sommaire n° 398
 
dossier " jeunes et alcool : quelle prévention ? "

" Les jeunes et l'alcool "

 
  La consommation d'alcool chez les jeunes peut traduire un besoin de réassurance identitaire et d'intégration par l'appartenance au groupe des pairs. Elle est fonction des vulnérabilités individuelles, mais aussi de l'image sociale des boissons alcoolisées et des incertitudes auxquelles les adolescents sont confrontés concernant leur avenir. La précocité de la consommation et la recherche de la défonce pour une minorité d'adolescents sont des phénomènes potentiellement dangereux qui doivent interpeller notre société.
     

Dr Alain Rigaud
Psychiatre des hôpitaux, addictologue, chef de service Intersecteur d'alcoologie,
EPSM Marne, président de l'Anpaa.

 

L'attrait des jeunes pour l'alcool ne date pas d'aujourd'hui. C'est un phénomène intemporel qui s'actualise à chaque époque dans une diversité de conduites individuelles et collectives, et se présente comme un " fait social total "1. Si ce phénomène ne peut qu'échapper à toute analyse exhaustive, il continue d'exiger que l'on porte les regards les plus pertinents pour l'appréhender et mieux y répondre.


Du côté de l'intemporel

o Les boissons alcooliques : elles sont omniprésentes dans notre culture et leur usage est licite et valorisé autour d'un certain nombre de valeurs : convivialité, plaisir, fête, et d'autres plus discutables… qui entretiennent une incitation sociale à la consommation. L'offre est importante, l'accès aisé et la consommation facile, si bien que la rencontre avec le produit est inéluctable. Les premières " expérimentations " continuent d'ailleurs d'avoir lieu le plus souvent en famille.

o L'alcool, dont l'ingestion induit des effets à la fois biologiques et comportementaux qui conjuguent psychoactivité, addictivité et toxicité. C'est l'effet psychoactif qui soutient l'appétence pour l'alcool autour de trois ordres de satisfaction : plaisir hédonique, recherche de sociabilité, et effet autothérapeutique.

o Les jeunes et la jeunesse : chacun sait qu'il faut que jeunesse se passe, et souvent au travers de quelques débordements que l'alcool pourra favoriser ; toutefois, il convient de prendre en compte le fait que cette jeunesse est constituée de plusieurs âges : préadolescence, adolescence, postadolescence, jeunes majeurs. À chacun correspond une étape du développement du sujet et de ses relations avec son entourage (voir l'article de Philippe Jeammet). L'adolescence constitue ici un moment pivot : c'est un phénomène psychosocial qui va obliger l'enfant devenant adulte du fait de la puberté à reconsidérer l'image qu'il a de lui, à prendre une distance avec ses parents et ses objets d'attachement, et à faire la preuve de ses capacités en s'appuyant sur sa confiance en lui et ses ressources propres. Ce processus pourra le conduire à des prises de risques pour s'affirmer face aux problèmes d'identité et faire l'expérience de ses compétences ; l'insuffisance - réelle ou imaginée - de ces mêmes compétences le conduira au contraire à chercher des aides extérieures - également réelles ou imaginées - dont il craindra vite de dépendre. C'est là qu'un comportement addictif peut s'installer en procurant le sentiment de surmonter l'épreuve et l'illusion de pouvoir contrôler la situation et les dangers que cette solution comporte. Devenir jeune majeur mobilise d'autres enjeux autour de la construction de l'autonomie personnelle et financière et de l'engagement dans des relations affectives stables. Les conduites d'alcoolisation comporteront de ce fait des significations différentes et n'appelleront donc pas les mêmes questions. On ne pourra pas confondre, par exemple, les ivresses massives répétées d'un moins de 15 ans avec celles occasionnelles d'un 18-25 ans.


Du côté de l'époque

o Les faits observés ces dernières années : précocité de l'âge des premières consommations, qui reflète notre culture, et surtout des premières ivresses ; augmentation du nombre de mineurs qui connaissent des ivresses occasionnelles ou répétées ; augmentation de la fréquence de ces ivresses (1) (voir l'article de Juliette Guillemont et François Beck). On observe également une hausse des phénomènes d'alcoolisation en groupe dans un cadre souvent qualifié comme " convivial " ou " festif ", autour d'un parcours ordonné à partir de la " préchauffe " et accompagné d'autres substances (tabac, cannabis, etc.). De même, la vitesse de consommation et les quantités consommées par occasion augmentent, pour boire un maximum d'alcool en un minimum de temps dans le seul but de se soûler (" se mettre à l'envers, se mettre minable, se déchirer "). Cette recherche de l'ivresse pour l'ivresse est qualifiée aujourd'hui de " binge drinking ", " biture express " ou " défonce minute ", et présentée comme un nouveau modèle anglo-saxon. Ses formes les plus dures, les plus abrutissantes comportent une destructivité telle que les notions même d'ivresse et de fête changent de réalité et perdent la part positive de leur valeur comme composante de la vie sociale au profit d'une " culture de la défonce " accompagnée de son cortège de dégâts. Les consommations régulières d'alcool s'installent ensuite avec l'entrée dans l'âge adulte. Quant aux polyconsommations, 11 % des 18-25 ans déclarent consommer de façon régulière au moins deux produits parmi l'alcool, le tabac et le cannabis, tandis que 2 % cumulent un usage régulier des trois substances (2) ; la moitié d'entre eux seront probablement les tri-dépendants de demain et renouvelleront la figure de l'alcoolo-tabagisme du XXe siècle dans celle postmoderne de l'" alcoolo-cannabino-tabagisme ".

