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Après plusieurs années de médiatisation
de la question du cannabis chez les adolescents,
voici, avec le Binge drinking, un nouveau
coup de projecteur sur l'usage de produits psychoactifs
par les jeunes en France. Sur le terrain, les
demandes de prévention alcool suivent le
mouvement et sont en hausse. Avant de se lancer
tels des pompiers prêts à éteindre
un feu qui viendrait de s'embraser, la réflexion
entre les différents acteurs motivés
par la santé et la citoyenneté des
jeunes prévaut ici, comme en tout domaine
de prévention santé. L'action par
produits est-elle adaptée ? La porte d'entrée
à imaginer ne se trouve-t-elle pas ailleurs
?
Cet article propose quelques principes à
interroger en amont d'une action " alcool
jeunes " pour que l'énergie déployée
produise un peu des effets attendus. Si tous les
préalables ne peuvent être réunis,
un minimum est néanmoins à exiger.
Sans celui-ci, on est en droit de se demander
si l'intervention infléchit bien le comportement
combattu ou si, au contraire, elle risque de le
promouvoir. Nous verrons l'utilité de bien
connaître les motivations et les préoccupations
du public et leur adéquation avec les moyens
et les objectifs fixés. La définition
du message, du lieu et du moment les plus favorables
en découle.
Addiction et prévention
La toxicomanie, disait le professeur Olievenstein1,
c'est la rencontre d'une personne, d'un produit
et d'un contexte social. Responsabiliser la personne
et oublier le contexte rend souvent le discours
insupportable pour les jeunes. Comprendre le dysfonctionnement
individuel sous-jacent à un abus de produits
aide à construire la prévention.
Mais comment ne pas interroger l'organisation
sociétale et ses dysfonctionnements ? Inviter
les jeunes à remettre en question leurs
habitudes et comportements doit s'accompagner
d'une démarche identique envers les adultes
et la société qu'ils ont construite.
Prenons deux illustrations : " L'alcool,
ça aide à décompresser !
" et " L'alcool, c'est juste pour la
fête ". Le stress nous concerne
tous. Les parents français seraient les
Européens les plus angoissés face
aux études et à l'avenir professionnel
de leurs enfants, accentuant ainsi la pression
sociale. Quelle alternative les adultes proposent-ils
au remède usuel qu'est l'alcool ou le joint
du soir ? Si l'alcoolisation des jeunes n'est
pas une nouveauté, la recherche de défonce
rapide permettant de ne plus penser l'est un peu
plus. C'est de ce côté que doit porter
notre interrogation, plus que sur la nature du
produit. Apprendre la relaxation sans psychotropes
devrait faire partie de l'arsenal éducatif.
C'est une des réponses aux " beuveries
", du week-end, " anti-stress
" disent les uns, " anti-fête
", répondent les autres, pour
qui la défonce est un frein à l'amusement
et à la rencontre.
Car l'alcool est bien indissociable de la fête
: réalité qui nécessite un
apprentissage, celui du contrôle de la consommation.
Quel goût ont nos festivités ? Quels
rôles y tiennent la danse, le jeu, le groupe
et l'alcool ? Les réunions de famille ou
de village, qui permettaient une transmission
intergénérationnelle, se raréfient,
ainsi que les lieux ouverts aux rencontres entre
jeunes. Les discothèques s'en réjouissent
et favorisent encore l'association d'idées
" fête " et " alcool ".
L'alcool n'est pourtant pas l'objectif d'une soirée
réussie. Quand un enfant demande "
on prend l'apéritif ? ", son désir,
ce sont les cacahouètes et la chaleur d'un
moment où toute la famille se resserre
et prend le temps de s'écouter. Lui proposer
parfois cette convivialité autour de jus
de fruits permettra de déconnecter "
fête " et " produit ". Convivialité,
rires, nouveaux amis, nouvelles amours sont depuis
toujours au cur de la fête, rupture
d'avec le quotidien, dans laquelle l'alcool n'est
qu'un moyen.
La réduction
des risques liés à l'ivresse alcoolique
Au-delà des risques routiers, connus mais
jamais suffisamment, les risques liés à
la surconsommation d'alcool sont variés.
La campagne de l'été 20081,
avec un groupe de jeunes consommateurs sur une
plage, en évoquait une bonne partie.
