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Entretien avec le docteur Françoise
Narring, médecin adjointe agrégée,
en charge de l'unité Santé Jeunes
de l'hôpital universitaire de Genève.
La Santé de l'homme : Avez-vous
une définition personnelle de l'éducation
pour la santé ?
Françoise Narring : Il peut y en
avoir plusieurs. Mais, concrètement, je
pense que l'éducation pour la santé
permet à l'adolescent de développer
des comportements sains et favorables à
sa santé. L'adolescence est un moment de
différenciation, où s'instaurent
des gestes, des attitudes, qui vont durer la vie
entière. L'adolescent va passer d'un comportement
d'enfant à son futur comportement d'adulte,
qu'il va progressivement s'approprier. Et, parce
que les troubles alimentaires apparaissent le
plus souvent à cette période de
la vie, c'est justement au moment de l'adolescence
que nous pouvons accompagner les jeunes pour les
aider à mieux orienter leurs comportements
de santé.
S. H. : N'est-ce pas de l'éducation
thérapeutique ?
Je préfère la notion d'éducation
pour la santé à celle d'éducation
thérapeutique car elle me semble plus large
et mieux correspondre à l'exercice médical
qui est le mien. Bien sûr, les comportements
alimentaires et leurs troubles, l'anorexie ou
la boulimie, sont des maladies qui nécessitent
des soins. Mais je pense que le concept d'éducation
pour la santé est plus approprié
à l'âge de l'adolescence. C'est un
moment dans la vie où l'on observe toute
une constellation de représentations et
d'attitudes qui sont évidemment très
influencées par l'extérieur. Ce
n'est donc pas, uniquement, de l'éducation
thérapeutique, c'est-à-dire apprendre
à se soigner, mais bien apprendre à
s'occuper de sa santé et plus largement
à gérer sa vie quotidienne.
S. H. : Cette approche éducative
a-t-elle une place particulière dans votre
pratique professionnelle ?
Oui. Je consacre une partie importante de la consultation
à l'éducation pour la santé.
C'est sans doute parce que j'ai une formation
de médecin d'adolescents que j'ai appris
à consacrer un peu plus de temps que mes
confrères généralistes ou
spécialistes à l'éducation.
C'est un moment de la consultation qui va permettre
au jeune d'exprimer ce qu'il ressent et ses besoins.
Quand, dans le service, il est procédé
à l'examen physique d'une adolescente,
par exemple, on profite de ce bilan pour expliquer
ce que nous faisons, ce qui se passe, et ainsi
essayer de répondre aux questions qui surviennent.
Pourquoi une anorexique a-t-elle les mains froides
? Nous expliquons la circulation sanguine et le
fonctionnement du cur. Nous avons une approche
dynamique, interactive, libre, sans forcément
utiliser des planches explicatives. On prend la
tension, on a un stéthoscope
ça
permet de faire écouter son battement cardiaque
à l'adolescente. En fait, nous profitons
de cette approche exceptionnelle du corps, pour
travailler sur les représentations et la
prise de conscience du fonctionnement du corps.
S. H. : Et du point de vue de l'adolescente
?
Une fois encore, l'adolescence est bien un moment
particulier de découvertes, où s'installent
des orientations pour l'avenir. L'approche du
corps est fondamentale. L'adolescente, surtout
si elle connaît des troubles alimentaires,
a du mal à mettre des mots sur ce qu'elle
ressent. C'est l'occasion d'essayer de caractériser
ses sensations. La faim, par exemple. Cette notion
de faim est un symptôme important dans la
définition du trouble alimentaire. Ce n'est
pas évident pour cette jeune fille de dire
comment elle sait qu'elle a faim. Tout ce travail
ne peut se faire en une seule consultation, vous
vous en doutez. Nous essayons d'installer une
relation de confiance, de simplicité, dans
laquelle l'écoute de l'adolescente sert
de trame. Et, en fonction de ce qu'elle exprime,
nous allons lui proposer, par des exercices à
faire chez elle, par exemple, de travailler sur
une sensation particulière. Toute la partie
thérapeutique se construit autour de cette
approche éducative. D'où l'importance,
pour moi, d'appeler cette approche une éducation
pour la santé. Ce n'est pas que de la sémantique.
S. H. : Pourquoi et comment incluez-vous
les familles et l'entourage dans cette démarche
éducative ?
Nous ne pouvons pas concevoir de soigner des adolescentes
sans impliquer leurs proches. Nous recevons toujours
avec elles un parent, voire la famille entière.
Surtout si cela concerne une jeune anorexique.
