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Dès la naissance, et durant toute la vie,
notre rapport à la nourriture et l'alimentation
sera souvent le reflet de notre vécu global,
notre équilibre ou au contraire notre difficulté
à nous sentir en harmonie avec nous-mêmes,
avec notre corps et avec le monde qui nous entoure.
En témoignent, par exemple, les appétits
impérieux de l'anxieux, la perte d'appétit
du déprimé, ou encore le régime
alimentaire passager des adolescentes ou des femmes
qui traversent un moment de doute.
Dans certains cas, pourtant, cette relation inhabituelle
à la nourriture et au corps s'installe
plus durablement ; ce sont les conduites anorexiques
et boulimiques dans lesquelles s'engage un nombre
important de jeunes filles et de jeunes femmes.
En l'absence de propositions adaptées d'aide
et de soins, ces conduites pourront gravement
perturber leur développement.
Bien que fort médiatisés, en particulier
dans la presse féminine, ces troubles ne
bénéficient pas pour l'instant,
dans notre pays, d'une réelle prise en
compte des pouvoirs publics. Faute d'une information
suffisante et d'une politique de prévention
et de soins concernant ces troubles, les différents
intervenants de proximité auprès
de ces jeunes, notamment dans les milieux scolaire
et universitaire, se sentent souvent démunis.
C'est pourquoi il était important qu'un
dossier de La Santé de l'homme soit consacré
à cette problématique, qui mobilise
encore beaucoup d'idées reçues et
justifie que des mesures d'éducation pour
la santé soient réfléchies
et développées.
Ces troubles des conduites alimentaires, qu'il
faut différencier des habitudes de grignotage
et de suralimentation régulière
rencontrées chez beaucoup
de sujets obèses ou en surpoids, sont désormais
considérés par la majorité
des cliniciens comme du registre des addictions
sans drogue, c'est-à-dire purement comportementales.
Outre l'association fréquente à
d'autres troubles des conduites (abus d'alcool
ou de psychotropes, conduite suicidaire ou d'automutilation,
etc.), un certain nombre d'arguments étaye
ce rapprochement entre troubles du comportement
alimentaire et addictions comportementales. Il
s'agit d'abord de la place de la boulimie, cette
envie irrésistible de se gaver qui, même
lorsqu'elle n'est pas (encore) agie, est souvent
déjà bien présente dans la
tête des femmes concernées, et cette
envie qui participe à l'émergence
de ce besoin de maîtrise forcenée
qui caractérise l'anorexie restrictive.
Longtemps méconnues, les conduites boulimiques
sont devenues une réalité clinique
incontournable. Elles sont très souvent
associées à des conduites de restriction
qui participent à leur entretien, en de
subtiles boucles à différents niveaux.
Elles concernent également des femmes plus
âgées, ainsi qu'un pourcentage d'hommes
plus important qu'auparavant.
Une prise en charge inégale
sur le territoire français
Délai d'attente de un à trois mois,
recours réduit à l'hospitalisation
de jour et aux thérapies familiales
Il reste beaucoup à faire, selon une enquête
menée auprès des services de soins.
Une enquête par questionnaire a été
réalisée par l'Afdas-TCA, en 2006,
visant à recenser les différentes
structures de soins et associations, pour rendre
compte de la prise en charge des troubles du comportement
alimentaire (TCA) sur le territoire. Cinquante
structures de soins et dix-huit associations ont
répondu.
L'enquête révèle certaines
disparités entre les structures de soins
en termes de spécialisation dans la prise
en charge des TCA et le manque de structures proposant
une prise en charge spécialisée
et formalisée. Les services de psychiatrie
et d'endocrinologie des hôpitaux ainsi que
les cliniques psychiatriques assurent l'essentiel
de cette prise en charge. Parmi les structures
interrogées, 47,7 % disposent de lits réservés
pour les personnes anorexiques et boulimiques.
L'hospitalisation en temps plein et les consultations
restent les soins les plus proposés. Mais
les délais d'attente sont relativement
longs, de un à trois mois. À l'inverse,
le recours à l'hospitalisation de jour,
à l'approche nutritionnelle et aux thérapies
familiales est peu pratiqué.
Des associations agissent en complémentarité
avec les structures de soins. Créées
à l'initiative d'anciens patients et de
parents, elles interviennent principalement pour
l'accompagnement des patients et de leurs familles,
dans le champ de la prévention.
