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Entretien avec le professeur Michel Debout,
psychiatre, professeur de médecine légale
au CHU de Saint-Étienne.
La Santé de l'homme : En France,
la prévention du suicide est relativement
récente
Michel Debout : Notre pays a attendu 1993 pour
que le suicide soit pour la première fois
considéré comme un problème
de santé publique par les pouvoirs publics
mais sans beaucoup d'impulsions et sans grands
moyens. C'est pourquoi j'ai contribué avec
différents réseaux à créer
la Journée nationale de prévention
du suicide, qui mobilise, chaque année,
de très nombreux acteurs dans toute la
France.
S. H. : Vous évoquez de façon
très distincte les notions de suicide et
de tentative de suicide.
L'après-guerre, avec l'utilisation de médicaments
psychotropes et le développement des techniques
de réanimation, a en effet mis l'accent
sur la possibilité de survivre à
un acte que l'on
a alors appelé tentative de suicide puisque
la mort n'était pas au bout du geste. Le
paradoxe est qu'il y a ainsi beaucoup de tentatives
de suicide, on en dénombre environ 160
000, en France, chaque année ; pour environ
11 000 cas de morts par suicide.
S. H. : Comment ces chiffres évoluent-ils
?
Dans les années 1970, on dénombrait
environ 7 000 morts par an. Ce nombre est monté
jusqu'à près de 13 000 en 1985 et,
depuis dix ans, le chiffre actuel de 11 000 décès
par an évolue peu. Mais il fluctue selon
les âges. Pour les moins de 25 ans, en dix
ans, le nombre des suicides est passé de
960 à 560, soit une diminution de 40 %.
Pour les plus de 60 ans, l'on est passé
de 3 600 décès à 3 200 aujourd'hui,
soit une baisse de près de 10 %. Mais les
personnes âgées restent la catégorie
d'âge proportionnellement la plus touchée.
Les 30-60 ans enregistrent plus de 6 500 morts
et cette catégorie reste stable, voire
augmente. La mortalité par suicide est
d'abord masculine : trois décès
sur quatre concernent des hommes. Les chiffres
des tentatives sont très différents
: sur 160 000, plus de 40 000 sont des jeunes
de moins de 20 ans, et la prédominance
féminine est très marquée.
S. H. : Vous insistez sur la distinction
à faire entre suicidés, suicidants
et suicidaires. Pourquoi ?
Parce que ce ne sont pas les mêmes populations
dont on parle. Les suicidés, ce sont les
morts par suicide. Pour ceux qui tentent de se
suicider, qui sont dans le passage à l'acte
sans en être décédés,
on emploie le terme de suicidants. Et puis il
y a une troisième catégorie, les
suicidaires, qui ne sont pas passés à
l'acte, mais qui pensent de façon envahissante
à se suicider. Nous avons réalisé
une enquête, en 2002, avec la Sofres, qui
a révélé que 13 % des Français
et des Françaises avaient pensé
sérieusement à se suicider.
S.H. : Vous avez évoqué l'âge,
le sexe, y a-t-il d'autres déterminants
du suicide ?
Il existe des déterminants médicaux.
Il y a plus de dix fois plus de risques de suicide
pour les personnes psychotiques. Les états
de dépression sont aussi des risques importants.
Une des préventions possibles consiste
donc à soigner ces maladies, la dépression
en particulier, qu'il ne faut jamais minimiser.
S. H. : Mais comment mettre en uvre
la prévention de la dépression,
qui se caractérise justement par une perte
d'élan vital, de la fatigue ? Comment encourager
à demander de l'aide ?
On perçoit souvent quand les gens vont
moins bien. Il faut alors s'adresser à
eux en leur disant : " Je te sens mal
". Et non pas : " Tu es mal ",
qui est presque une accusation contre laquelle
la personne risque de se défendre en disant
: " Tout va bien. " Si vous lui
dites : " Je te sens mal ", vous
lui envoyez un double message : c'est vous qui
parlez, qui ressentez, et vous lui dites aussi
que ça vous préoccupe, que vous
êtes disponible à son état
de mal-être. Vous vous placez dans le registre
de la compréhension, de l'écoute.