Nous parlons ensemble des repas, de la cuisine
familiale, du contexte relationnel, etc. Le champ
est large. C'est tellement important, dans l'analyse
du trouble alimentaire et dans sa compréhension,
de prendre le temps de l'écoute des proches
et de s'intéresser à l'environnement
de l'adolescente concernée. C'est la famille,
bien sûr, mais aussi les copains et les
personnes significatives de son entourage. Ce
peut être aussi des éducateurs si
cette jeune est suivie, des assistants sociaux,
des professionnels de la justice, etc. C'est aussi
évidemment l'école si les enseignants
et les personnels scolaires ont une relation privilégiée
avec la patiente. Auprès de cet environnement,
nous recueillons des informations, et nous apportons
aussi des éléments de connaissance
et d'accompagnement utiles pour la jeune adolescente,
souvent plongée dans le déni de
ses troubles. Nous essayons ainsi de mettre en
place des actions, des gestes, des pratiques qui,
je crois, sont de l'éducation pour la santé.
S. H. : Quels sont les axes d'intervention
en éducation pour la santé que vous
préconisez à vos patients ?
J'en vois trois très complémentaires.
Le premier est ce que j'appelle l'image du corps
(NDLR : voir aussi à ce propos l'article
de Xavier Pommereau dans ce même numéro).
Cet axe d'intervention répond directement
la demande de 70 à 80 % des jeunes filles
de nos pays, qui affirment : " Je veux
maigrir, je veux changer mon corps, je me trouve
trop grosse
" Notre intervention
consiste alors à aborder les questions
des vêtements, de la représentation
du corps, au travers d'éléments
qui les intéressent. Progressivement, la
notion de corps nouveau et les caractéristiques
personnelles sont abordées et intégrées.
Même chose pour la puberté et la
sexualité. Le deuxième axe est plutôt
lié à l'alimentation et à
l'activité physique. Il s'agit d'un axe
comportemental. Nous allons essayer de travailler
sur ces comportements. Augmenter ou diminuer l'activité
physique, expliquer les conditions d'une bonne
alimentation. Là, il ne s'agit pas seulement
de parler de diététique. Il s'agit
plutôt d'évoquer les conditions d'un
repas, de ce moment de convivialité et
d'échanges à rechercher avec la
famille et les proches. Et, enfin, le dernier
axe est consacré au développement
en général. Il concerne les aspects
physiques, psychiques, sociaux, et intègre
l'environnement et le milieu de vie.
S. H. : Est-ce que vous constatez dans
votre pratique des éléments de blocage
ou des difficultés particulières
?
Du côté de l'adolescente, l'approche
globale permet bien souvent de parler plus facilement
de l'alimentation, des activités, voire
du projet thérapeutique dans son ensemble.
Cela évite de focaliser l'attention sur
le trouble. Nous avançons ensemble, doucement.
Pour un trouble du comportement alimentaire, il
nous faut bien une année d'accompagnement,
et très souvent plusieurs années
en cas d'anorexie ou de boulimie. Nous avons une
difficulté parfois, non avec la famille,
mais avec le fait que l'adolescente, dans son
environnement, se sent le point de mire. Là
encore, il faut du temps. Dans le cas d'un fonctionnement
familial franchement perturbé, nous insistons
particulièrement sur la pluridisciplinarité
de la prise en charge, incluant une psychothérapie
individuelle et une thérapie de la famille.
S. H. : Comment agir en amont des troubles
? Quels messages d'éducation pour la santé
souhaitez-vous transmettre ?
Le premier message serait : " Vivons la
différence ! " J'entends sans
cesse dans la bouche des jeunes qu'elles veulent
ressembler à une image qui est toujours
la même, celle que nous propose la société,
une sorte d'idéal imposé. Respectons
la différence, que ce soit la couleur,
la langue, la forme du corps, et la génétique.
Ensuite, je dirais : " Essayons de baisser
le niveau d'exigence et de performance que nous
avons par rapport aux adolescents. "
Cela commence dès l'enfance. Il est frappant
pour nous, professionnels, de voir arriver dans
nos consultations des parents, accompagnés
de leurs enfants, nous demandant de les faire
maigrir. Ces parents ont clairement un niveau
d'exigence trop élevé. Mais ils
ne sont pas les seuls responsables car ils sont
eux-mêmes fortement influencés par
le culte de la performance, omniprésent
dans notre société. Et, d'ailleurs,
les adolescentes y sont aussi sensibles. Dans
un tel cadre, il est de notre responsabilité
d'inverser la vapeur. Parlons de plaisir à
ces jeunes qui n'entendent que les mots stop ou
restriction ! Le plaisir est intégré
à la vie. Certains jeunes occultent cette
notion de plaisir et n'osent pas en parler. Enfin,
parlons du rôle du corps avec eux. Le corps
est un sujet d'intérêt et de préoccupation
très important chez l'adolescent. Ce n'est
pas pour rien que les troubles alimentaires se
développent dans cette tranche d'âge.
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