À la suite de cette enquête, un annuaire
national a été établi. Il
est accessible sur le site http:// www.anorexieboulimie-afdas.fr/
Contenir ce qui leur
échappe
Un autre argument pour soutenir une conception
addictive de ces troubles, y compris dans les
formes restrictives pures, est l'évocation
des effets psychobiologiques du jeûne, souvent
combinés aux effets d'une hyperactivité
physique associée. Cette combinaison provoque
la stimulation des systèmes opioïdes
cérébraux, et plus largement de
ce que l'on appelle le " circuit de récompense
" ; combinaison qui représente donc
une véritable toxicomanie endogène
auto-induite. Enfin, à un niveau plus psychopathologique,
ces comportements, avec ou sans consommation de
substances psychoactives, peuvent correspondre
chez ces jeunes à une tentative de contenir,
à travers le recours au corps et aux sensations,
ce qui leur échappe et les angoisse à
de nombreux niveaux, notamment relationnel.
Les conduites anorexiques-boulimiques viennent
donc en général révéler
des difficultés développementales
liées à des fragilités anciennes,
en particulier en termes de confiance et de sécurité
personnelle. Ces fragilités contribuent
à rendre particulièrement angoissants
les enjeux de la période de l'adolescence,
ceux liés notamment au processus de séparation-individuation.
Ces troubles se trouvent à la croisée
de facteurs de vulnérabilité et
de risques multiples (combinés de façon
chaque fois singulière), pour les uns environnementaux,
pour les autres individuels et familiaux, biologiques,
voire génétiques, aussi bien que
psychologiques, car issus des aléas du
développement psychoaffectif.
Le corps comme rempart
À la rencontre de l'impact possible de
l'idéal social de minceur et des exigences
de performance sans limite que véhicule
notre société occidentale moderne,
ces troubles soulignent la place centrale du corps
et de l'image du corps. Celui-ci devient une sorte
de rempart identitaire et narcissique, quand d'autres
ressources s'avèrent insuffisantes, en
particulier celles issues du monde interne, de
la psyché. Ces éléments devraient
inciter à une attention particulière
à la manière dont s'organisent à
l'adolescence ces enjeux, ainsi qu'à une
certaine prudence dans l'instauration de régimes
en cas de surpoids, surtout quand celui-ci est
modéré.
Ces troubles sont en effet à l'origine
de dommages nombreux et variés tant chez
ceux ou surtout celles qui les présentent
que du côté de leur entourage, en
particulier familial, avec d'importantes conduites
d'autorenforcement qui fonctionnent en boucle
et qui sont à déjouer. Parmi les
diverses conséquences et complications
somato-biologiques qui peuvent aller dans les
cas extrêmes jusqu'à la mort, il
faut accorder une place particulière aux
troubles de la fertilité, y compris dans
certaines formes subaiguës. Cela rend compte
du fait qu'un nombre significatif de femmes consultant
un centre de procréation médicalement
assistée présentent un trouble du
comportement alimentaire plus ou moins dégradé
et justifiant des soins spécifiques préalables
à toute autre approche.
Critères
diagnostiques de l'anorexie mentale (DSM-IV)
Le DSM-IV est le Diagnostic and Statistical Manual,
un outil de classification des troubles mentaux,
créé par l'Association américaine
de psychiatrie. Ce catalogue des maladies psychiatriques
en est à sa quatrième version. Ce
DSM-IV est donc le manuel diagnostique et statistique
des troubles mentaux de l'École américaine
de psychiatrie, qui fait référence
au niveau international.
A : refus de maintenir le poids corporel
au niveau ou au-dessus d'un poids minimum normal
pour l'âge et la taille (perte de poids
conduisant au maintien du poids < 85 % du poids
attendu, ou incapacité à prendre
du poids pendant la période de croissance,
conduisant à un poids < 85 % du poids
attendu).
B : peur intense de prendre du poids ou
de devenir gros, alors que le poids est inférieur
à la normale.
C : altération de la perception
du poids ou de la forme de son propre corps, influence
excessive du poids ou de la forme corporelle sur
l'estime de soi, ou déni de la gravité
de la maigreur actuelle.
D : chez les femmes postpubères,
aménorrhée, c'est-à-dire
absence d'au moins trois cycles menstruels consécutifs
(une femme est considérée comme
aménorrhéique si les règles
ne surviennent qu'après administration
d'hormones, par exemple des strogènes).
