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Dès l'identification de l'anorexie mentale,
au XIXe siècle, les parents
ont été jugés responsables
de cette maladie chez leur fille adolescente,
et le XXe siècle a vu émerger
des théories dont la caractéristique
essentielle est de véhiculer une vision
pathologique de la famille ou de certains de ses
membres. Les mères, puis les pères,
puis les familles entières ont ainsi été
successivement impliqués dans la survenue
des troubles du comportement alimentaire (TCA).
Ce " folklore professionnel ", comme
certains psychiatres anglo-saxons l'appellent,
s'est autorenforcé au fil des décennies
pour déboucher sur un certain nombre de
pratiques thérapeutiques consistant soit
à tenir la famille à l'écart
de la jeune patiente (hospitalisation assortie
d'une séparation du milieu familial), soit
à l'impliquer dans un travail familial
destiné à réparer ses défaillances
(thérapie familiale). Ces pratiques entraient
malheureusement en résonance avec le doute
et la culpabilité des familles, renforçant
une atmosphère d'inquiétude et d'incompétence
peu propice à la mobilisation des ressources
de la famille.
Quelle responsabilité
familiale ?
Au cours des quatre dernières décennies,
de nombreux cliniciens ont avancé l'existence
de perturbations ou particularités familiales
censées favoriser l'émergence des
TCA. Par exemple, on a longtemps pensé
que la famille d'une anorexique présentait
une structure particulière, caractérisée
par un niveau socio-économique élevé,
des parents plus âgés que la moyenne,
un taux de divorce faible comparé à
la population générale et une prépondérance
du nombre de filles dans la fratrie. Certains
cliniciens d'orientation psychodynamique ont émis
l'hypothèse de relations précoces
défaillantes entre la mère et la
future patiente, qui encourageraient précocement
l'enfant à satisfaire les besoins de sa
mère au détriment des siens propres
(1). Enfin, certains pionniers de la thérapie
familiale, notamment S. Minuchin (2) et M. Selvini-Palazzoli
(3), ont affirmé, dès les années
1960-1970, l'existence d'une famille dite psychosomatique
ou anorexigène, marquée par l'enchevêtrement
relationnel, la surprotection, la rigidité,
l'évitement du conflit et une tendance
à impliquer la future patiente dans des
conflits conjugaux latents. Le symptôme
alimentaire permettrait de détourner l'attention
familiale de cette mésentente parentale
et de maintenir le consensus, protégeant
ainsi la famille de tout changement ou de toute
séparation. De nombreux thérapeutes
familiaux ont adopté cette conception des
familles d'anorexiques et proposé un travail
familial visant à modifier ces transactions
pathogènes.
Depuis les années 1980, les travaux scientifiques
qui ont cherché à vérifier
l'existence de ces particularités familiales
n'ont pas pu les confirmer (4). Les familles d'anorexiques
se caractérisent par une grande diversité
de fonctionnements, souvent non pathologiques,
même si elles tendent à montrer plus
d'insatisfaction et de détresse que les
familles dites normales (5). En revanche, il a
été démontré que la
qualité du fonctionnement familial est
un facteur de guérison non négligeable
et que la manière dont la famille réagit
à l'anorexie après sa survenue influence
beaucoup l'évolution de la maladie (6).
La notion de cause familiale doit donc être
remplacée par celle, plus nuancée,
de facteurs familiaux de risque ou de protection,
de maintien ou d'amélioration, dans
un continuum de fonctionnement allant d'optimal
à très perturbé. La plupart
des familles se situent vraisemblablement au milieu
de ce continuum (ni exceptionnelles ni délétères),
avec des dysfonctionnements inévitablement
amplifiés par la crise de l'anorexie mais
aussi avec des compétences pouvant contribuer
à la guérison. Ce sont ces ressources
que l'accompagnement familial doit chercher à
mobiliser, tout en aidant les familles à
résoudre les dysfonctionnements risquant
de pérenniser ou d'aggraver le trouble.
Familles et thérapies
La thérapie familiale a très tôt
été identifiée comme étant
particulièrement efficace dans le traitement
de l'anorexie mentale de l'adolescent et de l'enfant
(7). Il est actuellement établi que la
famille, y compris la fratrie, doit toujours être
impliquée dans la prise en charge du jeune
anorexique (8). Il ne s'agit plus de rechercher
un problème familial à réparer
mais au contraire de construire un partenariat
solide avec la famille, qui lui donne un rôle
de " cothérapeute " plutôt
que de " copatiente ".
En s'appuyant sur cette alliance thérapeutique,
il est important d'aider la famille à re-trouver
un sentiment de compétence et d'efficacité,
souvent mis à mal par les symptômes
alimentaires et les conflits qu'ils génèrent.