Quand on interroge des publicitaires sur la prévention
alcool, la proposition s'oriente à l'unisson
sur des messages ou images " chocs ".
Suscitant l'émotion, ils ont de fait un
impact, même si celui-ci reste éphémère.
Sur le long terme, on ne peut résumer l'éducation
à la santé à cet usage des
émotions mais l'effet choc sert bien la
réduction des risques immédiats.
Les actions, même de réduction des
risques, doivent toujours tenter d'inverser les
tendances en valorisant d'autres jeux, d'autres
défis et plaisirs. La fête, oui,
les risques, non ! Au-delà des paroles,
la remise de préservatifs peut être
associée à un slogan sur la défonce
et la sexualité. Ou, pour éviter
le recours à un message rabat-joie, offrir
à chaque alcool servi des verres d'eau
étiquetés " L'eau
la vie ! ", par exemple, invitera tout
naturellement à réduire ou retarder
la prochaine prise d'alcool.
1. Il s'agit de la campagne "Boire
trop : des sensations "trop" extrême", menée par l'INPES et le ministère
de la Santé, de la Jeunesse, des Sports
et de la Vie associative.
Quelle adéquation
entre demande et moyens investis ?
Dans les projets de prévention quelle
ambition et quels moyens avons-nous ? Certaines
villes ouvrent leurs salles le jeudi pour que
les jeunes se rencontrent, sans défonce,
bien qu'avec alcool modéré. Des
grandes écoles et leur bureau des étudiants
l'expérimentent
La prévention
santé, ce n'est ni du soin, ni de l'information
médicale, mais bien de l'éducation
et de la communication. Cela demande du temps,
des étapes, de la répétition.
Parler alcool, c'est revenir inévitablement
à une culture, un " art de vivre ".
À la manière de l'anthropologue,
il faut écouter le public visé et
sa réalité. Le message central de
prévention se construit sur la base de
ce qui habite la personne et non de ce que l'on
voudrait qu'elle entende, avec un maximum de trois
idées pour être audibles. Les objectifs,
réalistes, visent alors le renforcement
des résistances individuelles, l'acquisition
de nouveaux comportements ou l'aide au changement.
En ce sens, observer les techniques marketing
- sans les imiter ! - peut aider à clarifier
ce que nous entendons par " prévention
". En 1960, les " réclames "
offraient de l'information technique sur le produit
vanté. La " pub " d'aujourd'hui
ne vise plus l'intellect du consommateur mais
ses motivations sur le moment. Un auditeur n'entend
et ne retient qu'une faible partie de ce qu'il
entend, surtout si le propos est étranger
à ce qui le mobilise sur l'instant. Créer
de l'émotion est alors la parade
du publicitaire car elle favorise la mémorisation
et réduit le temps séparant désir
et passage à l'acte d'achat. Les adolescents,
cible marketing privilégiée, sont
ainsi très réactifs émotionnellement.
Nos actions doivent en tenir compte.
Après visualisation du public ciblé
par l'action de prévention, il convient
de caler les attentes originelles des commanditaires
sur cette réalité et non l'inverse.
Ces derniers (proviseurs, élus locaux,
directeurs de foyer, etc.) peuvent rêver
d'une séance magique qui, en une heure,
balayerait risques, désirs, tradition.
Or, une intervention courte, unique, coincée
entre mathématiques et éducation
physique, a peu de chance d'être si efficace,
à moins de miser sur un effet choc ou de
prévoir une répétition du
message, dans la durée.
Quelle déclinaison
selon l'âge du public ?
En entreprise, aucun préventeur n'imaginerait
intervenir avant de qualifier le public : âge,
niveau de formation et de responsabilité,
emplois tenus, problèmes éventuels.
De même, pour la nature des risques visés
: baisse de la vigilance et accidents ou qualité
du travail, délais à respecter,
dégradation du matériel
. Cibler
les " jeunes " en général,
sans opérer le même travail préalable,
met en péril l'efficacité de l'action.
Une règle d'or : respecter les tranches
d'âges groupées sous le vocable "
jeunesse ", auxquelles correspondent des
spécificités et des expériences
différentes de l'alcool.
Sauf cas isolés, les élèves
de 6e-5e, qui prêtent encore une oreille
attentive à l'intervenant adulte, n'ont
pas encore expérimenté le produit
(du moins seuls
).
