, mais bien une prise massive à visée de défonce. Elle se rapproche en cela de ce qui peut s'observer chez les adultes grands marginaux.

Face à cette situation, plusieurs programmes de prévention et de repérage précoce ont été mis en place. Parmi ceux-ci, le programme HaLT : Hart am Limit (" Stop : c'est la limite ") s'est montré particulièrement intéressant. Celui-ci consiste en un repérage des consommateurs excessifs au moment de l'hospitalisation dans le service des urgences. Le repérage se fait par le médecin urgentiste ou une autre personne des urgences qui, lorsqu'elle constate une alcoolisation massive chez un adolescent, peut faire appel à un intervenant extérieur qui rencontre le jeune directement.

Une discussion sur les dangers de l'alcool et ses risques est entamée avec l'adolescent. La famille est aussi rencontrée pour évoquer l'épisode, le replacer dans le contexte, trouver des solutions pour que cela ne se reproduise pas. Une proposition de réunion de groupe est aussi faite à l'adolescent. Celle-ci aura pour objectif de responsabiliser le jeune, d'évoquer les situations à risque. Les entretiens motivationnels sont utilisés lorsqu'il y a lieu, afin de questionner les comportements à risque.

Le programme permet aussi de recueillir des informations sur les comportements. Ainsi, il a pu mettre en évidence :

  • un âge de plus en plus précoce des consommations ;
  • un phénomène qui touche l'ensemble de la population des jeunes qu'ils soient diplômés ou non ;
  • des alcoolisations qui se font dans les lieux publics dans la moitié des cas, au domicile des parents dans un quart des cas ;
  • dans une majorité des situations, les jeunes ne sont pas issus de foyers où père et mère habitent ensemble.

Le travail avec les jeunes (partie réactive) s'articule avec un travail dans la commune (partie proactive). Cette dernière partie consiste en des actions avec des experts de prévention, dans l'objectif de former le personnel de vente dans les magasins, les responsables des fêtes dans les communes, etc. L'objectif est de faire respecter la loi de protection des jeunes, comme par exemple l'interdiction de vente d'alcool aux mineurs. Cela souligne pour les tenants du programme l'importance de l'intervention auprès des familles, la nécessité d'avoir une action sur les lieux publics, et l'importance de cibler le public jeune, voire très jeune.


Le programme de prévention néerlandais

Les Pays-Bas se situent en tête des pays d'Europe en matière de binge drinking. Des années 1960 aux années 1980, la consommation d'alcool pur est passée de 2,6 à 8,9 litres par an et par habitant. Actuellement, deux mille cinq cents personnes (NDLR : pour 16 millions d'habitants) décèdent directement ou indirectement des suites de la consommation d'alcool1. Dans le pays, les problèmes dus à l'alcool sont majoritairement le fait de prises aiguës ; de type " scandinave ", comme le disent les Néerlandais (en France, nous les qualifierions plutôt d'" anglo-saxon ").

L'alcoolisation nocive concerne surtout les jeunes : 34,1 % des hommes âgés entre 16 et 24 ans sont considérés comme des buveurs problématiques contre 10 % chez les 16-69 ans. Beaucoup de ces jeunes arrêteront de consommer une fois arrivés à l'âge adulte. Cependant, prédire l'arrêt et le moment de l'arrêt paraît aléatoire et ne doit en rien empêcher les mesures d'urgence. Pour les Néerlandais, les raisons qui poussent un jeune à boire sont multifactorielles, leur modèle de compréhension du phénomène est intégratif, incluant plusieurs théories.

Selon ces modèles, les facteurs de risques conduisant à l'abus d'alcool sont à la fois individuels et liés à l'environnement.
Sur le plan individuel : certains individus supportent moins bien l'alcool pour des raisons génétiques, ce qui les protège d'ingestions " excessives ". Les croyances dans les effets bénéfiques de l'alcool jouent un rôle majeur dans la décision de boire, surtout en " début de carrière ". La perception des risques, au contraire, dissuadera l'adolescent d'entrer dans cette " carrière ".
Au niveau de l'environnement : la différence entre garçons et filles peut s'expliquer par les normes de consommations différentes selon les sexes. Les parents semblent être le déterminant majeur, non pas sur l'expérimentation mais sur la pérennisation de la conduite d'alcoolisation. C'est la cohérence de leurs pratiques parentales plus que l'exemplarité de leur comportement vis-à-vis de l'alcool qui sera le facteur protecteur. Enfin, toute la culture liée à l'alcool, à savoir celle des pairs, des prix et du groupe va jouer un rôle non négligeable.

Les mesures vont être multifocales, à l'image de la représentation théorique des facteurs influençant la consommation d'alcool. Ainsi, au niveau national, quatre actions vont être promues :

  • la législation et l'autorégulation. Les Pays-Bas font la distinction entre les différents alcools : ceux à moins de 15 % et ceux à plus de 15 %. Ainsi, il faut avoir plus de 16 ans pour acheter les premiers, plus de 18 ans pour les seconds ;
  • l'information et l'éducation au travers des médias avec une campagne centrée sur les parents ;
  • les actions de prévention locales ;
  • la multiplication des interventions précoces et brèves.

