sommaire n° 391
 
dossier " périnatalité et parentalité : une révolution en marche ? "

Périnatalité et toxicomanie : comment préserver la place des parents ?

 
  À la maternité du CHU de Montpellier, une expérience d'accompagnement des femmes enceintes toxicomanes pendant leur grossesse avec une phase d'hospitalisation a fait reculer le taux de placement de leur nouveau-né de 60 % à moins de 4 %. Ce résultat spectaculaire est le fruit d'un accompagnement collectif des professionnels, d'un accueil médical centré sur la grossesse, d'une écoute, d'une prise en compte des difficultés et de la culpabilité exprimées par ces femmes.
     

Corinne Chanal
Sage-femme, coordinatrice
" grossesse et addictions ",
service de gynécologie-obstétrique C,
hôpital Arnaud de Villeneuve,
CHU de Montpellier.

 

La maternité du CHU de Montpellier effectue trois mille accouchements par an. Elle est située en Languedoc-Roussillon, région qui a développé une démarche de prévention en périnatalité et du travail en réseau. Les soignants y collaborent, depuis vingt-cinq ans, avec l'équipe de pédopsychiatrie de Françoise Molénat dans un esprit de prévention des troubles de l'attachement parents-enfant.

Il y a dix ans, nous avions des difficultés avec les femmes enceintes toxicomanes. Elles cachaient leur toxicomanie, faisaient rarement suivre leur grossesse, accouchaient dans un climat d'urgence, les hospitaliser était difficile. Le regard des professionnels sur ces mères était lourd, jugeant et culpabilisant. Elles sortaient souvent rapidement de l'hôpital, sans l'accord des médecins, et avant que l'équipe de la maternité puisse collaborer avec elles. Leur enfant était hospitalisé dans le service de pédiatrie pour la surveillance et le traitement d'un syndrome de sevrage (NDLR : le bébé de mère toxicomane est dépendant physiquement et doit effectuer un sevrage), puis il était placé à la sortie de son séjour en pédiatrie.

L'équipe de la maternité a voulu améliorer la prise en charge des femmes enceintes toxicomanes. Nous avons voulu montrer qu'il était possible de les suivre, de collaborer avec elles et d'améliorer l'état de santé de la mère et de l'enfant. Nous avons choisi de les rencontrer pour leur demander ce qu'elles souhaitaient, afin de partir de l'expression de leurs craintes et de leurs besoins. Ces mamans souhaitaient n'être ni stigmatisées, ni jugées, ni étiquetées, mais prises en compte comme des femmes enceintes. Leur plus grande inquiétude était le placement de l'enfant. Nous avons donc également dû sécuriser les professionnels puis soutenir la communication entre les patientes et les professionnels.

Les actions mises en place par l'équipe de maternité au CHU de Montpellier, depuis 1997, visaient à :

  • faciliter l'accès aux soins des femmes enceintes toxicomanes, en créant un accueil spécialisé, en début de grossesse, par une sage-femme référente, accueil vécu comme moins stigmatisant ;
  • les prendre en charge comme toutes les grossesses à risque, avec les mêmes protocoles et les mêmes professionnels ;
  • personnaliser leur accompagnement pendant toute la grossesse ;
  • soutenir le lien mère/enfant par une hospitalisation conjointe prolongée en maternité.

Le premier accueil de la femme enceinte par la sage-femme spécialisée, proposé le plus tôt possible pendant la grossesse, est un espace de rencontre et de dialogue. Le père est pris en compte et convié à participer. La sage-femme répond aux interrogations des parents sur les effets des drogues et/ou des médicaments sur la grossesse et le fœtus. Elle propose un suivi structuré et important afin de réduire les risques de la toxicomanie sur la grossesse comme la maternité l'a conçu pour toutes les grossesses à haut risque (exemple : les mères diabétiques). Nous établissons ensemble le planning de son suivi. Les choix des parents sont respectés et valorisés. Par exemple, si les parents choisissent un gynécologue libéral, il sera intégré dans le suivi même si cela serait plus simple pour nous de choisir un gynécologue de notre service. Plus le réseau de la patiente est ouvert sur l'extérieur de l'hôpital, plus la sage-femme devra coordonner les actions.

Au fil des entretiens, un point est fait sur tous les axes, en restant bien centré sur la grossesse et l'arrivée du bébé. La sage-femme recherche les contacts de la future famille avec les professionnels qui les entourent afin de les intégrer dans le dispositif (réseau personnel des parents). Nous apportons un soin particulier aux craintes, aux peurs, aux désirs des parents, à toujours rester dans un état d'esprit positif. Il est nécessaire de permettre aux parents de disposer de toutes les explications nécessaires, voire de traduire le langage médical afin qu'il soit compréhensible.


