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Il est intéressant de constater à
quel point l'Institut national de prévention
et d'éducation pour la santé et
l'Institut national de santé publique du
Québec, poursuivant la mission commune
de prévenir la maladie et d'améliorer
la santé de la population, exercent leur
rôle de façon très différente.
En France, la prévention vise à
convaincre la population d'adopter des comportements
sains. À cette fin, on utilise les médias,
on compte sur les médecins et cabinets,
on donne accès à de l'information
téléphonique, on assure une éducation
à la santé en milieu scolaire, on
prépare des outils d'information, on rédige
des publications pour différents publics,
etc. Pour améliorer la santé de
la population, les organisations de prévention
ou d'éducation pour la santé, en
France, mettent l'accent sur des mesures ciblant
les individus.
Le Québec insiste davantage sur les mesures
ciblant les environnements. Le Canada a été
le premier pays industrialisé à
mettre en lumière les limites de la médecine
et des soins comme moyens d'améliorer la
santé et à introduire la notion
des habitudes de vie dans sa politique de santé.
Le Canada a été l'hôte de
la première conférence internationale
en promotion de la santé, et la charte
d'Ottawa demeure, après plus de vingt ans,
un guide phare des actions visant à améliorer
la santé des populations. Depuis, promouvoir
la santé veut dire élaborer une
politique publique saine, créer des milieux
favorables, renforcer l'action communautaire,
réorienter les services de santé
et acquérir des aptitudes individuelles.
Cependant, malgré cette ouverture et des
actions globales pour favoriser la santé,
le développement des actions individuelles
visant l'adoption d'habitudes de vie saines a
fait l'objet de la plus grande attention.
Actions sur les comportements
et les environnements : complémentaires
Ainsi, les années 1970 et 1980 ont connu
un développement accéléré
des recherches et des expérimentations
visant les changements de comportement (1). Selon
le modèle de croyance relatif à
la santé, un individu peut faire des gestes
pour prévenir une maladie s'il possède
des connaissances minimales en matière
de santé, et s'il considère la santé
comme une dimension importante. Selon la théorie
sociale cognitive, une personne adoptera un comportement
si elle croit que ce comportement peut contribuer
à l'atteinte de ses objectifs personnels,
et si elle a suffisamment confiance en sa capacité
d'adopter ce comportement au moment opportun (2).
Au cours de cette même période, de
nombreux programmes destinés à convaincre
les gens de modifier leur comportement ont été
mis en place dans les pays industrialisés.
Souvent, les gouvernements ont été
porteurs de programmes ou de politique d'envergure
visant la prévention des problèmes
de santé, notamment parce qu'ils devenaient
de plus en plus préoccupés par la
hausse vertigineuse des coûts des soins
de santé (1).
Cependant, influencer les comportements individuels
est une tâche difficile qui, sans un travail
parallèle sur les environnements dans lesquels
les gens vivent, donne des résultats très
limités (3). De nos jours, autant les éducateurs
pour la santé que les spécialistes
en communication de masse et en marketing social
reconnaissent l'importance des environnements
favorables à l'adoption des comportements
de santé. C'est pourquoi, dès les
années 1980, pour bien intégrer
actions individuelles et actions sur les environnements,
tout le champ qui a trait aux stratégies
visant l'amélioration de la santé
est renommé promotion de la santé,
induisant ainsi que se limiter à changer
les modes de vie individuels n'est plus une option
viable (3).
L'éducation
à la santé et le " mur "
des inégalités sociales
Dans cette nouvelle démarche, le Canada
et le Québec ont joué un rôle
important. L'appellation d'éducation pour
la santé n'est réservée que
pour désigner une stratégie de promotion
de la santé parmi d'autres. En France,
en revanche, l'éducation pour la santé
est plus répandue que la promotion de la
santé. Cette distinction se reflète
parfaitement dans les mandats confiés aux
organisations publiques françaises et québécoises.
Ainsi, en France, l'Institut national de prévention
et d'éducation pour la santé met
surtout en uvre des interventions visant
des changements de comportements individuels alors
qu'au Québec l'Institut national de santé
publique intègre, dans sa mission, toute
une variété d'interventions, notamment
celles qui visent directement la création
d'environnements favorables à la santé.
Cela l'a conduit d'ailleurs à négliger
les actions visant les comportements individuels,
comme s'il était inutile d'informer la
population sur les modes de vie sains.
Au-delà de ce débat, de nombreux
auteurs expriment des critiques acerbes à
l'égard des actions individuelles. En effet,
dans les pays industrialisés, où
les principales causes de mortalité sont
les maladies chroniques, la solution avancée
serait que les gens se nourrissent mieux, qu'ils
arrêtent de fumer et qu'ils fassent de l'exercice
physique. Or, depuis les années 1980, la
connaissance des déterminants sociaux de
la santé est venue donner une image beaucoup
plus nuancée et réaliste de la responsabilité
individuelle en matière de santé
(1). Il faut noter l'importance des études
britanniques sur la compréhension des inégalités
sociales de santé. Ainsi, les études
de Marmot et de ses collaborateurs nous ont appris
que les personnes appartenant aux couches sociales
supérieures étaient en meilleure
santé que celles se trouvant à l'échelon
inférieur. Dans toutes ces études,
un contrôle a été exercé
sur les facteurs connus associés aux maladies,
et ni le tabac, ni le cholestérol n'expliquent
les différences observées entre
les groupes sociaux.
