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L'anorexie mentale est une terrible maladie qui
peut tuer et qui concerne un nombre préoccupant
de jeunes gens, principalement de jeunes filles,
générant des réponses thérapeutiques
diverses et tâtonnantes. Lorsque les médias
traitent de l'anorexie, ils s'appesantissent rarement
sur les troubles alimentaires eux-mêmes,
ramenés à un simple refus de manger
normalement, dans le but de maigrir.
Chacun croit savoir pourquoi certains jeunes
gens s'acharnent à toujours plus de maigreur
alors qu'ils sont éventuellement déjà
très maigres. Ils se laisseraient entraîner
par la fameuse " dictature de la maigreur
" donnée comme un fait de société.
Et l'on pense que les jeunes filles anorexiques
sont forcément sous influence pour en arriver
à de telles extrémités. Ainsi,
l'anorexie est le plus souvent présentée
comme un choix, ne pouvant déboucher que
sur des excès du fait de la vulnérabilité
des adolescents et de la force de persuasion de
ceux qui prônent la maigreur.
Société
de la performance et du contrôle de soi
Ainsi rattachée au culte de la minceur,
l'anorexie est interprétée comme
une " maladie culturelle ". Le raisonnement
est le suivant : dans les pays pauvres, les rondeurs
féminines sont un signe de richesse. C'était
d'ailleurs le cas dans notre société
française jusqu'à ce que la modernité
redéfinisse ces canons de la beauté.
Pourquoi ce culte de la minceur ? Sans doute "
en réaction " à une société
de consommation où les richesses sont synonymes
d'opulence et de fièvre consumériste.
Des collègues venus de pays africains démunis,
de passage en France, pointaient ce contraste
de nous voir soigner des jeunes filles "
ayant choisi " d'être cachectiques
(Ndlr : état d'amaigrissement dû
à la sous-alimentation) tandis que
nos centres commerciaux regorgent de nourriture.
D'un côté, des anorexiques qui se
privent et, de l'autre, " deux cents mètres
de poulets dans leurs emballages ! "
L'évolution du morphotype joue également
en faveur de silhouettes élancées
plutôt que massives.
Mais notre société est aussi celle
de la performance et du contrôle de soi.
Il s'agit d'être svelte pour surfer sur
les difficultés de l'existence. De maîtriser
ce que l'on donne à voir de soi, donc ses
formes. Or la transformation pubère des
filles et des garçons modifie radicalement
ces fameuses formes avec une différence
notable selon le sexe : entre 13 et 16 ans, les
filles prennent six kilos de graisse (rondeurs
féminines) tandis qu'entre 14 et 17 ans
les garçons prennent, eux, huit kilos de
muscle en moyenne ! C'est sans doute la raison
pour laquelle les jeunes filles mesurent le diamètre
de leurs cuisses, craignant davantage que les
garçons de prendre du poids.
Lâchage et
retenue
Dans notre société de consommation,
toutes sortes de nourritures matérielles
prétendent combler nos besoins. Et, comme
par hasard, on voit augmenter les troubles des
consommations - addictions à diverses substances
et pratiques comprises - dans le sens du lâchage
ou dans celui de la retenue ; certains passant
de l'un à l'autre, comme dans l'anorexie-boulimie.
Les témoignages abondent pour livrer la
descente aux enfers de jeunes filles qui avaient
tout pour être heureuses. On interroge leurs
parents, qui déclarent n'avoir tout d'abord
rien vu, puis avoir tout fait pour les aider mais
qui n'ont pu les sortir de la spirale infernale.
Impuissance mêlée de culpabilité,
puisqu'ils sont les parents et que les troubles
alimentaires attaquent la vie familiale. Mais
impuissance et culpabilité largement aggravées,
disent-ils, par les discours médicaux préconisant
l'isolement pur et dur de leur fille en milieu
hospitalier. Ces parents ont été
longtemps considérés par la médecine
(psychiatrie comprise) un peu comme des pestiférés.
Sur l'air de la mère " toxique "
et du père " insignifiant ",
il a fallu du temps pour que les choses commencent
à bouger... Eux en ont gardé un
très mauvais souvenir. Exclus des soins,
privés de tout contact avec leur fille
pendant des mois, ils se sont sentis accusés
d'être de " mauvais parents "
; accusation que contestent d'ailleurs les principales
intéressées avec la plus grande
énergie. Celles-ci n'ont rien à
reprocher à leurs parents. Elles se trouvaient
seulement trop grosses. C'est cela qui les a incitées
à faire un régime qui a dérapé
pour des raisons qu'elles ne s'expliquent pas.
