sommaire n° 398
 
dossier " jeunes et alcool : quelle prévention ? "

" Alcool et jeunes : les grands principes de toute intervention de prévention "

 
  Comment sensibiliser les jeunes au risque d'une consommation excessive d'alcool ? Hélène David, directrice d'Emergence, pose les principes de toute intervention de prévention ou d'éducation pour la santé. Responsabiliser ne sert à rien si l'on ne prend pas en compte le contexte, l'âge. Elle rappelle l'importance de ne pas confondre prévention en amont et réduction des risques lorsque les jeunes ont déjà consommé. De poser enfin des objectifs réalistes : retarder l'expérimentation, éviter le passage d'une consommation occasionnelle à une consommation régulière.
     

Hélène David
Directrice d'Emergence (centre d'addictologie de l'Institut mutualiste Montsouris), Paris.

 

Après plusieurs années de médiatisation de la question du cannabis chez les adolescents, voici, avec le Binge drinking, un nouveau coup de projecteur sur l'usage de produits psychoactifs par les jeunes en France. Sur le terrain, les demandes de prévention alcool suivent le mouvement et sont en hausse. Avant de se lancer tels des pompiers prêts à éteindre un feu qui viendrait de s'embraser, la réflexion entre les différents acteurs motivés par la santé et la citoyenneté des jeunes prévaut ici, comme en tout domaine de prévention santé. L'action par produits est-elle adaptée ? La porte d'entrée à imaginer ne se trouve-t-elle pas ailleurs ?

Cet article propose quelques principes à interroger en amont d'une action " alcool jeunes " pour que l'énergie déployée produise un peu des effets attendus. Si tous les préalables ne peuvent être réunis, un minimum est néanmoins à exiger. Sans celui-ci, on est en droit de se demander si l'intervention infléchit bien le comportement combattu ou si, au contraire, elle risque de le promouvoir. Nous verrons l'utilité de bien connaître les motivations et les préoccupations du public et leur adéquation avec les moyens et les objectifs fixés. La définition du message, du lieu et du moment les plus favorables en découle.


Addiction et prévention…

La toxicomanie, disait le professeur Olievenstein1, c'est la rencontre d'une personne, d'un produit et d'un contexte social. Responsabiliser la personne et oublier le contexte rend souvent le discours insupportable pour les jeunes. Comprendre le dysfonctionnement individuel sous-jacent à un abus de produits aide à construire la prévention. Mais comment ne pas interroger l'organisation sociétale et ses dysfonctionnements ? Inviter les jeunes à remettre en question leurs habitudes et comportements doit s'accompagner d'une démarche identique envers les adultes et la société qu'ils ont construite.

Prenons deux illustrations : " L'alcool, ça aide à décompresser ! " et " L'alcool, c'est juste pour la fête ". Le stress nous concerne tous. Les parents français seraient les Européens les plus angoissés face aux études et à l'avenir professionnel de leurs enfants, accentuant ainsi la pression sociale. Quelle alternative les adultes proposent-ils au remède usuel qu'est l'alcool ou le joint du soir ? Si l'alcoolisation des jeunes n'est pas une nouveauté, la recherche de défonce rapide permettant de ne plus penser l'est un peu plus. C'est de ce côté que doit porter notre interrogation, plus que sur la nature du produit. Apprendre la relaxation sans psychotropes devrait faire partie de l'arsenal éducatif. C'est une des réponses aux " beuveries ", du week-end, " anti-stress " disent les uns, " anti-fête ", répondent les autres, pour qui la défonce est un frein à l'amusement et à la rencontre.

Car l'alcool est bien indissociable de la fête : réalité qui nécessite un apprentissage, celui du contrôle de la consommation. Quel goût ont nos festivités ? Quels rôles y tiennent la danse, le jeu, le groupe et l'alcool ? Les réunions de famille ou de village, qui permettaient une transmission intergénérationnelle, se raréfient, ainsi que les lieux ouverts aux rencontres entre jeunes. Les discothèques s'en réjouissent et favorisent encore l'association d'idées " fête " et " alcool ". L'alcool n'est pourtant pas l'objectif d'une soirée réussie. Quand un enfant demande " on prend l'apéritif ? ", son désir, ce sont les cacahouètes et la chaleur d'un moment où toute la famille se resserre et prend le temps de s'écouter. Lui proposer parfois cette convivialité autour de jus de fruits permettra de déconnecter " fête " et " produit ". Convivialité, rires, nouveaux amis, nouvelles amours sont depuis toujours au cœur de la fête, rupture d'avec le quotidien, dans laquelle l'alcool n'est qu'un moyen.

