sommaire n° 394
 
dossier " anorexie, boulimie : prévenir, éduquer, soigner "

" Les soins se construisent autour
de l'éducation pour la santé "

 
  Françoise Narring reçoit en consultation à l'hôpital universitaire de Genève des jeunes dont certains souffrent d'anorexie ou de boulimie, dans une unité spécialisée dans les adolescents. Elle explique pourquoi, avant la stricte prise en charge médicale, l'écoute est un facteur clé de la démarche, ainsi que l'éducation pour la santé, qui consiste notamment à déconstruire le modèle dominant de la jeune femme mince, en travaillant sur
l'image du corps.
     

Propos recueillis par
Denis Dangaix

 

Entretien avec le docteur Françoise Narring, médecin adjointe agrégée, en charge de l'unité Santé Jeunes de l'hôpital universitaire de Genève.

La Santé de l'homme : Avez-vous une définition personnelle de l'éducation pour la santé ?

Françoise Narring : Il peut y en avoir plusieurs. Mais, concrètement, je pense que l'éducation pour la santé permet à l'adolescent de développer des comportements sains et favorables à sa santé. L'adolescence est un moment de différenciation, où s'instaurent des gestes, des attitudes, qui vont durer la vie entière. L'adolescent va passer d'un comportement d'enfant à son futur comportement d'adulte, qu'il va progressivement s'approprier. Et, parce que les troubles alimentaires apparaissent le plus souvent à cette période de la vie, c'est justement au moment de l'adolescence que nous pouvons accompagner les jeunes pour les aider à mieux orienter leurs comportements de santé.

S. H. : N'est-ce pas de l'éducation thérapeutique ?

Je préfère la notion d'éducation pour la santé à celle d'éducation thérapeutique car elle me semble plus large et mieux correspondre à l'exercice médical qui est le mien. Bien sûr, les comportements alimentaires et leurs troubles, l'anorexie ou la boulimie, sont des maladies qui nécessitent des soins. Mais je pense que le concept d'éducation pour la santé est plus approprié à l'âge de l'adolescence. C'est un moment dans la vie où l'on observe toute une constellation de représentations et d'attitudes qui sont évidemment très influencées par l'extérieur. Ce n'est donc pas, uniquement, de l'éducation thérapeutique, c'est-à-dire apprendre à se soigner, mais bien apprendre à s'occuper de sa santé et plus largement à gérer sa vie quotidienne.

S. H. : Cette approche éducative a-t-elle une place particulière dans votre pratique professionnelle ?

Oui. Je consacre une partie importante de la consultation à l'éducation pour la santé. C'est sans doute parce que j'ai une formation de médecin d'adolescents que j'ai appris à consacrer un peu plus de temps que mes confrères généralistes ou spécialistes à l'éducation. C'est un moment de la consultation qui va permettre au jeune d'exprimer ce qu'il ressent et ses besoins. Quand, dans le service, il est procédé à l'examen physique d'une adolescente, par exemple, on profite de ce bilan pour expliquer ce que nous faisons, ce qui se passe, et ainsi essayer de répondre aux questions qui surviennent. Pourquoi une anorexique a-t-elle les mains froides ? Nous expliquons la circulation sanguine et le fonctionnement du cœur. Nous avons une approche dynamique, interactive, libre, sans forcément utiliser des planches explicatives. On prend la tension, on a un stéthoscope… ça permet de faire écouter son battement cardiaque à l'adolescente. En fait, nous profitons de cette approche exceptionnelle du corps, pour travailler sur les représentations et la prise de conscience du fonctionnement du corps.

S. H. : Et du point de vue de l'adolescente ?

Une fois encore, l'adolescence est bien un moment particulier de découvertes, où s'installent des orientations pour l'avenir. L'approche du corps est fondamentale. L'adolescente, surtout si elle connaît des troubles alimentaires, a du mal à mettre des mots sur ce qu'elle ressent. C'est l'occasion d'essayer de caractériser ses sensations. La faim, par exemple. Cette notion de faim est un symptôme important dans la définition du trouble alimentaire. Ce n'est pas évident pour cette jeune fille de dire comment elle sait qu'elle a faim. Tout ce travail ne peut se faire en une seule consultation, vous vous en doutez. Nous essayons d'installer une relation de confiance, de simplicité, dans laquelle l'écoute de l'adolescente sert de trame. Et, en fonction de ce qu'elle exprime, nous allons lui proposer, par des exercices à faire chez elle, par exemple, de travailler sur une sensation particulière. Toute la partie thérapeutique se construit autour de cette approche éducative. D'où l'importance, pour moi, d'appeler cette approche une éducation pour la santé. Ce n'est pas que de la sémantique.