Qui a bien pu leur monter ainsi la tête
? On regarde du côté des fabricants
d'images... La mode n'est-elle pas vouée
dans nos sociétés occidentales au
culte de la minceur ?
Malgré ce qu'elles disent et souvent ce
qu'elles croient elles-mêmes, les jeunes
filles qui deviennent anorexiques ne sont pas
emportées par cette pseudo-fièvre
de la minceur. De la même manière
qu'il est illusoire de vouloir comprendre les
toxicomanies en se contentant d'affirmer que c'est
la drogue qui crée le drogué et
en escamotant l'histoire de cette sinistre "
rencontre ", il ne faut pas croire que c'est
l'influence des sites Internet vantant la minceur
ou de la mode qui mène à l'anorexie.
Gare à l'obsession
arithmétique !
Prenons l'exemple d'une jeune fille de 1,70 mètre.
Si son poids est de 40 kilos, son indice de masse
corporelle (IMC) sera égal à 14.
Inutile de préciser qu'un suivi médical
est recommandé. Pour atteindre un IMC de
16, son poids devra franchir la barre des 45 kilos.
Elle est encore sur le fil rouge. Cinq kilos de
plus, soit 50 kilos, lui donneront un IMC de 18.
Avec encore 5 kilos de plus, elle sera considérée
comme ayant un poids normal pour sa taille. Attention,
toutefois, à ne pas tomber dans l'arithmomanie
! L'IMC dépend de l'âge et ne prend
pas en compte les différences de constitution.
À l'adolescence, il reste un repère
facile à apprécier. Et ce n'est
évidemment pas la surveillance de l'IMC
dans le monde de la mode qui réglera le
problème de l'anorexie.
Passons aussi sur les fantaisies qui amènent
nombre de jeunes filles à se restreindre
pendant quelques jours, convaincues qu'elles ont
les cuisses un peu trop grosses et " deux
kilos à perdre ". Tant que ces fantaisies
ne durent pas, il n'y a pas de souci à
se faire. Le vrai régime est celui de la
jeune fille en surpoids qui doit perdre plusieurs
kilos. Celui-là demande à être
encadré par un diététicien
ou un nutritionniste. Tout cela n'a rien à
voir avec les privations de l'anorexie mentale.
Mettre en lumière
cette " intentionnalité inconsciente
"
Pour en revenir à l'étude des causes
de l'anorexie, dans la mesure où ces jeunes
filles affirment vouloir perdre du poids parce
qu'elles se trouvent trop grosses, comment auraient-elles
pu s'infliger de semblables privations si ce n'était
sous l'influence de tout ce qui, dans nos sociétés,
participe de cette idolâtrie de la minceur
? Jeunes filles sous influence = recherche de
coupables. L'équation est imparable. On
perd ici totalement de vue que dans l'intentionnalité,
il y a toujours une part consciente qu'il est
possible d'argumenter et une part inconsciente.
Or, c'est bien d'une intentionnalité inconsciente
que relève le " régime sec
" qui est à l'origine de l'anorexie,
tandis que les motivations de l'adolescente qui
veut simplement perdre un peu de poids restent
mesurées et identifiables. La thérapie
vise donc à mettre en lumière cette
intentionnalité inconsciente de manière
à permettre à la jeune fille, par
paliers, de moins la subir et de s'en dégager.
Dans certains cas, malheureusement, ce travail
n'aboutira pas et le pourquoi de cette entreprise
effroyable d'amaigrissement demeurera sans réponse.
Jamais pourtant nous ne réussirons à
effacer cette intentionnalité inconsciente.
Nous en atténuerons l'intensité,
bien entendu, et même au point que la jeune
fille pourra vivre quasi normalement. Mais un
" vent " risquera de toujours souffler
dans sa tête.
Commencer par déculpabiliser
L'urgence est bien de déculpabiliser ;
d'abord les malheureux parents, implicitement
montrés du doigt ; ensuite les jeunes filles,
qui rendent compte de leur expérience dans
des ouvrages ou qui créent des sites prominceur
parce qu'elles sont sous le coup de cette "
passion " de maigrir et " ne le savent
pas ". Les milieux de la mode enfin qui ne
sont pas animés d'intentions cyniques mais
qui sont eux aussi leurrés par la maladie.
Nous voyons comment s'articule la fascination
qu'exerce l'anorexie alors qu'elle renvoie à
des problématiques complexes. Nous voyons
aussi la force du " leurre " de ne pas
avoir vu que le problème existait déjà
; leurre dans les explications qu'on essaie d'avancer,
dans cette croyance que des mesures visant à
mettre hors de vue les " mauvais exemples
" vont permettre d'éradiquer le problème.
