sommaire n° 397
 
rubrique" qualité de vie"

" Pourquoi et comment le stress au travail
est dangereux pour la santé "

 
  Six salariés sur dix ont un travail stressant. Comment fonctionne le stress ? Quels sont ses effets ? Dominique Chouanière présente l'état des connaissances scientifiques. Elle souligne qu'il faut développer la prévention à la source en identifiant les facteurs collectifs liés à l'organisation du travail.
     

Dominique Chouanière
Responsable du pôle " Santé au travail ", Institut de santé au travail, Lausanne, Suisse.

 

D'après la dernière enquête Sumer 2003, 61 % des salariés déclarent avoir un travail fortement stressant. Qu'est-ce que le stress ? Pour l'Agence européenne de Bilbao, il s'agit d'un déséquilibre entre la perception des contraintes imposées par l'environnement et les ressources propres de l'individu pour y faire face. Si l'évaluation des contraintes et des ressources est psychologique, les effets portent sur la santé psychologique, mais aussi sur la santé physique, le bien-être et la productivité. Il faut distinguer d'un stress chronique l'état de stress aigu, qui fait partie de la vie professionnelle, quand il faut, par exemple, rendre un rapport dans l'urgence.

À l'origine du stress chronique, des vrais mélanges de contraintes toxiques ont été mis en évidence par les chercheurs, comme par exemple le déséquilibre entre l'exigence psychologique du poste et la marge de manœuvre dont l'individu dispose pour faire son travail. C'est le " job strain " de Karasek (NBP), tel que peuvent le vivre, par exemple, les téléopérateurs, à qui on demande une grande disponibilité pour prendre un maximum d'appels mais qui sont très contraints dans leur relation aux clients par un script affiché à l'écran, la formulation des questions étant souvent obligatoire (Ndlr : voir aussi l'article de Valérie Charmois). Un autre modèle s'est imposé, celui de Siegrist, qui identifie comme pathogène un déséquilibre entre les efforts consentis par la personne pour son travail et les récompenses (monétaires ou symboliques) qu'elle en perçoit.

Quoique très répandus et très utilisés dans les recherches scientifiques, ces modèles ne font pas pour autant le tour des situations pathogènes rencontrées dans le travail et les chercheurs travaillent pour en identifier d'autres.


Essentielle : la gestion de l'organisation

Quels sont les facteurs qui peuvent entraîner ces déséquilibres ? Certains facteurs sont propres à l'entreprise, comme la façon d'organiser le travail et l'activité. Les normes imposées aux téléopérateurs, par exemple, ne sont pas liées au métier mais dépendent d'autres facteurs tout à fait modifiables. La gestion des relations humaines est également un point essentiel. La façon dont se vivent les relations de travail également, de même que le type de management, qu'il soit directif, autoritaire versus participatif, ainsi que tout ce qui est de l'ordre de l'environnement matériel.

Plus globalement, le contexte économique, l'intensification du travail, le recours intensif aux nouvelles technologies, l'exigence de la clientèle, etc., peuvent représenter des facteurs de stress. Mais ce que l'on observe dans les entreprises c'est qu'à contraintes économiques égales le niveau de stress est éminemment variable. Donc la marge de manœuvre pour agir et diminuer les facteurs stressants existe même dans des situations économiques tendues.


Mécanismes physiologiques du stress

Les mécanismes du stress ont d'abord été écrits par un médecin autrichien, Hans Selye, dans les années 1930 (encadré). La réponse biologique de l'organisme à un agent stressant est une sécrétion d'hormones telles que l'adrénaline, les glucocorticoïdes, etc., qui activent l'organisme en stimulant tous les systèmes (respiratoire, cardio-vasculaire, etc.). En cas de stress aigu, la sécrétion cesse quand l'événement disparaît. Le stress chronique relève d'un mécanisme analogue, sauf que, l'agent stressant étant présent en permanence, la quantité d'hormones augmente avec un emballement de la sécrétion qui hyperstimule l'organisme sur de longues périodes. Or nous ne sommes pas conçus pour résister à une activation longue et intensive, et l'état de stress chronique s'installe.


Trois stratégies face au stress

Face à une situation de stress chronique qui génère beaucoup d'inconfort la personne va essayer de s'adapter selon des réactions psychologiques propres à chaque tempérament : se soustraire à la situation difficile (congés maladie, demande de mutation, etc.) ou recourir à des techniques de gestion des émotions ou encore mettre en place une stratégie de résolution du problème, c'est-à-dire agir sur les causes du stress. Cette dernière stratégie est la plus efficace.


