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L'attrait des jeunes pour l'alcool ne date pas
d'aujourd'hui. C'est un phénomène
intemporel qui s'actualise à chaque époque
dans une diversité de conduites individuelles
et collectives, et se présente comme un
" fait social total "1.
Si ce phénomène ne peut qu'échapper
à toute analyse exhaustive, il continue
d'exiger que l'on porte les regards les plus pertinents
pour l'appréhender et mieux y répondre.
Du côté
de l'intemporel
o Les boissons alcooliques : elles sont
omniprésentes dans notre culture et leur
usage est licite et valorisé autour d'un
certain nombre de valeurs : convivialité,
plaisir, fête, et d'autres plus discutables
qui entretiennent une incitation sociale à
la consommation. L'offre est importante, l'accès
aisé et la consommation facile, si bien
que la rencontre avec le produit est inéluctable.
Les premières " expérimentations
" continuent d'ailleurs d'avoir lieu le plus
souvent en famille.
o L'alcool, dont l'ingestion induit des
effets à la fois biologiques et comportementaux
qui conjuguent psychoactivité, addictivité
et toxicité. C'est l'effet psychoactif
qui soutient l'appétence pour l'alcool
autour de trois ordres de satisfaction : plaisir
hédonique, recherche de sociabilité,
et effet autothérapeutique.
o Les jeunes et la jeunesse : chacun sait
qu'il faut que jeunesse se passe, et souvent au
travers de quelques débordements que l'alcool
pourra favoriser ; toutefois, il convient de prendre
en compte le fait que cette jeunesse est constituée
de plusieurs âges : préadolescence,
adolescence, postadolescence, jeunes majeurs.
À chacun correspond une étape du
développement du sujet et de ses relations
avec son entourage (voir l'article de Philippe
Jeammet). L'adolescence constitue ici un moment
pivot : c'est un phénomène psychosocial
qui va obliger l'enfant devenant adulte du fait
de la puberté à reconsidérer
l'image qu'il a de lui, à prendre une distance
avec ses parents et ses objets d'attachement,
et à faire la preuve de ses capacités
en s'appuyant sur sa confiance en lui et ses ressources
propres. Ce processus pourra le conduire à
des prises de risques pour s'affirmer face aux
problèmes d'identité et faire l'expérience
de ses compétences ; l'insuffisance - réelle
ou imaginée - de ces mêmes compétences
le conduira au contraire à chercher des
aides extérieures - également réelles
ou imaginées - dont il craindra vite de
dépendre. C'est là qu'un comportement
addictif peut s'installer en procurant le sentiment
de surmonter l'épreuve et l'illusion de
pouvoir contrôler la situation et les dangers
que cette solution comporte. Devenir jeune majeur
mobilise d'autres enjeux autour de la construction
de l'autonomie personnelle et financière
et de l'engagement dans des relations affectives
stables. Les conduites d'alcoolisation comporteront
de ce fait des significations différentes
et n'appelleront donc pas les mêmes questions.
On ne pourra pas confondre, par exemple, les ivresses
massives répétées d'un moins
de 15 ans avec celles occasionnelles d'un 18-25
ans.
Du côté
de l'époque
o Les faits observés ces dernières
années : précocité de
l'âge des premières consommations,
qui reflète notre culture, et surtout des
premières ivresses ; augmentation du nombre
de mineurs qui connaissent des ivresses occasionnelles
ou répétées ; augmentation
de la fréquence de ces ivresses (1) (voir
l'article de Juliette Guillemont et François
Beck). On observe également une hausse
des phénomènes d'alcoolisation en
groupe dans un cadre souvent qualifié comme
" convivial " ou " festif ",
autour d'un parcours ordonné à partir
de la " préchauffe " et
accompagné d'autres substances (tabac,
cannabis, etc.). De même, la vitesse de
consommation et les quantités consommées
par occasion augmentent, pour boire un maximum
d'alcool en un minimum de temps dans le seul but
de se soûler (" se mettre à
l'envers, se mettre minable, se déchirer
"). Cette recherche de l'ivresse pour
l'ivresse est qualifiée aujourd'hui de
" binge drinking ", " biture
express " ou " défonce
minute ", et présentée
comme un nouveau modèle anglo-saxon. Ses
formes les plus dures, les plus abrutissantes
comportent une destructivité telle que
les notions même d'ivresse et de fête
changent de réalité et perdent la
part positive de leur valeur comme composante
de la vie sociale au profit d'une " culture
de la défonce " accompagnée
de son cortège de dégâts.
