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Quand verront le jour, en France, les Maisons
de naissance ? Lieux d'accouchement pour les femmes
ayant une grossesse sans risque et initiative
préconisée par la loi Kouchner en
2002, ces Maisons - au sein desquelles la sage-femme
se charge de l'accouchement, comme dans d'autres
pays européens - n'ont pour l'instant pas
connu de réalisation effective (NDLR
: voir encadré). Il est vrai que l'idée même
de Maisons de naissance se trouve aux antipodes
des principes qui ont, depuis vingt ans au moins,
orienté les politiques liées à
la périnatalité : la médicalisation
de l'accouchement est apparue comme le moyen privilégié
permettant d'améliorer la sécurité
de la mère et de l'enfant.
Cette médicalisation est basée sur
un postulat partagé par la plupart des
obstétriciens, à savoir que tout
accouchement est potentiellement risqué,
que la survenue d'un problème est imprévisible
et peut nécessiter une intervention sans
délai sous peine de dommages irréparables.
Partant de là, assurer la sécurité
revient à concentrer les moyens humains
(anesthésiste, pédiatre, obstétricien
en permanence accessibles) et techniques. Cette
politique s'est traduite sur le plan organisationnel
par :
- la fermeture d'un grand nombre d'établissements
: on est passé de huit cent quinze maternités
en 1997 à six cent onze en 2004 et le mouvement
se poursuit ;
- la mise en place de réseaux hiérarchisés
de maternités, réparties en trois
niveaux : les établissements de niveau
III, comportant un service de réanimation
néonatale, et donc capables de gérer
les pathologies les plus lourdes, se trouvent
au sommet de la pyramide ; ceux de niveau I ne
doivent a priori s'occuper que des naissances
sans complications ; les maternités de
niveau II incluent un service de néonatologie
sans réanimation. Cette politique s'est
aussi traduite par des interventions techniques
toujours plus envahissantes : échographies,
outils de diagnostic prénatal, analyses
biologiques ponctuent le suivi de grossesse ;
le monitoring en continu du rythme cardiaque ftal,
la perfusion d'hormones accélérant
l'accouchement, l'analgésie péridurale,
l'épisiotomie sont devenus quasi incontournables
pendant l'accouchement. À peine né,
le bébé est enlevé très
vite des bras de sa mère et soumis à
toute une batterie de gestes invasifs : administration
de vitamine K et d'un collyre dans les yeux, mesure,
pesée et prise de température, aspiration
gastrique, test de perméabilité
anale et test à la seringue...1
Une médicalisation
contestée
Or, cette technicisation est aujourd'hui contestée
à la fois par la recherche médicale
internationale et par les usagers. De nombreux
travaux montrent en effet que la plupart de ces
interventions (rupture de la poche des eaux, administration
d'hormones accélérant le travail,
monitoring en continu, épisiotomie, césarienne,
etc.) ne présentent pas d'avantages décisifs
et, à l'inverse, entraînent des conséquences
négatives sur la santé de la mère
et de l'enfant. Cela commence à être
reconnu en France, notre pays n'étant pas
de ce point de vue à la pointe de l'évolution
: ainsi, à la demande de groupes d'usagers
et se basant sur ces études, la Haute Autorité
de santé (HAS) a publié récemment
des recommandations de pratique professionnelle
visant à éliminer une pratique en
cours, l'expression abdominale2, ou
à limiter drastiquement les accouchements
déclenchés ; de même, le Collège
national des gynécologues-obstétriciens
a rédigé, en 2005, une recommandation
sur la pratique de l'épisiotomie - qui
concerne la moitié des femmes et deux tiers
des primipares - afin d'inciter les professionnels
à la modération.