Les maux du stress

Le stress chronique étant une hyperactivation chronique de tous les grands systèmes de l'organisme, vont donc apparaître des symptômes de surstimulation de tous ces organes. À commencer par des douleurs des tendons ou des articulations, des douleurs abdominales, des maux de tête, des troubles du sommeil, de l'appétit, de la digestion, des sensations d'essoufflement, d'oppression, des sueurs, etc. S'y associent des symptômes émotionnels comme nervosité, crises de larmes, angoisse, excitation, tristesse, mal-être mais aussi des symptômes intellectuels comme des troubles de la concentration, des oublis, des erreurs, des difficultés à prendre des initiatives ou des décisions qui peuvent gêner les activités de travail. Pour faire cesser cet état d'excitation, le recours à des produits " relaxants ", médicaments psycho-actifs (somnifères, anxiolytiques, sédatifs, etc.) ou de l'alcool est fréquent avec en contrepartie la prise de stimulants en journée : tabac, café ou autres drogues stimulantes. Cette situation de stress chronique douloureuse induit chez l'individu repli, inhibition, diminution des activités sociales. S'il s'installe dans la durée, le stress chronique peut entraîner de nombreuses pathologies telles que maladies cardio-vasculaires, troubles anxio-dépressifs, troubles musculo-squelettiques mais aussi fragilité immunitaire par l'action anti-inflammatoire des glucocorticoïdes à l'origine d'infections fréquentes.


Lien entre stress et suicide

Les suicides liés au travail se sont longtemps déroulés hors du lieu du travail ; mais, depuis une dizaine d'années, les médecins du travail ont donné l'alerte sur l'apparition de suicides sur le lieu du travail. Des médecins inspecteurs du travail de Basse-Normandie ont d'ailleurs réalisé, au début des années 2000, une étude de l'incidence des suicides liés au travail, dont les résultats ont été utilisés pour estimer le nombre de suicides au niveau national. Cette apparition des suicides survient dans un contexte où les indicateurs de stress augmentent. De nombreuses études ont démontré un lien entre " job strain " ou déséquilibre efforts-récompenses et troubles anxio-dépressifs mais seulement quelques études ont directement mis en relation ces déséquilibres avec un suicide. Telle une étude japonaise récente sur une cohorte de 3 121 hommes suivis pendant neuf ans, qui a mis en évidence que le manque de marge de manœuvre multiplie le risque de suicide par quatre en prenant en compte les autres facteurs. Une autre grande étude de cohorte réalisée aux États-Unis chez 94 000 infirmières suivies pendant quatorze ans démontre un lien entre stress chronique et suicide.

La sécrétion des glucocorticoïdes, qui est associée à un stress chronique, fragilise l'équilibre psychique et favorise les dépressions. Ces dernières sont un facteur de risque pour le passage à l'acte.


Bon ou mauvais stress

La presse a beaucoup véhiculé le fait qu'il y aurait un bon et un mauvais stress, sous-entendant que l'on peut manager par la pression jusqu'à un certain niveau. Cette position n'est pas acceptable car la distinction scientifique oppose stress aigu et stress chronique. Le stress aigu fait partie de la vie et est un mécanisme d'adaptation aux changements de l'environnement mais devient délétère dès qu'il s'installe dans la durée.


Quelle prévention contre le stress ?

La gestion individuelle du stress, qui est une prévention de type secondaire et qui s'intéresse aux personnes en état de stress chronique pour éviter des conséquences plus marquées sur la santé, a beaucoup été mise en avant dans notre pays. Cette gestion du stress qui associe des connaissances sur le stress à des techniques de mise à distance des émotions et de relaxation a une efficacité très limitée dans le temps car elle n'agit pas sur les causes du stress. La prévention du stress au travail doit identifier dans une situation de travail les contraintes qui génèrent du stress et repérer les facteurs collectifs dans l'organisation du travail qui génèrent ces contraintes, pour mettre en place ensuite un plan d'action vis-à-vis des causes identifiées. Néanmoins, certaines contraintes sont inhérentes au métier et ne dépendent pas de l'organisation. Par exemple, travailler dans des services de soins palliatifs ou anti-cancéreux expose le personnel à des émotions extrêmement fortes. La prévention dans ce cas agira également en aval de ces contraintes en proposant par exemple la mise en place des séances de débriefing pour en diminuer leur impact. Ainsi, la prévention efficace du stress au travail vise à agir le plus en amont possible pour éviter l'apparition de contraintes liées à l'organisation mais aussi plus en aval pour les contraintes inhérentes au métier.

Stress chronique : les découvertes de Hans Selye

L'origine du terme stress est due à un médecin d'origine autrichienne, Hans Selye, qui a découvert, en 1936, que face à une demande de l'environnement l'organisme va avoir une réponse non spécifique : le syndrome général d'adaptation (SGA). Il constate également que, lorsque les systèmes physiologiques sont activés par une situation stressante, ils peuvent devenir délétères pour l'organisme.
Un événement stressant - comme être simplement spectateur d'un accident de voiture - déclenche une libération de catécholamines (une poussée d'adrénaline) dont l'objet est d'apporter de l'oxygène dans les organes qui vont être sollicités pour la fuite ou le combat, c'est-à-dire les muscles, le cœur et le cerveau. Quelques minutes après, se met en route une sécrétion de glucocorticoïdes, qui vise à mettre à disposition des muscles, du cœur et du cerveau le sucre nécessaire pour la réaction. Si l'événement cesse et que la réaction est adaptée, tout rentre dans l'ordre, mais, si l'événement stressant se prolonge, il peut y avoir échec de cette adaptation et l'on entre dans une phase d'épuisement.

 

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 397 | SEPTEMBRE-OCTOBRE 2008 | Pages 4-6
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