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Christine César a réalisé
pour l'Institut de veille sanitaire (InVS) et
l'Unité de recherche en épidémiologie
nutritionnelle (Uren) une étude sur l'analyse
de l'alimentation des familles en situation de
grande précarité. En matière
de nutrition, la partie de la population la plus
paupérisée échappe aux études
épidémiologiques, c'est pourquoi
l'étude Abena est centrée sur les
personnes ayant recours à l'aide alimentaire
(1).
Le volet qualitatif a permis de conduire des
entretiens approfondis dans les lieux de vie d'une
quarantaine de familles résidant en région
parisienne (les sans domicile fixe n'étaient
pas inclus) (2). Les personnes rencontrées
sont essentiellement des allocataires des minima
sociaux, des chômeurs et des travailleurs
pauvres. L'étude épidémiologique
pointe chez ces populations des problèmes
d'hypertension (plus importants chez les hommes
que chez les femmes) ; le surpoids et l'obésité
dans des proportions inquiétantes chez
les femmes mais aussi un niveau élevé
de scorbut et d'anémie ainsi qu'une déficience
sévère en folates.
Grande dépendance
à l'aide alimentaire
Les deux premiers résultats que l'on peut
pointer dans cette enquête sont que la moitié
des personnes déclare ne pas arriver "
souvent " ou " parfois " à
manger de façon suffisante et qu'une fraction
importante de cette population dépend de
façon exclusive de l'aide alimentaire.
Un exemple concret : au lendemain de la distribution
d'un colis, je rends visite à une famille
- un couple avec trois enfants - vivant dans une
pièce de 15 m2 d'un hôtel insalubre.
Dans leur réfrigérateur, il n'y
a que ce qui a été distribué
la veille : un paquet de fèves, cinq camemberts
allégés, des desserts lactés
au chocolat, ainsi que cinq litres de lait, deux
boîtes de thon, un paquet de semoule, etc.
Il y a du pain, récupéré
dans la poubelle du boulanger voisin, et un paquet
de levure pour en fabriquer. Cette famille n'aura
pas accès à une autre distribution
avant une semaine. Cela souligne toute l'hétérogénéité
de l'aide alimentaire, qui, comme son nom l'indique,
est conçue pour répondre à
des situations ponctuelles (assurant en moyenne
800 cal/jour/personne pour quelques semaines seulement)
(3).
Autre cas : une mère seule avec deux enfants
majeurs déscolarisés. Cette femme
a organisé une stratégie de "
survie en temps de guerre " car elle a expérimenté
l'absence de toute aide pendant l'été
et, depuis, elle stocke et effectue un véritable
travail de magasinière afin de tenir dans
la durée. Elle fait les poubelles des marchés,
récupère et transforme, son balcon
lui sert de zone de triage pour réaliser
compotes, confitures, coulis, soupes que j'ai
pu déguster. Tout cela est mis sous clé
dans des armoires métalliques de récupération.
Elle récupère les pains individuels
qui n'ont pas été consommés
dans l'établissement d'accueil de handicapés
qui se trouve à côté de chez
elle
et, ce qu'elle ne consomme pas, elle
le porte aux Restos du cur, ou elle le distribue
aux SDF de son quartier ; ce dernier geste lui
permet d'asseoir une position sociale relative
en s'assurant ainsi ne pas être le
dernier maillon de la chaîne sociale. S'organise
alors toute une économie de recyclage et
de partage.
Second profil des personnes rencontrées
: elles ne vivent pas que de l'aide alimentaire
et font des achats réguliers dans des hard
discount et sur les marchés de catégorie
II (à Paris, Belleville, Barbès,
en banlieue, à Saint-Denis, Aubervilliers).
Cet approvisionnement-là est l'apanage
des femmes car il exige une expérience
très forte dans la sélection des
achats (en fonction de leur degré de maturité,
etc.).
Image dégradée
de soi-même
Pour l'ensemble des personnes rencontrées,
j'ai été frappée par la souffrance
psychique, qui est un problème récurrent,
et les médicaments psychotropes sont nombreux.