La réduction des risques liés à l'ivresse alcoolique

Au-delà des risques routiers, connus mais jamais suffisamment, les risques liés à la surconsommation d'alcool sont variés. La campagne de l'été 20081, avec un groupe de jeunes consommateurs sur une plage, en évoquait une bonne partie.
Quand on interroge des publicitaires sur la prévention alcool, la proposition s'oriente à l'unisson sur des messages ou images " chocs ". Suscitant l'émotion, ils ont de fait un impact, même si celui-ci reste éphémère. Sur le long terme, on ne peut résumer l'éducation à la santé à cet usage des émotions mais l'effet choc sert bien la réduction des risques immédiats.
Les actions, même de réduction des risques, doivent toujours tenter d'inverser les tendances en valorisant d'autres jeux, d'autres défis et plaisirs. La fête, oui, les risques, non ! Au-delà des paroles, la remise de préservatifs peut être associée à un slogan sur la défonce et la sexualité. Ou, pour éviter le recours à un message rabat-joie, offrir à chaque alcool servi des verres d'eau étiquetés " L'eau… la vie ! ", par exemple, invitera tout naturellement à réduire ou retarder la prochaine prise d'alcool.

1. Il s'agit de la campagne "Boire trop : des sensations "trop" extrême", menée par l'INPES et le ministère de la Santé, de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative.


Quelle adéquation entre demande et moyens investis ?

Dans les projets de prévention quelle ambition et quels moyens avons-nous ? Certaines villes ouvrent leurs salles le jeudi pour que les jeunes se rencontrent, sans défonce, bien qu'avec alcool modéré. Des grandes écoles et leur bureau des étudiants l'expérimentent… La prévention santé, ce n'est ni du soin, ni de l'information médicale, mais bien de l'éducation et de la communication. Cela demande du temps, des étapes, de la répétition. Parler alcool, c'est revenir inévitablement à une culture, un " art de vivre ". À la manière de l'anthropologue, il faut écouter le public visé et sa réalité. Le message central de prévention se construit sur la base de ce qui habite la personne et non de ce que l'on voudrait qu'elle entende, avec un maximum de trois idées pour être audibles. Les objectifs, réalistes, visent alors le renforcement des résistances individuelles, l'acquisition de nouveaux comportements ou l'aide au changement.

En ce sens, observer les techniques marketing - sans les imiter ! - peut aider à clarifier ce que nous entendons par " prévention ". En 1960, les " réclames " offraient de l'information technique sur le produit vanté. La " pub " d'aujourd'hui ne vise plus l'intellect du consommateur mais ses motivations sur le moment. Un auditeur n'entend et ne retient qu'une faible partie de ce qu'il entend, surtout si le propos est étranger à ce qui le mobilise sur l'instant. Créer de l'émotion est alors la parade du publicitaire car elle favorise la mémorisation et réduit le temps séparant désir et passage à l'acte d'achat. Les adolescents, cible marketing privilégiée, sont ainsi très réactifs émotionnellement. Nos actions doivent en tenir compte.

Après visualisation du public ciblé par l'action de prévention, il convient de caler les attentes originelles des commanditaires sur cette réalité et non l'inverse. Ces derniers (proviseurs, élus locaux, directeurs de foyer, etc.) peuvent rêver d'une séance magique qui, en une heure, balayerait risques, désirs, tradition. Or, une intervention courte, unique, coincée entre mathématiques et éducation physique, a peu de chance d'être si efficace, à moins de miser sur un effet choc ou de prévoir une répétition du message, dans la durée.


Quelle déclinaison selon l'âge du public ?

En entreprise, aucun préventeur n'imaginerait intervenir avant de qualifier le public : âge, niveau de formation et de responsabilité, emplois tenus, problèmes éventuels. De même, pour la nature des risques visés : baisse de la vigilance et accidents ou qualité du travail, délais à respecter, dégradation du matériel…. Cibler les " jeunes " en général, sans opérer le même travail préalable, met en péril l'efficacité de l'action.