S. H. : Pourquoi et comment incluez-vous les familles et l'entourage dans cette démarche éducative ?

Nous ne pouvons pas concevoir de soigner des adolescentes sans impliquer leurs proches. Nous recevons toujours avec elles un parent, voire la famille entière. Surtout si cela concerne une jeune anorexique. Nous parlons ensemble des repas, de la cuisine familiale, du contexte relationnel, etc. Le champ est large. C'est tellement important, dans l'analyse du trouble alimentaire et dans sa compréhension, de prendre le temps de l'écoute des proches et de s'intéresser à l'environnement de l'adolescente concernée. C'est la famille, bien sûr, mais aussi les copains et les personnes significatives de son entourage. Ce peut être aussi des éducateurs si cette jeune est suivie, des assistants sociaux, des professionnels de la justice, etc. C'est aussi évidemment l'école si les enseignants et les personnels scolaires ont une relation privilégiée avec la patiente. Auprès de cet environnement, nous recueillons des informations, et nous apportons aussi des éléments de connaissance et d'accompagnement utiles pour la jeune adolescente, souvent plongée dans le déni de ses troubles. Nous essayons ainsi de mettre en place des actions, des gestes, des pratiques qui, je crois, sont de l'éducation pour la santé.

S. H. : Quels sont les axes d'intervention en éducation pour la santé que vous préconisez à vos patients ?

J'en vois trois très complémentaires. Le premier est ce que j'appelle l'image du corps (NDLR : voir aussi à ce propos l'article de Xavier Pommereau dans ce même numéro). Cet axe d'intervention répond directement la demande de 70 à 80 % des jeunes filles de nos pays, qui affirment : " Je veux maigrir, je veux changer mon corps, je me trouve trop grosse… " Notre intervention consiste alors à aborder les questions des vêtements, de la représentation du corps, au travers d'éléments qui les intéressent. Progressivement, la notion de corps nouveau et les caractéristiques personnelles sont abordées et intégrées. Même chose pour la puberté et la sexualité. Le deuxième axe est plutôt lié à l'alimentation et à l'activité physique. Il s'agit d'un axe comportemental. Nous allons essayer de travailler sur ces comportements. Augmenter ou diminuer l'activité physique, expliquer les conditions d'une bonne alimentation. Là, il ne s'agit pas seulement de parler de diététique. Il s'agit plutôt d'évoquer les conditions d'un repas, de ce moment de convivialité et d'échanges à rechercher avec la famille et les proches. Et, enfin, le dernier axe est consacré au développement en général. Il concerne les aspects physiques, psychiques, sociaux, et intègre l'environnement et le milieu de vie.

S. H. : Est-ce que vous constatez dans votre pratique des éléments de blocage ou des difficultés particulières ?

Du côté de l'adolescente, l'approche globale permet bien souvent de parler plus facilement de l'alimentation, des activités, voire du projet thérapeutique dans son ensemble. Cela évite de focaliser l'attention sur le trouble. Nous avançons ensemble, doucement. Pour un trouble du comportement alimentaire, il nous faut bien une année d'accompagnement, et très souvent plusieurs années en cas d'anorexie ou de boulimie. Nous avons une difficulté parfois, non avec la famille, mais avec le fait que l'adolescente, dans son environnement, se sent le point de mire. Là encore, il faut du temps. Dans le cas d'un fonctionnement familial franchement perturbé, nous insistons particulièrement sur la pluridisciplinarité de la prise en charge, incluant une psychothérapie individuelle et une thérapie de la famille.

S. H. : Comment agir en amont des troubles ? Quels messages d'éducation pour la santé souhaitez-vous transmettre ?

Le premier message serait : " Vivons la différence ! " J'entends sans cesse dans la bouche des jeunes qu'elles veulent ressembler à une image qui est toujours la même, celle que nous propose la société, une sorte d'idéal imposé. Respectons la différence, que ce soit la couleur, la langue, la forme du corps, et la génétique. Ensuite, je dirais : " Essayons de baisser le niveau d'exigence et de performance que nous avons par rapport aux adolescents. " Cela commence dès l'enfance. Il est frappant pour nous, professionnels, de voir arriver dans nos consultations des parents, accompagnés de leurs enfants, nous demandant de les faire maigrir. Ces parents ont clairement un niveau d'exigence trop élevé. Mais ils ne sont pas les seuls responsables car ils sont eux-mêmes fortement influencés par le culte de la performance, omniprésent dans notre société. Et, d'ailleurs, les adolescentes y sont aussi sensibles. Dans un tel cadre, il est de notre responsabilité d'inverser la vapeur. Parlons de plaisir à ces jeunes qui n'entendent que les mots stop ou restriction ! Le plaisir est intégré à la vie. Certains jeunes occultent cette notion de plaisir et n'osent pas en parler. Enfin, parlons du rôle du corps avec eux. Le corps est un sujet d'intérêt et de préoccupation très important chez l'adolescent. Ce n'est pas pour rien que les troubles alimentaires se développent dans cette tranche d'âge.

 

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 394 | MARS-AVRIL 2008 | Pages 26-27
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