Certaines justifient ce recours pour pouvoir "
tenir la face " devant leurs enfants. L'un
des symptômes de dépression se cristallise
dans la difficulté qu'elles ressentent
à sortir pour aller chercher leurs enfants
à l'école tant le regard des autres
devient impossible à soutenir quand l'image
de soi et de son corps se dégrade (disqualification
sociale, prise de poids rapide, difficulté
à s'habiller, etc.).
Un exemple de tentative d'accéder à
l'autonomie et de restaurer son image : une autre
femme s'organise pour se faire aider le moins
possible car, pour elle, ce n'est pas la misère
qui lui fait peur (elle l'a connue dans son enfance)
mais l'assistance ! Avec une voisine elle achète
chez des grossistes des poulets et des ufs,
certains légumes (elle fait elle-même
sa sauce tomate). Elle fréquente très
peu les grandes surfaces à prix cassés.
Autre profil rencontré, le plus en difficulté
du point de vue nutritionnel, les personnes ayant
grandi en France avec l'essor des Trente Glorieuses
et formatées à la modernité
agro-industrielle des plats prêts à
la consommation. Pour elles, y renoncer est perçu
comme une régression d'autant plus impossible
à assumer que, dans le lot important des
privations matérielles qui caractérise
la vie quotidienne d'un allocataire d'un minima
social, l'alimentation apparaît à
juste titre comme la seule oasis où une
certaine abondance et un partage sont encore possibles.
Dernier profil rencontré, des populations
pour lesquelles l'aide alimentaire n'est qu'un
appoint, ce sont les travailleurs à temps
partiel dans la restauration ou des caissières
de la grande distribution, qui ont la possibilité
dans le cadre de leur travail de bénéficier
de repas ou de prélèvements de nourriture
" en nature " sur leur lieu d'activité.
Ne pas culpabiliser ce
public
Si l'on prend en compte un seuil de pauvreté
alimentaire autour de 3,50 euros exclusivement
investis dans la nourriture, l'une des seules
alimentations accessibles et assurant la couverture
des apports nutritionnels conseillés serait
proche d'un style " indien ", centrée
sur le riz complet, les lentilles, les abats et
un peu de poisson en conserve. Tout le monde ne
souhaite pas ce style alimentaire et, au demeurant,
la dépense moyenne déclarée
étant de 2,60 euros, il reste économiquement
inaccessible.
Au fil de cette enquête, il apparaît
entre autres que, contrairement à ce qui
est publié dans la presse mais aussi dans
la littérature professionnelle, les populations
paupérisées ne commettent pas d'erreurs
nutritionnelles en choisissant des produits gras
et sucrés pour leur alimentation. Ils choisissent
ces produits parce que ces substances " calent
" car elles ont effectivement un rendement
énergétique le plus important par
rapport au prix investi. Cette rationalité
économique se fait au détriment
des fruits et des légumes, dont les micronutriments
sont essentiels pour la santé. Lorsque
j'interviens en tant que formatrice (4), j'insiste
sur cet aspect : les professionnels doivent en
avoir conscience pour ne pas culpabiliser ce public.
Il faut prendre en compte les situations économiques
et sociales que vivent ces personnes : avec 2,60
euros par personne/jour pour s'alimenter, il est
absolument impossible de se nourrir de manière
équilibrée
, ce n'est donc
pas une question d'éducation nutritionnelle
et il semble décalé de vouloir médicaliser
une problématique qui butte sur une barrière
financière.
Pour conclure, l'une des tâches les plus
urgentes à mener au regard de ce constat
est bien entendu d'améliorer la situation
économique et sociale globale des personnes
et, parallèlement, d'améliorer la
prise en compte et la prise en charge de leur
souffrance psychique. Plus précisément
pour l'alimentation, il faut prendre la mesure
du défi de santé publique que posent
les prix élevés des fruits et des
légumes et l'une des pistes reste de réfléchir
à organiser un système de distribution
de " chèques fruits et légumes
" pour tous les allocataires d'un minima
social. Enfin, pour faire de la prévention
auprès de ces populations, un travail en
direction des enfants via l'école et la
cantine peut être conduit.
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