o La mondialisation des pratiques de consommation : celles des adolescents (15-17 ans) avec d'abord la recherche à la fois ludique des premières expérimentations et ordalique des premières ivresses, puis les soirée-fête-ivresse de fin de semaine entre copains autour de boissons au " goût agréable " appréciées comme très " rafraîchissantes " et " fun " (prémix, alcopops, RTD2) qu'ils s'approprient d'autant mieux qu'elles sont conçues spécialement pour eux et qu'elles supportent de ce fait des phénomènes identificatoires et de reconnaissance mutuelle (voir l'article de Karine Gallopel-Morvan) ; celles des jeunes majeurs (18-25 ans et plus) qui dans tous les milieux sociaux adoptent de manière ludique le modèle anglo-saxon et nord-européen de consommations importantes le week-end auxquelles s'ajoutent celles des soirées de semaine ; celles d'une minorité plus vulnérable qui s'adonne à la destructivité de la défonce recherchée avec le véritable binge drinking.

o Ce que les adolescents et les jeunes majeurs en disent : vouloir " retrouver des copains ", " faire des rencontres ", " aider à être bien ", " s'amuser plus ", " rigoler et délirer ", pour échapper à l'ennui qui naît de l'uniformité, rire d'eux-mêmes et de leur condition, " décompresser ", se déstresser, aimer l'effet désinhibiteur de l'alcool et " se lâcher ", " vivre une expérience ", " se mettre à l'envers " pour " faire la fête ", avec du cannabis " pour atteindre une bonne défonce, l'un ne va pas sans l'autre… "

o Les évolutions sociétales : on constate d'abord que la période dite de " jeunesse " s'allonge en lien avec la longueur des études et/ou les vicissitudes de l'entrée sur le marché du travail ; en découle une entrée plus tardive dans un âge adulte qui perd de son attrait et de sa stabilité du fait pour beaucoup d'une plus grande fragilité de l'emploi et d'une conjugalité vacillante. On observe également que la jeunesse d'aujourd'hui n'est pas joyeuse et qu'elle a besoin de décompresser, inquiète de l'avenir économique et écologique de la planète et de son sort face aux contraintes d'un système social et mondial perçu comme cynique et fermé. Plus directement, la jeunesse vit ses préoccupations au présent et différemment selon les catégories sociales :

  • du côté des collégiens-lycéens-étudiants, sont particulièrement ressenties l'angoisse de la première génération de parents qui ne sont pas certains que leurs enfants seront plus heureux qu'eux, la pression scolaire qu'ils exercent sur eux et qui se conjugue à la pression de la sélection universitaire et de la compétition sociale. Face aux exigences de performance, de sérieux et de conformisme que magnifient au plus haut point par exemple les week-ends d'intégration dans les grandes écoles, face également aux épreuves, à la dévaluation des diplômes et aux déceptions, la fête et l'ivresse assureront la conjugaison des contraires : se retrouver pour partager le même vécu et les mêmes inquiétudes en s'amusant et en oubliant les contraintes, et finalement resserrer les liens et s'intégrer en assumant la transmission de l'esprit et de la culture du milieu ;
  • du côté des jeunes majeurs arrivant sur un marché du travail d'autant plus tendu qu'il devient flexible, le diplôme n'est plus le sésame des contrats à durée indéterminée, les premiers salaires sont faibles et les perspectives d'évolution incertaines. La morosité et les sentiments de déclassement règnent alors, d'autant plus que ces jeunes n'ont guère les moyens d'aller dans les bars et les discothèques, et qu'ils vivent en banlieue ou en milieu rural, loin de la ville et de ses lumières ; seules leur sont accessibles la rue et/ou les réunions chez les copains où consommer les boissons acquises en pack au meilleur marché de la grande distribution, l'important étant également de se retrouver et de boire et fumer pour partager, tromper l'ennui, s'amuser, rigoler, se soûler, etc.

