sommaire n° 398
 
dossier " jeunes et alcool : quelle prévention ? "

" La consommation d'alcool des jeunes : ce que nous apprennent les enquêtes "

 
  Où en sont les jeunes Français dans leur consommation d'alcool ? Si l'on observe une baisse de la fréquence moyenne de la consommation, on constate une hausse des ivresses à 15 et à 17 ans. La sociabilité et le contexte socio-éco-familial influencent les comportements d'alcoolisation. Présentation des résultats des enquêtes les plus récentes.
     

Juliette Guillemont
Chargée d'études,
coordinatrice du programme Alcool,
François Beck
Chef du département Observation et analyse des comportements de santé,
direction des Affaires scientifiques, INPES.

 

Plusieurs enquêtes permettent de décrire la consommation d'alcool chez les jeunes de façon quantitative. Les résultats présentés ici sont issus de trois enquêtes :

  • le Baromètre santé, enquête quinquennale réalisée par l'INPES et menée par téléphone auprès de la population générale ; lors de la dernière vague, en 2005, 30 514 personnes âgées de 12 à 75 ans ont été interrogées (1, 2). L'exploitation présentée ici concerne les 18-25 ans ;

  • Escapad (Enquête sur la santé et les consommations lors de la Journée d'appel de préparation à la défense), enquête biennale réalisée par l'OFDT auprès des jeunes de 17 ans ; en 2005, 29 393 jeunes ont été interrogés par autoquestionnaire (2-4) ;

  • HBSC (Health Behaviour in School-aged Children), enquête quadriennale internationale menée en milieu scolaire et réalisée, en France, par le service médical du rectorat de Toulouse en collaboration avec l'Inserm : en 2006, 7 154 élèves de 11, 13 et 15 ans ont été interrogés, par autoquestionnaire (5).

Ces enquêtes fournissent des indicateurs relatifs à divers aspects du phénomène : il s'agit principalement de l'expérimentation, de la fréquence de consommation et des ivresses, des contextes de consommation, et des facteurs associés. La répétition des enquêtes dans le temps permet de mesurer l'évolution de ces indicateurs.

Répartition géographique des ivresses alcooliques au cours des douze derniers mois à 17 ans (en pourcentage)

Initiation à l'alcool

Selon Escapad, l'expérimentation d'alcool concerne plus de neuf jeunes de 17 ans sur dix (92 %). D'après l'enquête HBSC, à 11 ans, 59 % des élèves déclarent avoir déjà bu de l'alcool au cours de leur vie ; ils sont 72 % à l'âge de 13 ans et 84 % à 15 ans.

L'âge moyen lors de la première consommation, pour les élèves de 15 ans, est légèrement plus bas chez les garçons (13,3 ans) que chez les filles (13,5 ans).

Ces chiffres reflètent l'ancrage culturel de l'alcool dans notre société. Nous ne disposons pas de données en faveur d'une précocité plus grande des consommations.


Fréquence de consommation

À 15 ans, 58 % des élèves déclarent avoir consommé de l'alcool au moins une fois au cours du mois ; les jeunes de 17 ans sont 79 % à être dans ce cas. La consommation régulière (au moins dix fois au cours des trente derniers jours) concerne 9 % des élèves de 15 ans et 12 % des jeunes de 17 ans. Quel que soit l'âge, les garçons sont beaucoup plus nombreux que les filles à consommer régulièrement de l'alcool (deux fois plus nombreux à 15 ans et trois fois à 17 ans).

Ivresses

La proportion d'élèves déclarant avoir déjà été ivres au cours de leur vie passe de 6 % parmi les élèves de 11 ans, à 16 % à l'âge de 13 ans et 41 % à 15 ans.

À 17 ans, plus d'un jeune sur deux (57 %) a déjà connu l'ivresse et près d'un sur deux (49 %) a été ivre dans l'année précédant l'enquête. L'ivresse régulière (au moins dix fois au cours des douze derniers mois) concerne 10 % des jeunes de cet âge.

Chez les 18-25 ans, 34 % ont été ivres dans l'année et 6 % l'ont été de façon régulière. Là encore, l'ivresse est un comportement très masculin : ainsi, les garçons de 17 ans sont 1,4 fois plus nombreux que les filles à avoir été ivres dans l'année, ce ratio s'élevant à 2,8 pour les ivresses régulières.
L'âge moyen de la première ivresse, estimé par les jeunes de 17 ans, est de 15,1 ans (15,0 ans chez les garçons et 15,3 ans chez les filles).