Les consommations régulières d'alcool
s'installent ensuite avec l'entrée dans
l'âge adulte. Quant aux polyconsommations,
11 % des 18-25 ans déclarent consommer
de façon régulière au moins
deux produits parmi l'alcool, le tabac et le cannabis,
tandis que 2 % cumulent un usage régulier
des trois substances (2) ; la moitié d'entre
eux seront probablement les tri-dépendants
de demain et renouvelleront la figure de l'alcoolo-tabagisme
du XXe siècle dans celle postmoderne
de l'" alcoolo-cannabino-tabagisme ".
o La mondialisation des pratiques de consommation
: celles des adolescents (15-17 ans) avec
d'abord la recherche à la fois ludique
des premières expérimentations et
ordalique des premières ivresses, puis
les soirée-fête-ivresse de fin de
semaine entre copains autour de boissons au "
goût agréable " appréciées
comme très " rafraîchissantes
" et " fun " (prémix, alcopops,
RTD2) qu'ils s'approprient d'autant
mieux qu'elles sont conçues spécialement
pour eux et qu'elles supportent de ce fait des
phénomènes identificatoires et de
reconnaissance mutuelle (voir l'article de
Karine Gallopel-Morvan) ; celles des jeunes
majeurs (18-25 ans et plus) qui dans tous les
milieux sociaux adoptent de manière ludique
le modèle anglo-saxon et nord-européen
de consommations importantes le week-end auxquelles
s'ajoutent celles des soirées de semaine
; celles d'une minorité plus vulnérable
qui s'adonne à la destructivité
de la défonce recherchée avec le
véritable binge drinking.
o Ce que les adolescents et les jeunes majeurs
en disent : vouloir " retrouver des
copains ", " faire des rencontres ",
" aider à être bien ",
" s'amuser plus ", " rigoler et
délirer ", pour échapper à
l'ennui qui naît de l'uniformité,
rire d'eux-mêmes et de leur condition, "
décompresser ", se déstresser,
aimer l'effet désinhibiteur de l'alcool
et " se lâcher ", " vivre
une expérience ", " se mettre
à l'envers " pour " faire la
fête ", avec du cannabis " pour
atteindre une bonne défonce, l'un ne va
pas sans l'autre
"
o Les évolutions sociétales
: on constate d'abord que la période
dite de " jeunesse " s'allonge en lien
avec la longueur des études et/ou les vicissitudes
de l'entrée sur le marché du travail
; en découle une entrée plus tardive
dans un âge adulte qui perd de son attrait
et de sa stabilité du fait pour beaucoup
d'une plus grande fragilité de l'emploi
et d'une conjugalité vacillante. On observe
également que la jeunesse d'aujourd'hui
n'est pas joyeuse et qu'elle a besoin de décompresser,
inquiète de l'avenir économique
et écologique de la planète et de
son sort face aux contraintes d'un système
social et mondial perçu comme cynique et
fermé. Plus directement, la jeunesse vit
ses préoccupations au présent et
différemment selon les catégories
sociales :
- du côté des collégiens-lycéens-étudiants,
sont particulièrement ressenties l'angoisse
de la première génération
de parents qui ne sont pas certains que leurs
enfants seront plus heureux qu'eux, la pression
scolaire qu'ils exercent sur eux et qui se conjugue
à la pression de la sélection universitaire
et de la compétition sociale. Face aux
exigences de performance, de sérieux et
de conformisme que magnifient au plus haut point
par exemple les week-ends d'intégration
dans les grandes écoles, face également
aux épreuves, à la dévaluation
des diplômes et aux déceptions, la
fête et l'ivresse assureront la conjugaison
des contraires : se retrouver pour partager le
même vécu et les mêmes inquiétudes
en s'amusant et en oubliant les contraintes, et
finalement resserrer les liens et s'intégrer
en assumant la transmission de l'esprit et de
la culture du milieu ;
- du côté des jeunes majeurs arrivant
sur un marché du travail d'autant plus
tendu qu'il devient flexible, le diplôme
n'est plus le sésame des contrats à
durée indéterminée, les premiers
salaires sont faibles et les perspectives d'évolution
incertaines. La morosité et les sentiments
de déclassement règnent alors, d'autant
plus que ces jeunes n'ont guère les moyens
d'aller dans les bars et les discothèques,
et qu'ils vivent en banlieue ou en milieu rural,
loin de la ville et de ses lumières ; seules
leur sont accessibles la rue et/ou les réunions
chez les copains où consommer les boissons
acquises en pack au meilleur marché de
la grande distribution, l'important étant
également de se retrouver et de boire et
fumer pour partager, tromper l'ennui, s'amuser,
rigoler, se soûler, etc.