S'appuyant sur ce constat, des associations d'usagers
dénoncent de plus en plus fermement cette
médicalisation qui - de leur point de vue
- perturbe le déroulement de cet événement
avant tout familial, nuit à l'établissement
des relations précoces entre parents et
nouveau-nés et laisse des séquelles
tant physiques que psychologiques à une
proportion importante des femmes. La place accrue
de la médecine a d'autres effets pervers
: les parents se sentent peu sûrs d'eux,
voire incompétents ; ils ont tendance à
s'en remettre aux professionnels et perdent confiance
dans leur capacité à mettre au monde
et élever leur enfant. Le Collectif interassociatif
autour de la naissance (Ciane)3, principal
mouvement d'usagers sur la naissance qui regroupe
cent trente-sept associations, plaide depuis plusieurs
années pour une reconsidération
de la place des techniques dans le suivi de grossesse
et l'accouchement, et pour le développement
de filières de soins alternatives, comme
les Maisons de naissance et l'accouchement à
domicile, qui permettent de redonner à
la famille toute sa place dans cet événement4.
Démarche qui n'est pas encore couronnée
de succès, comme nous l'avons vu, tant
le modèle obstétrical centré
sur le risque reste prégnant en France
L'exemple des Pays-Bas
Pourtant, d'autres pays ont déjà
expérimenté ces formes de soins
: au Québec, dans les pays nordiques, en
Allemagne, des Maisons de naissance fonctionnent
depuis plusieurs années ; en Grande-Bretagne,
l'accouchement
à domicile se développe avec la
bénédiction des autorités.
Les Pays-Bas, quant à eux, n'ont pas eu
besoin de " redécouvrir " les
bienfaits d'une approche physiologique de la naissance
: avec constance tout au long du XXe
siècle, ils ont su maintenir des taux importants
d'accouchements à domicile (encore plus
de 30 % aujourd'hui) avec des indicateurs en termes
de mortalité et de morbidité comparables
à ceux de la France. Une analyse rapide
de leur organisation nous permettra de comprendre
le chemin à parcourir en France.
Toute l'organisation néerlandaise est basée
sur le postulat qu'il est possible de séparer
sans ambiguïté les situations normales
des situations pathologiques ou à risque,
et que, dans ces conditions, rien ne s'oppose
à ce que les accouchements normaux se déroulent
dans un lieu non médicalisé, comme
le domicile des futurs parents. Ici, donc, la
sécurité n'est pas attachée
comme en France au lieu et à la quantité
de moyens qui s'y trouvent accumulés, mais
réside dans le couplage approprié
entre une femme particulière et un lieu
: à condition que la femme le souhaite
et qu'elle habite à moins de vingt minutes
d'un hôpital (ce qui, compte tenu de la
géographie néerlandaise, est le
cas majoritaire), un accouchement normal sera
aussi sûr à la maison, où
le minimum de perturbations et d'interventions
sont à craindre, alors qu'un accouchement
pathologique ne peut se dérouler en sécurité
qu'à l'hôpital. Un troisième
dispositif, l'accouchement dit en " polyclinique
", permet à une femme sans problème
particulier, mais qui préfère le
milieu hospitalier ou qui habite trop loin d'un
hôpital, d'accoucher dans une maternité
: après un début de travail à
la maison, elle est accompagnée de la sage-femme
qui a suivi la grossesse et qui assure l'accouchement
dans des conditions strictement identiques à
celles du domicile ; elle sort de la maternité
24 heures au maximum après y être
entrée.
Savoir-faire des
sages-femmes
Dans cette organisation, toute la question est
de savoir comment est gérée la frontière
entre physiologie et pathologie. L'ensemble du
système néerlandais est articulé
autour d'un dispositif de coordination d'une grande
simplicité, la liste d'indications obstétricales
(VIL) : ce document dresse l'inventaire d'un certain
nombre de maladies ou de troubles divers qui peuvent
faire partie du passé médical et
obstétrical de la femme enceinte, ou qui
sont susceptibles de se déclarer lors de
la présente grossesse, lors de l'accouchement
ou en post-partum.
Les indications sont classées en trois
catégories : A, B, C ; une femme sans indications
particulières ou avec des indications de
type A est suivie par une sage-femme et peut accoucher
à domicile ou en " polyclinique "
; les indications de type C impliquent un suivi
par l'obstétricien et un accouchement à
l'hôpital ; dans le cas des indications
de type B, la sage-femme doit consulter un obstétricien
ou envoyer sa cliente à une consultation
obstétricale et, au vu des résultats,
elle décide soit de continuer à
suivre la femme, soit de la " référer
" à un spécialiste, ce qui
va déterminer le choix d'un accouchement
à domicile/polyclinique ou à l'hôpital.