Présenter ce que l'on observe du côté de l'époque - les pratiques de consommation, les discours des jeunes mineurs et majeurs et les tendances lourdes des évolutions sociétales - nous conduit au seuil des interprétations plus fines que chercheurs en sciences humaines, intervenants socio-éducatifs et cliniciens en viennent à formuler sur différents plans qui s'intriquent : faire valoir la liberté individuelle et le désir de la fête pour affirmer une autonomie difficile à acquérir ; vouloir décompresser, s'amuser, s'évader pour alléger le fardeau de cette morosité et profiter de l'instant présent en oubliant les incertitudes de l'avenir jusqu'à l'oubli de soi…

On lira également une réponse des jeunes à l'injonction sociétale de faire " toujours plus " en termes de performance et de réussite qui valorisent l'hyperindividualisme et mettent du même coup l'estime de soi sans cesse à l'épreuve. On dénoncera une " société addictogène " qui ne cesse de pousser à la consommation par l'innovation technique et la pression publicitaire en exaltant la nouveauté, l'intensité, la jouissance (3) jusqu'à constituer une offre qui s'affranchit du besoin pour s'adresser au désir et ordonner la demande… Une lecture plus freudienne relèvera la faillite actuelle du pacte intergénérationnel : comment les adultes d'aujourd'hui peuvent-ils commander aux jeunes de renoncer maintenant aux satisfactions pulsionnelles les plus immédiates (" Passe ton bac d'abord ! ") pour jouir demain de satisfactions plus élevées quand ils craignent que demain ne puisse plus tenir ses promesses ? Enfin, qui n'a pas relevé que dans la " teuf " en groupe chacun est de plus en plus souvent isolé dans sa bulle ? Ces moments festifs sont aujourd'hui partagés au sein d'une même classe d'âge, à l'écart des adultes, tandis que les prises de diverses substances avec l'alcool, et notamment de cannabis, emportent chacun dans son ivresse. Cet isolement pose la question de la rencontre entre les garçons et les filles qui n'est plus régulée sur la scène du bal par les anciens codes sociaux.

La fête qui s'avance comme une recherche de sociabilité et de la relation aux autres dévoile son envers : une fuite de la réalité et de la différence, c'est-à-dire des questions et des incertitudes d'autant plus inquiétantes et difficiles à assumer qu'elles confrontent les sujets à leurs vulnérabilités individuelles et sociales réelles ou imaginées.

Les conduites d'alcoolisation des jeunes se développent en fin de compte, aujourd'hui comme hier, au carrefour de trois dimensions :

  • les effets biologiques et l'image sociale des boissons alcooliques ;
  • les vulnérabilités individuelles en termes d'histoire personnelle, de parcours de formation et de compétences, d'estime et d'estime de soi et ainsi de confiance en soi et dans les autres ;
  • l'époque avec ses enjeux particuliers qui apparaissent aujourd'hui particulièrement incertains quant à la part de bonheur à laquelle chacun peut prétendre, et par là même lourds d'inquiétude.

Les expérimentations des adolescents, souvent qualifiées d'ivresse " initiatique ", sont à comprendre dans leur dimension à la fois ludique et ordalique. Les fêtes et la recherche de sociabilité des postadolescents et des jeunes majeurs expriment un besoin de réassurance identitaire et d'intégration par l'appartenance au groupe de pairs et l'identification mutuelle. Au-delà de la détente, de la convivialité et du plaisir, la recherche pour 15 % (4) des uns et des autres de l'ivresse jusqu'à la défonce, du binge drinking - et surtout la précocité et la répétition de ces conduites ainsi que la consommation associée d'autres produits - témoignent au cas par cas, par leur destructivité, que des vulnérabilités et une souffrance individuelles se logent au cœur de ces conduites qui se présentent comme un avatar du malaise de notre civilisation et qui doivent être entendues comme autant d'appels au secours à la cantonade, en vérité aux proches et à la société.

Quelle attitude adopter face aux différents modes d’alcoolisation des jeunes, selon l’âge ?

Notes

1. Selon l'expression de Marcel Mauss. Il ne s'analyse pas, ou plutôt toute analyse cherchant à le décrire, à le cerner ne peut rester que lacunaire.

2. RTD : ready to drink, terme générique pour prémix, alcopops, vinipops.


Références
bibliographiques

(1) Legleye S., Le Nézet O., Spilka S., Beck F. Les usages de drogues des adolescents et des jeunes adultes entre 2000 et 2005, France. BEH 2008 ; n° 13 : 89-92.

(2) Beck F., Legleye S., Spilka S., Briffault X., Gautier A., Lamboy B., et al. Les niveaux
d'usage des drogues en France en 2005. Exploitation des données du Baromètre santé 2005 relatives aux pratiques d'usage de substances psychoactives en population adulte. Tendances n° 48, OFDT, mai 2006 : 6 p.
http://www.ofdt.fr/ofdtdev
/live/publi/tend/tend48.htm
l

(3) Couteron J.-P., Fouilland P. Comme une déferlante, l'alcool défonce ! Saint-Denis : INPES, Alcool Actualités n° 36, décembre 2007 : 8 p.

(4) Fohr A. Les vérités de madame " Ado ". Entretien avec Marie Choquet. Le Nouvel Observateur, 10 mai 2007 ; n° 2218.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 398 | NOVEMBRE-DECEMBRE 2008 | Pages 13-15
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