Ce que ces mesures vont permettre de dégonfler,
c'est la visibilité du phénomène.
Rien d'autre.
Une autre question est posée. Les adolescentes
imitent-elles des modèles en se privant
de nourriture ? Vouloir " faire pareil "
que les autres est une revendication adolescente.
Les jeunes veulent se retrouver entre semblables,
partager des codes et des pratiques, s'inscrire
dans une communauté d'appartenance. Les
modèles qu'ils se choisissent déplaisent
généralement aux adultes ou ne correspondent
pas à leurs vues. Évidemment, lorsque
nos sociétés font l'apologie d'une
déviance pour susciter l'adhésion
des adolescents (à des fins commerciales,
idéologiques, ou autres), il y a danger.
Ne soyons pourtant pas dupes lorsque nous parlons
d'identification. Les adolescents qui vont plutôt
bien peuvent s'inspirer de modèles sans
pour autant les copier. Et ceux qui vont mal cherchent
davantage à y trouver de l'identique qu'à
les suivre aveuglément : le modèle
est alors un miroir d'eux-mêmes davantage
qu'un exemple à reproduire. Eux aussi ont
d'ailleurs tendance à se regrouper entre
semblables. Avoir des affinités, qu'est-ce
sinon trouver du " même que soi "
dans l'autre, et réciproquement. Les sites
" pro-ana " sur Internet en sont une
autre illustration. Les jeunes filles décharnées
qui s'y exhibent trafiquent leur image pour se
montrer encore plus squelettiques. Elles font
corps ensemble à défaut de pouvoir
habiter le leur et de supporter leur solitude.
Coller au plus près
de ce que l'on attend d'elles
En se focalisant sur le refus de manger, sur l'amaigrissement,
on finit par oublier qu'il est porteur d'une signification
pour le groupe familial tout entier. De ce point
de vue, en tant que praticiens, nous ne sommes
pas aidés non plus par les patientes, qui,
ne sachant pas pourquoi elles souffrent, ont tendance
à ramener l'explication au facteur "
médias ". Dans le cas le plus typique,
la jeune fille explique son anorexie par un régime
commencé à la puberté et
qui a mal tourné. Le processus est donné
comme irrémédiable. Parce que nous
sommes dans une société de la minceur,
parce que la mode et les médias sont les
porte-parole de ces idéaux, parce que les
jeunes filles cherchent à être séduisantes,
il est normal qu'elles fassent le choix de se
restreindre et de maigrir pour coller au plus
près de ce que l'on attend d'elles. Constater
que certaines, pour des raisons que l'on ne comprend
pas très bien, voient la machine s'emballer
et sont emportées par leur régime,
cela apparaît alors comme une conséquence
affreuse mais prévisible. Ce raisonnement
est commode mais il ne tient pas ! Il y a donc
un leurre à n'explorer l'anorexie que d'un
point de vue socioculturel. Ce que l'opinion constate,
c'est une augmentation très forte des troubles
du comportement alimentaire. Et d'ailleurs pas
forcément sous la forme la plus grave et
la plus constituée qu'est l'anorexie mais
sous ses formes modérées ou transitoires.
Les formes graves d'anorexie-boulimie concernent
1 % des adolescentes, soit au moins trente mille
jeunes Françaises. Et les TCA (sigle tombé
dans le domaine public pour " troubles des
conduites alimentaires "), qui s'expriment
par des crises de boulimie suivies de vomissements
provoqués, ont fortement augmenté
depuis deux décennies, atteignant une ou
deux jeunes filles sur dix. Le contexte sociétal
y est donc forcément pour quelque chose.
On peut penser qu'il favorise l'expression de
certains troubles, tandis que d'autres ont, au
contraire, tendance à régresser.
Chez les adolescentes, les crises de spasmophilie
sont ainsi beaucoup moins fréquentes que
dans les années 1970-1980. Si les mentalités
et les modes de vie évoluent avec le progrès
des sciences, pourquoi n'en serait-il pas de même
des troubles et des symptômes ? Dans une
société qui vit en direct la révolution
des communications tous azimuts, les TCA font
symptôme dans le système familial
d'aujourd'hui. Nous voyons par là que la
sociologie et la psychologie n'ont pas à
être opposées et qu'elles apportent
chacune leur part de vérité dans
la recherche de la compréhension des troubles
du comportement alimentaire.
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