Qu'est-ce qu'une famille compétente ? C'est
une famille cohésive et structurée,
empathique vis-à-vis de l'adolescente,
ouverte au changement et à la remise en
question. Les parents doivent être informés
sur le trouble, ses causes, ses répercussions
et ses mécanismes essentiels. Ils doivent
également comprendre l'idée que
l'anorexie représente pour leur fille une
solution, certes inadéquate et dangereuse,
mais une solution quand même, à un
grand mal-être psychologique et relationnel
qui, pour diverses raisons, n'a pas pu s'exprimer
autrement. Cette vision les aidera à mieux
accepter le refus et le déni inhérents
à l'anorexie mentale : refus de nourriture,
refus de reconnaître la maladie, déni
de la maigreur, et refus d'aide et de soins. Les
parents doivent également former une équipe
solide qui s'implique dans la résolution
des symptômes alimentaires sous des formes
variant selon l'âge et les besoins de leur
fille. Ils doivent apprendre à ne pas se
rendre complices de certains comportements symptomatiques
: la tyrannie alimentaire (" Je ne mangerai
de féculents que si ma mère en mange
"), l'achat de yaourts à 0 %, les
promenades forcenées à 11 heures
du soir, etc. Enfin, ils doivent développer
dans la durée un positionnement patient,
confiant et empathique vis-à-vis des difficultés
de leur fille, tout en restant attentifs aux besoins
des
autres membres de la famille. Tout cela ne s'invente
pas, même si certaines familles ont plus
de facilité que d'autres à adopter
cette posture dans la durée.
Quelques repères
- Les équipes scolaires peuvent être
les premières à repérer les
signes avant-coureurs du trouble. Il est important
qu'elles fassent part de leurs observations à
la famille en évitant d'être critiques
ou de rechercher des défaillances familiales.
L'enseignant devra rester dans son rôle
professionnel et éviter de devenir le thérapeute
de l'enfant.
- Il est important que les professionnels concernés
ne se mettent pas en concurrence avec la famille et ne cherchent pas à démontrer
à la famille qu'" ils vont réussir
là où la famille a échoué
". Cela est particulièrement vrai
dans les relations avec les équipes scolaires
et hospitalières (infirmières, médecins
scolaires, professeurs, équipes de soins,
etc.).
- Dans la mesure du possible, les professionnels
de santé doivent écouter la
culpabilité, l'impuissance, le sentiment
d'échec, mais aussi l'agressivité
et le déni des familles et de la jeune
anorexique, et soutenir tout mouvement
permettant d'apaiser ce vécu difficile.
Écoute et soutien favoriseront la construction
d'une prise en charge appropriée sans perte
de temps, une mobilisation des compétences
familiales et une meilleure empathie de la famille
vis-à-vis des difficultés de la
patiente.
- Les professionnels de la santé et
de l'éducation doivent être suffisamment
informés sur la maladie, son étiologie,
son devenir, et le rôle que peut jouer la
famille dans l'amélioration des troubles,
pour pouvoir partager ces informations avec
la famille et ainsi contribuer à une
vision plus commune et déculpabilisée
des processus anorexiques. Ce type de guidance
psychoéducative redynamise la famille et
aide à créer une alliance thérapeutique
de qualité (9).
- Les processus impliqués dans l'anorexie
et sa guérison sont complexes et plurifactoriels.
Ils nécessitent une équipe pluridisciplinaire
pour y faire face, et la famille doit faire
partie de cette équipe.
- Dans la mesure du possible, les professionnels
impliqués doivent encourager la famille
à engager un travail familial avec
un thérapeute familial ayant l'expérience
des TCA et s'appuyant sur des modèles de
thérapie familiale visant à mobiliser
la famille en tant que facteur d'amélioration
(10).
- Si la jeune fille a été hospitalisée
pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois,
le retour à une vie normale génère
souvent de nombreuses angoisses. Une bonne
collaboration entre la famille, l'équipe
soignante et l'équipe scolaire permet de
préparer le retour à l'école
et aide la jeune fille à gérer
ou résoudre des craintes souvent très
fortes concernant le regard des autres, sa réintégration
sociale, son rattrapage scolaire et son retour
à la cantine. Les enseignants doivent également
savoir que le chemin vers la guérison passe
souvent par une diminution des tendances perfectionnistes,
notamment dans le travail scolaire.
Nous devons garder à l'esprit que l'anorexie,
une maladie grave dont l'évolution se fait
souvent dans la durée, malmène fortement
les forces vives de la famille y compris de la
fratrie, paralyse les trajectoires familiale et
individuelles et imprime à la famille une
identité morbide, au détriment de
processus plus sains, souples et ouverts au changement.
Quelle que soit la qualité de vie familiale
avant l'anorexie, il est impossible pour une famille
de vivre l'anorexie au quotidien sans en être
perturbée. Les risques de cercles vicieux
relationnels et de découragement sont infinis.
L'accompagnement familial est une nécessité,
que ce soit sous forme de thérapie familiale,
de groupes multifamiliaux en milieu associatif
ou hospitalier (11), de psychoéducation
parentale ou de rencontres informelles entre professionnels
et familles.
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