Le programme Drank maakt meer kapot dan je lief is (" La boisson te détruit plus que tu ne le crois ") est une réponse à ce cahier des charges. Il va cibler trois populations : les adolescents qui ne boivent pas encore, ceux qui sont dans des conduites de binge drinking, et les adultes jeunes en demande d'aide. Il se décline sur trois axes.

  1. La stratégie d'information auprès du grand public : l'objectif est de fournir à l'ensemble de la population les données acquises de la science en matière d'alcool et de facteurs de risques. Un des vecteurs utilisés est le site web www.alcoholinfo.nl

  2. L'aide à la prise de conscience : il s'agit de sensibiliser le jeune et l'entourage (les parents et les intervenants des champs sanitaire, social et politique locaux) aux problèmes liés à l'alcool. 17 % seulement des jeunes ayant des conduites d'abus d'alcool demandent de l'aide et ils ne sont que 3 % à franchir la porte d'un centre spécialisé. L'attitude des parents est fondamentale. Ce sont souvent eux qui fournissent les locaux où les adolescents s'adonnent à des beuveries, voire financent l'achat d'alcool. Ils le font par méconnaissance du produit et des effets chez le jeune, et par difficulté à trouver des pratiques parentales adaptées. Plus que d'un jugement, c'est d'aide dont ils ont besoin. Cette aide sera fournie au moyen de campagnes de sensibilisation et l'organisation de conférences-débats sur tout le territoire. Des stratégies d'interventions brèves auprès des jeunes binge drinkers, notamment via Internet, sont à l'étude.

  3. L'identification des groupes cibles pour cerner les objectifs à atteindre. Il s'agit de rencontrer les jeunes consommateurs par différents moyens, dont Internet, pour faciliter les discussions et les groupes de parole. L'objectif est d'acquérir une meilleure connaissance des motivations de consommations ainsi que des trajectoires.


Établir le contact, très tôt…

L'alcoolisation massive chez les jeunes, voire les très jeunes, est un phénomène en pleine expansion. Ces prises d'alcool semblent se faire hors des circuits traditionnels, c'est-à-dire en dehors des bars et des discothèques. Les causes de ce phénomène sont multifactorielles et sont à rechercher dans l'environnement écologique de l'adolescent. Une des difficultés premières est de pouvoir accéder à ces jeunes. Ils ne sont demandeurs de rien et n'entrent en contact avec le système de soin que lors d'un accident grave.

Plusieurs pistes sont ainsi à l'étude. L'une consiste à entrer en contact au moment d'une crise nécessitant un passage aux urgences, l'autre s'attelle à utiliser des relais comme Internet ou les médias pour sensibiliser non pas seulement le jeune mais surtout l'entourage, qui pourra porter la demande. Tous sont d'accord sur la nécessité de soutien envers les parents. Ce sont eux les plus à même d'entrer en contact, de porter la demande d'aide, de trouver les solutions adéquates avec leur enfant.

D'après les interviews de Madame Heidi Kuttler, directrice du centre de prévention Villa Schöpflin, dans le Land de Bade-Wurtemberg, en Allemagne, et initiatrice du projet " HaLT : Hart am Limit ", et de Monsieur Victor Everhardt, responsable du département recherche et prévention sur l'alcool et les drogues au Trimbos Institute d'Utrecht, aux Pays-Bas.

Note

1. À titre de comparaison, en France, la consommation moyenne annuelle d'alcool pur a diminué régulièrement depuis quarante ans, passant de 17,7 l en 1961 à 9,3 l en 2003. La mortalité liée à l'alcool dans notre pays est estimée à 37 000 décès annuels.

Pour en savoir plus

o Barnes G.M., Farrell M.P., Banarjee S. Family influences on alcohol abuse and other problem behaviors among black and white adolescents in a general population sample. In : Boyd G.M., Howard J., Zucker R.A. (Eds). Alcohol problems among adolescents: Current directions in prevention research. Hillsdale, NJ: Erlbaum, 1995.

o Bundesmodellprojekt " HaLT - Hart am Limit ", Bericht zur Modellphase II. Basel : März 2007 : 188 p.
En ligne : http://www.bmg.bund.de/nn_ 604240/DE/Themensch werpun kte / Drogen-und-Sucht/Alkohol/HaLT.html

o Cooper M.L. Motivations for alcohol use among adolescents: development and validation of a four-factor model. Psychological assessment 1994; 6: 117-28.

o Holder H.., Treno A.J. Media advocacy in community prevention: news as means to advance policy change. Addiction 1997; 92: 189-99.

o Smith G.T., Goldman M.S. Alcohol expectancy theory and the identification of high-risk adolescents. In : Boyd G.M., Howard J., Zucker R.A. (Eds). Alcohol problems among adolescents: Current directions in prevention research. Hillsdale, NJ: Erlbaum, 1995.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 398 | NOVEMBRE-DECEMBRE 2008 | Pages 36-38
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