Une règle d'or : respecter les tranches d'âges groupées sous le vocable " jeunesse ", auxquelles correspondent des spécificités et des expériences différentes de l'alcool.
Sauf cas isolés, les élèves de 6e-5e, qui prêtent encore une oreille attentive à l'intervenant adulte, n'ont pas encore expérimenté le produit (du moins seuls…).
En 4e-3e, classes difficiles pour l'acteur de prévention de passage, l'adolescent conteste l'adulte, sans toutefois oser l'autonomie. Bravades, rires, échanges furtifs avec le voisin rendent le dialogue en groupe compliqué. Attention, un discours proche d'émissions télévisées laissant imaginer que " les jeunes boivent beaucoup aujourd'hui " est contreproductif. À cet âge, où se conformer aux pairs est vital, il inviterait à adopter le comportement supposé du groupe. La préférence doit aller aux actions qui valorisent la non-consommation et les modèles de jeunes " bien dans leur tête et dans la fête ", sans défonce.
Les lycéens eux, se détachent peu à peu du groupe. Ils recherchent même la différence et se positionnent parfois du côté de l'adulte, ce qui permet un dialogue contradictoire avec le groupe. Plus tard, les jeunes majeurs, étudiants ou apprentis en entreprise, élargissent encore leurs centres d'intérêt. Ils s'ouvrent au monde. Solliciter leur créativité au service d'autres jeunes peut les aider à sortir des clichés : réaliser un concours d'affiches, de clips à diffuser auprès des amis sur Internet ou participer à la tenue d'un stand de prévention lors d'une soirée étudiante.

Dans le même temps, l'usage d'alcool se différencie. Plusieurs groupes apparaissent : certains l'expérimentent seulement quand d'autres passent à une consommation festive de fin de semaine massive, cette fameuse " beuverie express ". Le week-end s'allonge parfois, du jeudi soir au dimanche matin… L'illusion de n'être pas soumis au risque de dépendance est alors maintenue par un " C'est juste pour la fête ", bien que cette consommation réponde déjà aux critères de l'usage " régulier " tel que le définissent les enquêtes. Marginaux mais réels, quelques-uns passent de cet usage festif à un usage quotidien. Leur accès au soin ou à une intervention brève, souhaitable, est souvent ralenti par des préjugés, tels que " Je gère ", " J'arrête quand je veux ". Surtout pour les garçons, arc-boutés sur une volonté toute puissante : " Je m'en sortirai seul ", affirment-ils par peur d'être perçus comme faibles.

Ainsi, une même action " alcool " doit-elle se décliner en permanence selon l'âge du public, ses passions et préoccupations, et bien sûr selon les usages du produit dans le groupe.

Prévention, une démarche interventionniste…

L'acteur de prévention, quelle que soit sa formation de base (éducateur, psychologue, etc.) doit assumer sa démarche : elle est interventionniste, elle ne répond a priori à aucune demande du public, contrairement à celle du thérapeute face à son patient. Si la frontière entre intervention et moralisation est claire en termes de déontologie, elle est parfois mince dans le ton et le message ! Ceux-ci doivent donc être vérifiés, testés, pour s'assurer de l'impact en fin de séance et éviter la culpabilité, la dévalorisation. Avec cinq millions de personnes, en France, ayant un problème avec l'alcool, l'acteur de prévention est sûr d'avoir en face de lui plusieurs enfants par classe directement concernés en famille (parents, proches).