Au final, un peu plus de 30 % des femmes accouchent
à domicile, 20 % en mode " polyclinique
", et une petite moitié en milieu
hospitalier, avec cependant une utilisation moins
importante des techniques qu'en France : par exemple,
le monitoring n'est pas placé systématiquement
en continu.
Le fonctionnement du système néerlandais
se caractérise donc par une séparation
très stricte entre situation normale et
situation pathologique, séparation qui
est inscrite dans les professions - les sages-femmes
ne traitent que des cas normaux, les obstétriciens
que des cas pathologiques - et recoupée
dans la répartition des moyens techniques,
qui diffèrent radicalement entre les deux
situations. La hiérarchisation des professions
et des savoirs est, sinon absente, du moins beaucoup
plus faible qu'en France : les sages-femmes revendiquent
un savoir-faire spécifique concernant les
accouchements normaux. Elles n'ont que leurs mains,
quelques petits instruments, leurs sens, leurs
compétences sociales et leurs compétences
techniques définies comme la capacité
à n'agir qu'en cas de " réelle
" nécessité, et cette relative
pauvreté de moyens définit en creux
l'importance des savoir-faire incorporés
que les obstétriciens, confrontés
majoritairement à la pathologie, ne possèdent
pas.
Assistante maternelle
en renfort
Au moment de la naissance, une " assistante
maternelle " prend place aux côtés
de la sage-femme : dans les premiers jours après
l'accouchement, elle revient s'occuper des tâches
ménagères et aider les jeunes parents
dans leurs premiers contacts avec leur enfant
: allaitement, bain, soins divers, etc. L'organisation
permet que l'arrivée de l'enfant se fasse
sans ruptures, ni rupture de lieu, ni rupture
" d'ambiance " : il n'y a pas comme
en France ce contraste si perturbant entre le
séjour en milieu hospitalier pendant lequel
la compétence médicale se déploie
sans relâche et le retour au domicile qui
laisse souvent aux femmes un sentiment d'abandon
profond.
On le voit, les différences que l'on observe
entre les deux pays ne sont pas " superficielles
" et d'organisation, elles renvoient à
des différences profondes sur la "
philosophie " de l'accouchement, la définition
des professions, la nature des savoirs professionnels.
L'expérience hollandaise montre qu'une
autre voie existe in vivo ; rendant possible
une réponse aux attentes exprimées
par nombre de parents ; au-delà des moyens
qu'elle demande, cette voie nécessite une
révolution culturelle et organisationnelle
dont l'un des points est manifestement la prise
en compte du point de vue des parents. Et ce,
pour rendre effective une autre révolution
: celle qui place les usagers au cur du
système de soins ; des usagers responsables
et capables de prendre des décisions, en
interaction avec les professionnels.
Pour en savoir plus
CSI : http://www.csi.ensmp.fr/
Maisons de naissance
: aux Pays-Bas, en Allemagne et au Québec
" Le dossier Maisons de naissance est
au point mort, il n'y a pas d'expérimentations
prévues ", indiquaient au Monde l'été
dernier les collaborateurs du ministre de la Santé
(article de S. Blanchard, Le Monde, édition
du 22 juillet 2007). Le quotidien présentait
ainsi ces structures : " Gérées
exclusivement par des sages-femmes, à proximité
immédiate d'une maternité, les Maisons
de naissance - comme il en existe en Allemagne,
en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas ou au Québec
- ont pour objectif d'accompagner les femmes enceintes
dans des conditions moins médicalisées
et plus personnalisées afin de mieux respecter
la physiologie et de différencier la prise
en charge des grossesses à "bas risque"
de celles à "haut risque". (
)
Les Maisons de naissance, considérées
par leurs défenseurs comme "une réponse
à une réelle attente des femmes"
et par les détracteurs comme un "retour
en arrière" après la fermeture,
depuis le milieu des années 1970, de plusieurs
centaines de petites maternités, butent
sur la réticence des gynécologues-obstétriciens
et le poids d'une culture périnatale qui
a tout misé sur l'amélioration de
la sécurité et la technicisation,
au détriment parfois de l'accompagnement
humain. " (NDLR : pour d'autres informations
sur les Maisons de la naissance).
M. A.
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