De type restrictif : pendant l'épisode
actuel d'anorexie mentale, le sujet n'a pas, de
manière régulière, présenté
de crises de boulimie ni recouru aux vomissements
provoqués ou à la prise de purgatifs
(laxatifs, diurétiques, lavements).
De type avec crise de boulimie/vomissements
ou prise de purgatifs : pendant l'épisode
actuel d'anorexie mentale, le sujet a, de manière
régulière, présenté
des crises de boulimie et/ou recouru aux vomissements
provoqués ou à la prise de purgatifs.
J.-L. V.
Critères diagnostiques
de la boulimie nerveuse (DSM-IV)
A : épisodes récurrents d'hyperphagie
incontrôlée (un épisode d'hyperphagie
incontrôlée consiste en des prises
alimentaires, dans un temps court inférieur
à deux heures, d'une quantité de
nourriture largement supérieure à
celle que la plupart des gens mangeraient dans
le même temps et les mêmes circonstances
et en une impression de ne pas avoir le contrôle
des quantités ingérées ou
de la possibilité de s'arrêter).
B : le sujet met en uvre des comportements
compensatoires visant à éviter la
prise de poids (vomissements provoqués,
prises de laxatifs ou de diurétiques, jeûnes,
exercice excessif).
C : les épisodes d'hyperphagie incontrôlée
et les comportements compensatoires pour prévenir
une prise de poids ont lieu en moyenne deux fois
par semaine durant au moins trois mois.
D : le jugement porté sur soi-même
est indûment influencé par la forme
et le poids du corps.
E : le trouble ne survient pas exclusivement
au cours des épisodes d'anorexie.
De type avec vomissements ou prises de purgatifs
: pendant l'épisode actuel de boulimie,
le sujet a eu régulièrement recours
aux vomissements provoqués ou à
l'emploi abusif de laxatifs, diurétiques,
lavements.
De type sans vomissements ni prises de purgatifs
: pendant l'épisode actuel de boulimie,
le sujet a présenté d'autres comportements
compensatoires inappropriés, tels que le
jeûne ou l'exercice physique excessif, mais
n'a pas eu régulièrement recours
aux vomissements provoqués ou à
l'emploi abusif de laxatifs, diurétiques,
lavements.
J.-L. V.
Un accompagnement
L'ambition de l'approche thérapeutique
de ces troubles est non seulement de permettre
des changements significatifs au niveau alimentaire
et pondéral, rompant l'engrenage cognitivo-comportemental
et physiopathologique à l'uvre, mais
également d'accompagner aussi longtemps
que nécessaire ces patients vers de réelles
possibilités d'individuation et de réalisation
personnelle. Cet accompagnement fait appel à
des intervenants pluridisciplinaires et pluriprofessionnels
formés à ces approches, idéalement
coordonnés au sein de réseaux d'aide
et de soins, et faisant une place aux associations
d'usagers et des familles.
Il y a deux ans, une association d'envergure
nationale a été créée
pour favoriser le développement d'approches
spécialisées à l'intention
de ces patients et de leur famille : l'Association
française pour le développement
d'approches spécialisées des troubles
du comportement alimentaire (Afdas-TCA). Soutenue
depuis son lancement par la Fondation de France,
elle réunit la majorité des professionnels
déjà impliqués sur le territoire
national, tels que des psychiatres, des pédiatres
d'adolescents et des endocrinologues-nutritionnistes.
Cette association a fédéré
les énergies autour du recensement des
ressources cliniques existantes et des projets
de recherche multicentriques spécifiques.
Elle s'attache également à promouvoir
le travail en réseau ainsi que les thérapies
familiales dans ce champ clinique. Elle s'est
tout récemment dotée d'un site Internet
(http://www.anorexieboulimie-afdas.fr).
Ce dossier réunit les contributions de
plusieurs membres de l'Afdas-TCA et celles de
quelques autres professionnels ayant une expertise
particulière dans le domaine concerné.
Il présente une analyse de cette problématique
et un état des pratiques dans un secteur
dans lequel l'information est peu abondante. L'ambition
est donc bien ici de fournir des données
utiles à la pratique quotidienne des lecteurs
de La Santé de l'homme, c'est-à-dire
l'ensemble des professionnels de l'éducation,
de la santé et du social, ainsi que tous
ceux qui sont impliqués à des titres
divers dans la promotion de la santé, de
la prévention et de l'éducation
à la santé.
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