" Casser " les représentations

Doit-on tout aborder lors d'une séance ou sur un stand ? Impossible. Les objectifs sont donc dosés en fonction de la proportionnalité supposée du groupe : expérimentateurs, usagers festifs ou problématiques, consommateurs réguliers ou indifférents. Chacun doit se sentir reconnu et concerné par le propos, un peu bousculé mais jamais jugé. L'objectif général étant bien d'éveiller un désir de changement pour chacun :
- éviter ou retarder l'expérimentation : un objectif prioritaire pour les plus jeunes ;
- éviter le passage d'une consommation occasionnelle à une consommation régulière ou problématique. Ici, il convient de casser les représentations. Fête ou non, boire dix fois dans le mois qualifie une consommation d'alcool de régulière. De même, la vision d'une rasade d'alcool fort servie " à la maison ", soit 8 cl le plus souvent (l'unité de base fait 3 cl à 40°), permet de prendre conscience qu'ils sont capables de boire plus qu'ils ne l'imaginent ;
- réduire les risques. Le jour d'une fête étudiante, par exemple, l'action ne peut avoir qu'un objectif : la réduction des risques liés à l'ivresse. Imaginer ici une éducation globale relève de la fiction ! Avec les opérations " capitaine de soirée ", il faut marteler le risque routier mais cela ne suffit pas, à deux titres… D'autres risques, liés à la désinhibition et à l'ivresse, existent qu'il ne faut pas sous-estimer. De plus, le message " celui qui conduit ne boit pas ", invite certes le conducteur à la sobriété… mais autorise les quatre autres passagers à " se lâcher " ;
- favoriser l'accès au soin. Les consommateurs quotidiens et réguliers ainsi que les adeptes de la " défonce rapide " sont concernés. Puisque quelques-uns seront présents dans tout groupe de jeunes majeurs, et lycéens déjà, une information doit toujours être offerte sur les lieux anonymes et gratuits où ils pourront faire le point. Mais des coordonnées ne suffisent pas. Lever les freins qu'ils rencontrent pour demander de l'aide est un objectif prioritaire. À chercher du côté du fameux " J'arrête quand je veux ", remis en question par l'impact de l'éthanol sur les neurones (les garçons sont accessibles à une explication " mécanique " du processus, plus souvent qu'à une vision psychologisante) ;
- éduquer… L'éducation d'un enfant ne peut se réduire à la mise à disposition de moyens pour qu'il réussisse ses études et décroche un bel emploi. Dans une société vieillissante, quelle place et quelle confiance accordons-nous aux plus jeunes ? Quelle vision de l'avenir, du plaisir et de la fête ? Bien au-delà du cadre que les adultes doivent poser et expliciter, la question de santé publique " alcool et jeunes " renvoie à ce travail de fond des acteurs sanitaires, sociaux et politiques : donner à l'adolescent les moyens de se construire et d'apprendre à assumer responsabilité, engagement et difficultés sans recourir à la défonce, quel que soit le produit.

Dans tous les cas, l'intervention misera sur le potentiel des jeunes, leurs valeurs et leurs compétences, voie la plus sûre pour les mettre en marche et créer une dynamique au service de leur envie de vivre…

Le ton de l'action : quelques exemples

Le message ne peut être moralisateur et ne doit pas ignorer que la consommation d'alcool est d'abord source de plaisir, liée à la convivialité. Elle rend euphorique. Alcoolisé, on ose danser, parler, aimer ! Véritable psychotrope, l'alcool donne aussi l'impression de combattre, momentanément du moins, l'insomnie, la déprime ou l'angoisse. Lister les dangers de l'alcool sans évoquer le plaisir et les effets positifs attendus est intolérable car manichéen et culpabilisant.

Pour ceux qui consomment déjà, la peur de perdre ces bénéfices doit être levée grâce à des solutions alternatives que l'on propose, pour déstresser ou s'endormir par exemple. Une certitude : le risque " cancer ", dans trente ans, captive peu le jeune qui abuse d'alcool. Si l'on espère une interrogation du consommateur sur ses habitudes, le bénéfice au changement doit apparaître. Et un bénéfice immédiat de préférence : l'impact sur le jeu de séduction, sur la beauté ou le poids par exemple. Dans le même sens, mais à moyen terme, la perte de chances liée à la consommation régulière ou problématique a également son effet : réussite scolaire ou sportive, perspective d'emploi… En outre, la possibilité de ne pas voir ses frais remboursés par son assureur en cas d'accident sous l'emprise d'alcool surprend les jeunes en âge de conduire leur premier véhicule.

Le choix du titre d'une conférence ou du slogan sur un stand de prévention doit permettre au curieux d'oser s'approcher, sans risque d'apparaître comme concerné par le problème alcool. Quand un titre caricatural " Vous buvez, parlons-en " ferait fuir tout passant, la porte d'entrée " Stress, insomnie… comment gérer sans produits ? " permet un dialogue aisé avec les étudiants. D'autres pistes sont possibles, que l'on peut mixer sur une même année afin d'installer une dynamique : " Études, sport, faut-il se doper pour réussir ? ", " La fête oui, la défonce non ".

Note

1. Claude Olievenstein, psychiatre, fut le patron de Marmottan, centre hospitalier pour toxicomanes, de 1971 à 2001.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 398 | NOVEMBRE-DECEMBRE 2008 | Pages 22-24
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