En 4e-3e, classes difficiles pour l'acteur de
prévention de passage, l'adolescent conteste
l'adulte, sans toutefois oser l'autonomie. Bravades,
rires, échanges furtifs avec le voisin
rendent le dialogue en groupe compliqué.
Attention, un discours proche d'émissions
télévisées laissant imaginer
que " les jeunes boivent beaucoup aujourd'hui
" est contreproductif. À cet âge,
où se conformer aux pairs est vital, il
inviterait à adopter le comportement supposé
du groupe. La préférence doit aller
aux actions qui valorisent la non-consommation
et les modèles de jeunes " bien dans
leur tête et dans la fête ",
sans défonce.
Les lycéens eux, se détachent peu
à peu du groupe. Ils recherchent même
la différence et se positionnent parfois
du côté de l'adulte, ce qui permet
un dialogue contradictoire avec le groupe. Plus
tard, les jeunes majeurs, étudiants ou
apprentis en entreprise, élargissent encore
leurs centres d'intérêt. Ils s'ouvrent
au monde. Solliciter leur créativité
au service d'autres jeunes peut les aider à
sortir des clichés : réaliser un
concours d'affiches, de clips à diffuser
auprès des amis sur Internet ou participer
à la tenue d'un stand de prévention
lors d'une soirée étudiante.
Dans le même temps, l'usage d'alcool se
différencie. Plusieurs groupes apparaissent
: certains l'expérimentent seulement quand
d'autres passent à une consommation festive
de fin de semaine massive, cette fameuse "
beuverie express ". Le week-end s'allonge
parfois, du jeudi soir au dimanche matin
L'illusion de n'être pas soumis au risque
de dépendance est alors maintenue par un
" C'est juste pour la fête ",
bien que cette consommation réponde déjà
aux critères de l'usage " régulier
" tel que le définissent les enquêtes.
Marginaux mais réels, quelques-uns passent
de cet usage festif à un usage quotidien.
Leur accès au soin ou à une intervention
brève, souhaitable, est souvent ralenti
par des préjugés, tels que "
Je gère ", " J'arrête quand
je veux ". Surtout pour les garçons,
arc-boutés sur une volonté toute
puissante : " Je m'en sortirai seul ",
affirment-ils par peur d'être perçus
comme faibles.
Ainsi, une même action " alcool "
doit-elle se décliner en permanence selon
l'âge du public, ses passions et préoccupations,
et bien sûr selon les usages du produit
dans le groupe.
Prévention,
une démarche interventionniste
L'acteur de prévention, quelle que soit
sa formation de base (éducateur, psychologue,
etc.) doit assumer sa démarche : elle est
interventionniste, elle ne répond a priori
à aucune demande du public, contrairement
à celle du thérapeute face à
son patient. Si la frontière entre intervention
et moralisation est claire en termes de déontologie,
elle est parfois mince dans le ton et le message
! Ceux-ci doivent donc être vérifiés,
testés, pour s'assurer de l'impact en fin
de séance et éviter la culpabilité,
la dévalorisation. Avec cinq millions de
personnes, en France, ayant un problème
avec l'alcool, l'acteur de prévention est
sûr d'avoir en face de lui plusieurs enfants
par classe directement concernés en famille
(parents, proches).
" Casser "
les représentations
Doit-on tout aborder lors d'une séance
ou sur un stand ? Impossible. Les objectifs sont
donc dosés en fonction de la proportionnalité
supposée du groupe : expérimentateurs,
usagers festifs ou problématiques, consommateurs
réguliers ou indifférents. Chacun
doit se sentir reconnu et concerné par
le propos, un peu bousculé mais jamais
jugé. L'objectif général
étant bien d'éveiller un désir
de changement pour chacun :
- éviter ou retarder l'expérimentation
: un objectif prioritaire pour les plus jeunes
;
- éviter le passage d'une consommation
occasionnelle à une consommation régulière
ou problématique. Ici, il convient
de casser les représentations. Fête
ou non, boire dix fois dans le mois qualifie une
consommation d'alcool de régulière.