Et parfois cela suffit à faire prendre
conscience que cet état de mal-être
peut se parler, sans être perçu comme
une faiblesse, comme un enfermement dans la mort.
Chacun de nous, parent, ami, voisin, peut simplement
veiller à ce que la personne ne reste pas
isolée, dans une espèce de retrait
dans lequel l'attire la dépression.
S. H. : Face à une tentative de
suicide, quelle attitude avoir ?
Face aux tentatives de suicide, les familles peuvent
souvent avoir deux attitudes. La banalisation
: " Ce n'est rien, c'était un petit
caprice, ça n'allait pas bien, tout va
s'arranger. " Banaliser pour se protéger
car la situation est trop angoissante. L'autre
attitude, à l'inverse, est de dramatiser
: " Il va mourir, il ne peut que mourir,
il faut faire quelque chose. " Entre
les deux, il y a la prise en charge du geste qui
ne doit être ni banalisé ni dramatisé
mais pris en compte, analysé dans son contexte,
et ses origines (violences, viols, etc.). Il faut
toujours essayer de comprendre le sens du geste,
et pas seulement dans son immédiateté,
car il y a souvent des " explications écrans
". La compréhension profonde nécessite
souvent du temps.
S. H. : Pourquoi avoir choisi
pour ces 12èmes journées le thème
" suicide et addictions " ?
Il y a des liens bien repérés, par
exemple entre la consommation d'alcool et le risque
de suicide. La consommation d'alcool est retrouvée
selon certaines études dans 40 % des morts
par suicide. L'alcool est à la fois un
anxiolytique car il libère les inhibitions,
les capacités relationnelles, mais l'alcool
a aussi un effet dépressiogène.
L'alcool peut donc à la fois augmenter
les symptômes dépressifs mais par
son effet désinhibant augmenter aussi les
passages à l'acte. Pour le cannabis, on
considère que les consommateurs réguliers
ont trois fois plus de risques de faire une tentative
de suicide que ceux qui ne consomment pas. Voilà
pour les relations connues, il reste beaucoup
à comprendre et à étudier
sur ces liens mais ces recherches ne sont pas
effectuées en France. Les médecins
légistes n'ont pas les moyens de mener
ces enquêtes épidémiologiques
et de santé publique.
S. H. : Qu'en est-il de la question du
suicide dans le monde du travail ?
C'est une question qui a été fortement
relayée par la presse à l'occasion
d'événements récents dans
de grandes entreprises. Mais il y a là
aussi un vrai problème épidémiologique.
Personne n'est en capacité ni d'estimer
l'ampleur de cette question, ni d'évaluer
le nombre de personnes suicidées qui étaient
au chômage.
Le stress, l'angoisse, la dépression peuvent
être des résultantes de situations
professionnelles difficiles. Elles représentent
donc des risques professionnels qu'il faut traiter
comme tels en s'intéressant aux conditions
de travail. Il faut alors, dans une démarche
de prévention, s'interroger sur le management,
les relations entre les différentes instances
de l'entreprise, l'investissement des gens dans
leur travail, la reconnaissance accordée
aux salariés, etc.
S. H. : Dans votre livre " La France
du suicide ", vous dites " être
du côté de la prévention du
suicide, ce n'est pas porter atteinte à
la liberté d'autrui, c'est simplement lui
témoigner que sa vie a de l'importance
"
Faire de la prévention, ce n'est en effet
pas être contre le suicide. Je ne suis pas
en croisade. Je ne suis ni moraliste ni philosophe
mais un médecin préoccupé
de la santé et de la vie des autres. Je
pense que le suicide est le reflet de difficultés
de vie et qu'il faut ouvrir le champ des possibles
de la vie. C'est ça, la prévention.
S. H. : Quelles évolutions constatez-vous
depuis ces dernières années, en
France, dans la prévention du suicide ?
La mobilisation associative, professionnelle des
pouvoirs publics ainsi que la compréhension
de ce phénomène sont plus fortes.
Le recours aux soins psychiques est devenu plus
facile, moins lié à l'image de folie
et d'enfermement. Sur ce point, il reste tout
de même encore beaucoup à faire.