Prendre en compte
les déterminants sociaux de santé
Dennis Raphaël (4) a étudié
la part des problèmes de santé qu'il
est possible d'attribuer aux inégalités
sociales au Canada. Il déplore que l'organisme
gouvernemental canadien chargé de compiler
les statistiques de population identifie le tabagisme,
l'exercice physique, le poids, le stress et la
dépression comme facteurs explicatifs des
différences d'état de santé
entre les régions canadiennes, alors que
les données permettent de conclure que
le revenu individuel est de loin la meilleure
explication (4). De tous les pays développés,
le Canada est l'un de ceux qui affichent les taux
de pauvreté générale et infantile
les plus élevés. En France, moins
de 8 % des enfants vivent dans la pauvreté,
ce taux avoisine les 15 % au Canada (4). Les pays
ayant pris le virage néolibéral
de façon le plus accentuée sont
ceux qui ont perdu le plus de terrain en matière
de santé. Ainsi, la Grande-Bretagne et
les États-Unis se situaient aux 7e
et 8e rangs sur 18, en 1960, quant
à la mortalité infantile. En 2000,
ils sont aux 15e et 18e rangs. Le Canada est passé
du 9e au 12e rang. Les pays
scandinaves, socio-démocrates, où
les taux de pauvreté sont le plus faibles,
présentent des états de santé
supérieurs. Les pays d'Europe du centre-ouest
(France, Italie, Allemagne) sont mitoyens (5).
Le Québec et le Canada ont eu beaucoup
de difficultés à mettre en pratique
les discours très progressistes de promotion
de la santé pour lesquels ils avaient acquis
le titre de leaders mondiaux. Ils n'affichent
plus de déficit budgétaire depuis
des années mais ont laissé s'effriter
les filets de sécurité sociale et
caracoler les écarts de revenus entre les
riches et les pauvres. Cela n'empêche pas
le gouvernement du Québec et les organisations
de santé publique de redoubler d'ardeur
pour la création d'environnements favorables
à la santé.
Lutter contre la
pauvreté
Créer des environnements favorables à
la santé exige nécessairement d'intensifier
la lutte contre la pauvreté et les écarts
de santé entre les groupes de la société.
Un revenu suffisant permet l'accès au logement,
à l'habillement, à la nourriture,
aux transports, à un environnement de qualité,
mais aussi à la culture et à l'éducation.
Lutter contre la pauvreté, c'est aussi
combattre la dévalorisation, le manque
de soutien social et l'exclusion. Le Québec
offre une grande variété de services
pour contrer les effets de la pauvreté,
notamment en direction des familles des milieux
les plus pauvres, en vue de favoriser le pouvoir
d'agir des personnes (6). Néanmoins, les
recherches québécoises ont démontré
depuis longtemps qu'aucune gamme de services,
aussi intensifs et de qualité pourront-ils
être, ne réussira à contrer
complètement les effets de la pauvreté,
et le transfert intergénérationnel
maintes fois observé de ce phénomène
de la pauvreté (7). Il faut donc s'attaquer
aux causes structurelles de la pauvreté,
et le Québec a fort à faire pour
rejoindre les pays les plus performants en ce
domaine. Il ne refuse pas de voir le problème
et a récemment adopté la loi visant
à lutter contre la pauvreté et l'exclusion
sociale, une loi résolument tournée
vers la redistribution de la richesse collective.
Sera-t-elle vraiment appliquée ? Le moral
des Québécois et des Canadiens,
à l'heure actuelle, ne va vraiment pas
dans le sens de payer plus d'impôts et d'aider
davantage les plus démunis.
Créer des
environnements favorables
Créer des environnements favorables à
la santé veut dire aussi créer des
communautés solidaires (6). Les efforts
de redistribution des richesses sont évidemment
à la base de la solidarité entre
les groupes sociaux mais certains groupes de la
population du Québec sont financièrement
plus riches tout en étant moins résistants,
moins résilients que d'autres collectivités
moins riches mais caractérisées
par une forte cohésion sociale. Les acteurs
de santé publique du Québec, en
collégialité avec les partenaires
régionaux et locaux, conduisent des actions
qui visent le développement social et le
développement des communautés. La
participation des citoyens et les efforts concertés,
le travail en réseau sont des ingrédients
essentiels pour assurer le succès de ces
démarches de développement des communautés.
Les projets peuvent concerner la réhabilitation
des vieux quartiers, le soutien aux personnes
âgées, la mise en uvre de cuisines
collectives, l'organisation des transports. Le
réseau québécois des villes
et villages en santé, mouvement en force
depuis vingt ans, est une belle illustration de
stratégie de promotion de la santé
qui intervient sur le cadre de vie, plutôt
que sur les personnes, qui s'appuie sur l'idée
qu'une bonne qualité de vie va de pair
avec une meilleure santé, qui mise sur
le leadership des municipalités
en matière de concertation, sur leur habileté
à répondre aux besoins de leurs
citoyens, sur la capacité des municipalités
d'agir sur des déterminants sociaux présents
à l'échelle locale.