De même, la vision d'une rasade d'alcool
fort servie " à la maison ",
soit 8 cl le plus souvent (l'unité de base
fait 3 cl à 40°), permet de prendre
conscience qu'ils sont capables de boire plus
qu'ils ne l'imaginent ;
- réduire les risques. Le jour d'une
fête étudiante, par exemple, l'action
ne peut avoir qu'un objectif : la réduction
des risques liés à l'ivresse. Imaginer
ici une éducation globale relève
de la fiction ! Avec les opérations "
capitaine de soirée ", il faut
marteler le risque routier mais cela ne suffit
pas, à deux titres
D'autres risques,
liés à la désinhibition et
à l'ivresse, existent qu'il ne faut pas
sous-estimer. De plus, le message " celui
qui conduit ne boit pas ", invite certes
le conducteur à la sobriété
mais autorise les quatre autres passagers à
" se lâcher " ;
- favoriser l'accès au soin. Les
consommateurs quotidiens et réguliers ainsi
que les adeptes de la " défonce
rapide " sont concernés. Puisque
quelques-uns seront présents dans tout
groupe de jeunes majeurs, et lycéens déjà,
une information doit toujours être offerte
sur les lieux anonymes et gratuits où ils
pourront faire le point. Mais des coordonnées
ne suffisent pas. Lever les freins qu'ils rencontrent
pour demander de l'aide est un objectif prioritaire.
À chercher du côté du fameux
" J'arrête quand je veux ",
remis en question par l'impact de l'éthanol
sur les neurones (les garçons sont accessibles
à une explication " mécanique
" du processus, plus souvent qu'à
une vision psychologisante) ;
- éduquer
L'éducation
d'un enfant ne peut se réduire à
la mise à disposition de moyens pour qu'il
réussisse ses études et décroche
un bel emploi. Dans une société
vieillissante, quelle place et quelle confiance
accordons-nous aux plus jeunes ? Quelle vision
de l'avenir, du plaisir et de la fête ?
Bien au-delà du cadre que les adultes doivent
poser et expliciter, la question de santé
publique " alcool et jeunes " renvoie
à ce travail de fond des acteurs sanitaires,
sociaux et politiques : donner à l'adolescent
les moyens de se construire et d'apprendre à
assumer responsabilité, engagement et difficultés
sans recourir à la défonce, quel
que soit le produit.
Dans tous les cas, l'intervention misera sur
le potentiel des jeunes, leurs valeurs et leurs
compétences, voie la plus sûre pour
les mettre en marche et créer une dynamique
au service de leur envie de vivre
Le ton de l'action
: quelques exemples
Le message ne peut être moralisateur et
ne doit pas ignorer que la consommation d'alcool
est d'abord source de plaisir, liée à
la convivialité. Elle rend euphorique.
Alcoolisé, on ose danser, parler, aimer
! Véritable psychotrope, l'alcool donne
aussi l'impression de combattre, momentanément
du moins, l'insomnie, la déprime ou l'angoisse.
Lister les dangers de l'alcool sans évoquer
le plaisir et les effets positifs attendus est
intolérable car manichéen et culpabilisant.
Pour ceux qui consomment déjà,
la peur de perdre ces bénéfices
doit être levée grâce à
des solutions alternatives que l'on propose, pour
déstresser ou s'endormir par exemple. Une
certitude : le risque " cancer ", dans
trente ans, captive peu le jeune qui abuse d'alcool.
Si l'on espère une interrogation du consommateur
sur ses habitudes, le bénéfice au
changement doit apparaître. Et un bénéfice
immédiat de préférence :
l'impact sur le jeu de séduction, sur la
beauté ou le poids par exemple. Dans le
même sens, mais à moyen terme, la
perte de chances liée à la consommation
régulière ou problématique
a également son effet : réussite
scolaire ou sportive, perspective d'emploi
En outre, la possibilité de ne pas voir
ses frais remboursés par son assureur en
cas d'accident sous l'emprise d'alcool surprend
les jeunes en âge de conduire leur premier
véhicule.
Le choix du titre d'une conférence ou
du slogan sur un stand de prévention doit
permettre au curieux d'oser s'approcher, sans
risque d'apparaître comme concerné
par le problème alcool. Quand un titre
caricatural " Vous buvez, parlons-en " ferait fuir tout passant, la porte d'entrée " Stress, insomnie
comment gérer
sans produits ? " permet un dialogue
aisé avec les étudiants. D'autres
pistes sont possibles, que l'on peut mixer sur
une même année afin d'installer une
dynamique : " Études, sport, faut-il
se doper pour réussir ? ", "
La fête oui, la défonce non ".
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