Consommations ponctuelles importantes1

Parmi les jeunes de 17 ans qui ont bu au cours des trente derniers jours, 46 % disent avoir consommé cinq verres ou plus en une seule occasion, au moins une fois dans le mois (56 % des garçons, 36 % des filles). Ils sont 18 % à déclarer l'avoir fait au moins trois fois et 2 % au moins dix fois, l'écart entre les sexes étant d'autant plus marqué que la fréquence de ce comportement est élevée. C'est surtout la répétition de ces consommations ponctuelles importantes qui constitue un motif de préoccupation.

La consommation de cinq verres ou plus en une occasion est l'indicateur communément retenu pour approcher le phénomène du binge drinking. Cependant, le terme anglais implique une notion de temps (concentration des consommations sur une période courte) ainsi qu'une intention : atteindre l'ivresse. Ces notions n'apparaissent pas explicitement dans l'indicateur présenté ici : ce dernier recouvre donc une réalité plus large que le seul binge drinking.


Contextes de consommation

À l'âge de 17 ans, la plupart des consommations d'alcool ont lieu le week-end, avec des amis. Les consommations solitaires ou en semaine s'avèrent plutôt rares. En revanche, les consommations avec les parents sont assez communes.

Le domicile privé ou celui des amis, les débits de boissons (bars, pubs puis discothèques) et le domicile parental sont les lieux de consommation les plus cités, les lieux publics ouverts et l'école arrivant ensuite. De plus, les proportions de consommateurs réguliers et de jeunes déclarant des ivresses répétées sont corrélées à la fréquence de sorties dans les bars ou à celles des soirées entre amis. Cela suggère que les consommations d'alcool des jeunes de 17 ans ont lieu, la plupart du temps, dans un cadre festif et convivial.

Ce lien entre sociabilité et consommation est également retrouvé dans l'enquête HBSC : à l'âge de 15 ans, on observe une corrélation entre la fréquence des soirées entre amis et l'usage régulier.

Les jeunes Français au sein de l'Union européenne
Avec 7 % d'usagers réguliers d'alcool à 16 ans, la France se situe dans le dernier tiers des pays européens, l'usage régulier d'alcool variant entre 25 % (Pays-Bas) et 3 % (Finlande).
Concernant l'ivresse, la France est au 32e rang européen avec 43 % déclarant avoir déjà été ivres (le premier pays étant le Danemark avec 85 %). Pour les ivresses plus récentes, la proportion d'élèves âgés de 16 ans déclarant avoir été ivres au moins une fois au cours des douze derniers mois est nettement plus faible que l'ensemble des pays européens (29 % contre 53 % en moyenne).

Sources : Hibell B., Andersson B., Bjarnason T., Ahlström S., Balakireva O., Kokkevi A., Morgan M. The ESPAD Report 2003. Alcohol and other drug use among students in 35 european countries. Stockholm : The Swedish Council for Information on Alcohol and Other Drugs, CAN, 2004 : 450 p.


Facteurs sociodémographiques associés à l'alcoolisation

L'élévation du milieu social et économique de la famille est associée, dans Escapad, à une consommation régulière croissante d'alcool et à des ivresses répétées plus répandues chez les jeunes de 17 ans. Ce phénomène peut s'expliquer notamment par les ressources financières de la famille, la consommation d'alcool étant ainsi plus limitée pour les jeunes issus de milieux plus modestes.

De même, la situation familiale apparaît elle aussi fortement associée à la consommation d'alcool. Les jeunes dont les parents ne vivent pas ensemble, qui vivent en internat ou hors de leur foyer, s'avèrent plus fréquemment consommateurs réguliers d'alcool et déclarent davantage d'ivresses répétées. Il est possible que l'absence de l'un ou des deux parents entraîne une augmentation des opportunités de consommer.

L'enquête HBSC montre des résultats similaires pour les élèves de 11 à 15 ans : milieu social favorisé et vie dans une famille recomposée ou monoparentale sont associés à la consommation d'alcool et à l'ivresse.