La lutte contre le
tabagisme au Québec et contre l'insécurité
routière en France
Le gouvernement du Québec vient de lancer
son plan d'actions de promotion de saines habitudes
de vie et de prévention des problèmes
liés au poids (8). Ce plan est le résultat
des efforts faits au Québec, notamment
par les instances de santé publique, pour
faire accepter par le gouvernement et la population
qu'il faut agir sur les environnements pour faciliter
l'adoption de comportements sains. Il est rarement
possible d'agir sans passer par l'adoption de
politiques publiques affichant la santé
comme valeur phare. Ainsi, après des années
d'information et de sensibilisation, les politiques
de taxation et la réglementation interdisant
l'usage du tabac dans les lieux publics ont permis
d'atteindre les plus bas niveaux de tabagisme
enregistrés. C'est aussi par des politiques
publiques que la France a fait chuter de 7 514,
en 1998, à 4 857 le nombre des décès
par accident de la route. Au Québec, de
telles politiques publiques qui ont largement
contribué, en France à créer
des environnements favorables à la santé
n'ont pas encore été adoptées,
alors que le bilan routier s'est détérioré
depuis quelques années. Des politiques
alimentaires doivent être mises en place
pour garantir l'accès à des aliments
sains et abordables dans les différents
milieux de vie. Encore aujourd'hui, on trouve
des boissons ou des aliments de faible valeur
nutritionnelle dans les écoles, alors qu'en
France la loi du 9 août 2004 sur la politique
de santé publique a imposé le retrait
de tous les distributeurs d'aliments et de boissons
à compter de la rentrée 2005.
La lutte contre l'obésité
au Québec : nouveau défi
Il importe que la population puisse avoir accès
à des infrastructures sportives à
faible coût, à des parcs publics
attrayants, à des pistes cyclables sécuritaires,
à des transports publics, à tous
ces moyens qui rendent les gens plus actifs. Le
virage est important dans une Amérique
du Nord où la voiture est omniprésente,
alors que l'embonpoint et l'obésité
sont à la hausse et réclament des
actions immédiates et vigoureuses. Pour
venir à bout de cette épidémie,
il est nécessaire de consacrer toute l'énergie
que requiert la création d'environnements
favorables à la santé, de mettre
en place des politiques saines. Au Québec,
en 2004, des partenaires de santé publique
avaient lancé un appel à la mobilisation
pour s'attaquer à l'obésité
et à la préoccupation excessive
à l'égard du poids (Groupe de travail
provincial sur la problématique du poids,
2004). Il visait à engager dans l'action
trois secteurs stratégiques (les secteurs
de l'agroalimentaire, de l'environnement bâti
et du socioculturel), en vue de solutionner ce
problème de société. Il ne
sera pas possible de créer d'environnement
favorable sur ce problème sans la collaboration
intersectorielle et de nécessaires politiques
publiques saines.
Les environnements sociaux et économiques
sont d'importants déterminants pour la
santé. Les épisodes de smog et de
chaleurs intenses qui deviendront de plus en plus
fréquents avec les changements climatiques
affectent la santé de toute la population,
mais ont plus de conséquences chez les
plus pauvres. Les bruits de proximité d'autoroute
ou les zones urbaines densément peuplées
et aux habitats de faible qualité ont aussi
des impacts sur la santé.
La France et le Québec
: des collaborations fructueuses
Même si les organisations françaises
orientent la prévention et l'éducation
pour la santé essentiellement sur des mesures
individuelles, la France est tout de même
engagée depuis longtemps dans la création
d'environnements favorables à la santé,
notamment au travers de mesures de redistribution
des richesses, de soutien aux familles, de politique
alimentaire ou de sécurité routière.
Au Québec, même si le concept des
environnements favorables est bien intégré,
les intervenants en promotion de la santé
devront redoubler d'ardeur pour convaincre les
décideurs de s'engager sur ce terrain.
Les Québécois devront aussi consacrer
plus d'attention et d'efforts aux mesures individuelles
destinées à convaincre la population
d'adopter de saines habitudes de vie. L'Institut
national de santé publique du Québec
et ses partenaires ont récemment réagi
au danger que représente la mise à
l'écart des interventions visant les individus,
et s'est vu confier le mandat de mettre sur pied
un bureau de la communication en santé.
Les professionnels de la communication réaliseront
des outils d'éducation et d'information,
et l'expertise de l'Institut national de prévention
et d'éducation pour la santé sera
mise à profit dans le cadre d'une convention
de partenariat signée, en juin 2007, avec
l'Institut québécois de santé
publique. La France et le Québec ont beaucoup
à partager dans l'intérêt
de leurs populations et tout est maintenant en
place pour des collaborations fructueuses.
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