De même, si la possibilité de parler
du suicide évolue favorablement, le tabou
reste encore fort. Sans doute est-ce encore lié
à l'empreinte de notre culture catholique
car ce phénomène est, par exemple,
moins présent dans des pays proches du
nôtre et d'influence protestante.
Je voudrais terminer en affirmant que chacun de
nous, à notre niveau, dans notre vie quotidienne,
avec les gens que nous côtoyons, peut être
un acteur de la prévention du suicide,
en étant tout simplement plus disponible
à la qualité de vie de ceux qui
nous entourent.
Bref historique du suicide
et de sa prévention
" Le suicide est une question aussi ancienne
que l'humanité ", selon Michel
Debout. Déjà, les philosophes grecs
et romains étaient partagés sur
cette question. Certains pensaient que le suicide
était une réponse naturelle de l'homme
confronté à des difficultés
de l'existence : les cyniques comme Diogène
(" Pour vivre, il faut une raison ou une
corde "), ou les épicuriens (" Si la vie te plaît, vis-la, si elle ne
te plaît plus, quitte-la "). D'autres
philosophes dénonçaient le suicide
comme un acte de lâcheté face à
la nécessité d'affronter les difficultés,
de défendre la patrie, etc. Le suicide,
depuis des millénaires, se pose donc aussi
en termes philosophiques. Pour prendre une référence
plus contemporaine, Albert Camus disait : " Le suicide est la seule question philosophique
qui vaille. "
Au fil des siècles, cette question a pris
une tournure plus religieuse, précise encore
Michel Debout. Au début de l'ère
chrétienne, les martyrs donnaient leur
vie à Dieu. Par leur mort prématurée,
ils se rapprochaient ainsi de Dieu. Cette situation
a préoccupé des fondateurs de l'Église,
comme Saint-Augustin, qui considérait que
le suicide n'était pas une conduite normale
de l'être humain. Il a repris les thématiques
de manquement au courage, à l'autre, à
l'ordre social, et il est même allé
plus loin en déclarant que le suicide était
" un crime contre Dieu ". Si
c'est Dieu qui donne la vie, seul Dieu peut la
reprendre. Celui qui décide lui-même
de mettre fin à sa vie, prend la place
de Dieu. C'est pour cela que depuis le Ve siècle,
l'Église a condamné le suicide.
Elle a même condamné les suicidés,
puisqu'on suppliciait les corps des suicidés
qui n'avaient pas droit aux obsèques. Ce
n'est que vers les années 1970 que les
suicidés ont pu avoir des obsèques
religieuses. Cette situation a bien sûr
gravé notre imaginaire collectif. Le suicide
est encore marqué par la réprobation
et la honte.
C'est Jean-Étienne Esquirol qui proposa
de considérer le suicide comme un question
médicale. Émile Durkheim mit quant
à lui en parallèle l'évolution
des sociétés et celle du nombre
des suicides. Ses observations statistiques lui
permirent d'affirmer qu'à chaque fois que
le lien social se délite, le nombre de
suicides augmente. Le suicide devient alors un
champ possible pour la prévention. Si le
suicide renvoie à une question de santé
individuelle, mais aussi de " santé
sociale ", alors il y a possibilité
de soigner, d'améliorer les conditions
de vie des gens, et donc d'agir en amont de ce
phénomène.
Mais la prévention spécifique du
suicide est aussi l'uvre d'un pasteur anglican,
qui a compris la difficulté pour les personnes
suicidaires, ou simplement isolées, de
demander de l'aide. Le révérend
Chad Varah fut le précurseur de la téléphonie
sociale, en proposant son numéro de téléphone
à ceux qui pouvaient être tentés
par des idées de suicide. En 1953, il publia
un message dans la presse londonienne : " Avant de vous suicider, appelez Man 9000 ".
Il reçut des centaines d'appels, ce qui
l'obligea à s'entourer de bénévoles
pour répondre. Une association se créa,
les " Samaritains ", qui est encore
aujourd'hui forte de vingt mille bénévoles.
A. D.
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