Évolutions

On note, chez les jeunes, une baisse globale de la fréquence de consommation. Entre 2003 et 2005, Escapad montre ainsi une diminution de l'usage actuel (au moins une fois au cours du mois : 79 % en 2005 versus 82 % en 2003) et de la consommation régulière (12 % versus 15 %). Cependant, en parallèle, on observe une augmentation des ivresses : à 17 ans, la prévalence de l'ivresse dans l'année est en effet passée de 46 % en 2003 à 49 %, et celle des ivresses régulières de 7 % à 10 %. De même, chez les élèves de 15 ans, l'expérimentation de l'ivresse est passée de 30 % en 2002 à 41 % en 2006. L'âge moyen de la première ivresse déclaré par les jeunes de 17 ans n'a, en revanche, pas évolué. La baisse de la fréquence de consommation et l'augmentation de celle des ivresses peuvent sembler contradictoires à première vue ; elles ne sont pourtant pas incompatibles, notamment en raison du caractère ponctuel des épisodes d'ivresse et du côté subjectif de la notion même d'ivresse qui peut, elle aussi, évoluer dans le temps. Quant aux 18-25 ans, les résultats du Baromètre santé font état d'une baisse de la fréquence de consommation mais aussi des ivresses entre 2000 et 2005.

Ces résultats concernant l'alcoolisation des jeunes permettent d'en dresser un tableau plus nuancé que ne le suggèrent certains discours centrés sur la répétition de comportements tels que l'ivresse et les consommations excessives : sans nier leur caractère préoccupant, ces comportements apparaissent ne concerner qu'une minorité de jeunes, tandis que les données relatives à l'évolution des consommations invitent à des conclusions mitigées.

Quels sont les risques ?
Au regard de leurs modes de consommation d'alcool, les risques auxquels les jeunes s'exposent sont en premier lieu ceux qui sont liés aux effets immédiats du produit. L'alcool provoque en effet une désinhibition, une diminution du contrôle de soi, une altération des réflexes et de la vigilance, une perturbation de la vision, une mauvaise coordination des mouvements, une somnolence, etc. Les risques qui en découlent sont les accidents de la route ou domestiques, les violences - agies ou subies -, les rapports sexuels non voulus ou non protégés. En outre, l'ingestion de doses très élevées peut mener au coma éthylique, dont l'issue risque, faute de soins, d'être fatale.
Mais la consommation d'alcool pendant l'adolescence comporte également des risques différés. Ainsi, l'alcool a un effet délétère sur le développement de certaines régions cérébrales ne terminant leur maturation qu'en fin d'adolescence ; plus la consommation d'alcool commence à un âge précoce, plus les dommages sont importants. Enfin, une initiation précoce à l'alcool et une consommation excessive à l'adolescence sont des facteurs de risque d'usages problématiques ultérieurs.

Notes

1. Alors que l'ivresse peut renvoyer à des perceptions individuelles très diverses, la notion de consommation ponctuelle importante correspond ici à une définition plus factuelle : cinq verres ou plus en une seule occasion. Bien que ces deux indicateurs soient traités ici de façon indépendante, ivresse et consommation ponctuelle importante représentent deux facettes d'un même phénomène.


Références
bibliographiques

(1) Legleye S., Beck F. Alcool : une baisse sensible des niveaux de consommation. In : Beck F., Guilbert P., Gautier A. (dir.) Baromètre santé 2005. Attitudes et comportements de santé. Saint-Denis : INPES, coll. Baromètres santé, 2007 : 113-154.

(2) Legleye S., Le Nézet O., Spilka S., Beck F. Les usages de drogues des adolescents et des jeunes adultes entre 2000 et 2005, France. BEH 2008 ; (13) : 89-92.

(3) Legleye S., Beck F., Spilka S., Le Nézet O. Drogues à l'adolescence en 2005. Niveaux, contextes d'usage et évolutions à 17 ans en France. Résultats de la cinquième enquête nationale Escapad. Saint-Denis : OFDT, 2007 : 77 p.

(4) Beck F., Legleye S., Spilka S. Les drogues à 17 ans. Évolutions, contextes d'usages et prises de risque. Tendances, septembre 2006 ; (49) : 4 p.

(5) Legleye S., Le Nézet O., Spilka S., Janssen E., Godeau E., Beck F. Tabac, alcool, cannabis et autres drogues illicites. In : Godeau E., Arnaud C., Navarro F. (dir.). La santé des élèves de 11 à 15 ans en France/2006. Données françaises de l'enquête internationale Health Behaviour in School-aged Children (HBSC). Saint-Denis : INPES, coll. Études santé, 2008 : 128-162.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 398 | NOVEMBRE-DECEMBRE 2008 | Pages 10-12
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