Présenter ce que l'on observe du côté
de l'époque - les pratiques de consommation,
les discours des jeunes mineurs et majeurs et
les tendances lourdes des évolutions sociétales
- nous conduit au seuil des interprétations
plus fines que chercheurs en sciences humaines,
intervenants socio-éducatifs et cliniciens
en viennent à formuler sur différents
plans qui s'intriquent : faire valoir la liberté
individuelle et le désir de la fête
pour affirmer une autonomie difficile à
acquérir ; vouloir décompresser,
s'amuser, s'évader pour alléger
le fardeau de cette morosité et profiter
de l'instant présent en oubliant les incertitudes
de l'avenir jusqu'à l'oubli de soi
On lira également une réponse des
jeunes à l'injonction sociétale
de faire " toujours plus " en termes
de performance et de réussite qui valorisent
l'hyperindividualisme et mettent du même
coup l'estime de soi sans cesse à l'épreuve.
On dénoncera une " société
addictogène " qui ne cesse de pousser
à la consommation par l'innovation technique
et la pression publicitaire en exaltant la nouveauté,
l'intensité, la jouissance (3) jusqu'à
constituer une offre qui s'affranchit du besoin
pour s'adresser au désir et ordonner la
demande
Une lecture plus freudienne relèvera
la faillite actuelle du pacte intergénérationnel
: comment les adultes d'aujourd'hui peuvent-ils
commander aux jeunes de renoncer maintenant aux
satisfactions pulsionnelles les plus immédiates
(" Passe ton bac d'abord ! ")
pour jouir demain de satisfactions plus élevées
quand ils craignent que demain ne puisse plus
tenir ses promesses ? Enfin, qui n'a pas relevé
que dans la " teuf " en groupe chacun
est de plus en plus souvent isolé dans
sa bulle ? Ces moments festifs sont aujourd'hui
partagés au sein d'une même classe
d'âge, à l'écart des adultes,
tandis que les prises de diverses substances avec
l'alcool, et notamment de cannabis, emportent
chacun dans son ivresse. Cet isolement pose la
question de la rencontre entre les garçons
et les filles qui n'est plus régulée
sur la scène du bal par les anciens codes
sociaux.
La fête qui s'avance comme une recherche
de sociabilité et de la relation aux autres
dévoile son envers : une fuite de la réalité
et de la différence, c'est-à-dire
des questions et des incertitudes d'autant plus
inquiétantes et difficiles à assumer
qu'elles confrontent les sujets à leurs
vulnérabilités individuelles et
sociales réelles ou imaginées.
Les conduites d'alcoolisation des jeunes se développent
en fin de compte, aujourd'hui comme hier, au carrefour
de trois dimensions :
- les effets biologiques et l'image sociale des
boissons alcooliques ;
- les vulnérabilités individuelles
en termes d'histoire personnelle, de parcours
de formation et de compétences, d'estime
et d'estime de soi et ainsi de confiance en soi
et dans les autres ;
- l'époque avec ses enjeux particuliers
qui apparaissent aujourd'hui particulièrement
incertains quant à la part de bonheur à
laquelle chacun peut prétendre, et par
là même lourds d'inquiétude.
Les expérimentations des adolescents,
souvent qualifiées d'ivresse " initiatique
", sont à comprendre dans leur dimension
à la fois ludique et ordalique. Les fêtes
et la recherche de sociabilité des postadolescents
et des jeunes majeurs expriment un besoin de réassurance
identitaire et d'intégration par l'appartenance
au groupe de pairs et l'identification mutuelle.
Au-delà de la détente, de la convivialité
et du plaisir, la recherche pour 15 % (4) des
uns et des autres de l'ivresse jusqu'à
la défonce, du binge drinking -
et surtout la précocité et la répétition
de ces conduites ainsi que la consommation associée
d'autres produits - témoignent au cas par
cas, par leur destructivité, que des vulnérabilités
et une souffrance individuelles se logent au cur
de ces conduites qui se présentent comme
un avatar du malaise de notre civilisation et
qui doivent être entendues comme autant
d'appels au secours à la cantonade, en
vérité aux proches et à la
société.
Quelle attitude adopter face aux différents modes d’alcoolisation des jeunes, selon l’âge ?
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