Un suivi coordonné entre professionnels

Du début de la grossesse à la sortie de la maternité, une grande vigilance s'impose. La sage-femme effectue un " suivi du suivi ". Lorsque les femmes enceintes ne viennent pas aux rendez-vous, elle les rappelle et réajuste la prise en charge. L'orientation vers un autre professionnel s'effectue en fonction de l'expression d'un besoin par les parents et non sur leurs facteurs de risque perçus a priori par les professionnels. Les aides (intervention à domicile, travailleuse familiale, aide ménagère, travailleur social, soutien psychologique) sont proposées au cas par cas, au fil du suivi. En cas d'orientation vers un autre professionnel, la patiente est revue en consultation peu de temps après pour évaluer la pertinence et la qualité de cette rencontre, un réajustement est opéré si besoin (reprise des blocages dans la communication, explication du fonctionnement des institutions, appel du professionnel devant les parents, etc.).

Toutes les transmissions entre professionnels doivent avoir du sens pour les parents et être suffisantes pour aider le professionnel à travailler. Elles ne doivent pas l'encombrer mais lui donner les moyens d'être à l'aise dans sa place. Pour cela, il faut aussi expliquer aux parents les besoins des professionnels et tenter de clarifier les besoins des parents, sur la base du vécu de leurs antécédents, et non en termes de manques, de faiblesses, de déficiences. Le faire devant et avec eux permet d'avoir un langage respectant au mieux leur place. Une relation de confiance se crée progressivement et peut se transmettre de professionnel à professionnel de cette façon. Plus les transmissions sont transparentes, plus les parents ressentent une maîtrise sur leur environnement. Le lien entre l'intérieur de l'hôpital et l'extérieur est capital, notamment avec le médecin généraliste qui, souvent, est présent auprès de la famille depuis longtemps et le restera.

À partir du 6e mois de grossesse, des monitorings seront effectués à domicile (protocole des grossesses à risque) par une sage-femme de PMI ou une sage-femme libérale. La préparation à la naissance est plutôt centrée sur le corps et sur la place du père. Une consultation est proposée avec un pédiatre en vue de préparer les parents au sevrage que leur enfant devra subir si la mère est dépendante (opiacés, tranquillisant, cocaïne, etc.). Il va en expliquer les modalités, le traitement (soins de nursing et médicaments), l'aide capitale que la mère pourra apporter à son enfant dans cette épreuve et le soutien qu'elle trouvera de la part de l'équipe de maternité. Il va également préparer le suivi de cet enfant.


Éviter la rupture entre l'avant et l'après-naissance

Avant la naissance, la sage-femme de PMI et le pédiatre vont préparer la place de la puéricultrice de PMI et de l'aide nécessaire au retour à la maison. Avec les parents, la sage-femme référente va préparer tout ce qui va se passer autour de la naissance. Elle va permettre la confrontation de la réalité de l'hospitalisation en maternité avec leurs représentations (visite de la salle d'accouchement, du service de suites de couches, rencontres avec les équipes). L'occasion d'effectuer des transmissions orales devant les parents, qui sentiront ainsi la tonalité de la communication et sa transparence. Quand la mère sera hospitalisée, elle pourra vérifier les bienfaits de cette anticipation et ce sera alors plus facile pour préparer les aides nécessaires au retour à domicile.

Pendant le séjour mère-enfant en maternité, la puéricultrice de l'unité Kangourou (pédiatrie II, CHU) met tout en œuvre pour assurer la continuité du suivi et éviter ainsi toute rupture entre l'avant et l'après-naissance. Tout est fait pour favoriser la communication entre les professionnels et les parents, notamment la surveillance du sevrage du bébé, qui se fait en commun et dans le dialogue. La puéricultrice remplit avec la mère les scores d'évaluation des signes de sevrage de l'enfant plusieurs fois par jour, ce qui leur permet de discuter de ce sevrage qui culpabilise tant ces mères.

Le père est impliqué dans les soins du nouveau-né le plus tôt possible, le relais n'étant pris par l'équipe que lorsque les parents en ont besoin. Ils peuvent ainsi percevoir leurs limites et demander de l'aide. Cela prépare l'introduction des aides à domicile : puéricultrice de PMI, travailleuse familiale, assistante maternelle, etc. Un soin est aussi apporté aux besoins exprimés et surtout à l'expression des sentiments de la mère, en particulier la culpabilité.


Organiser le retour à domicile

La sortie est organisée, si besoin, en collaboration avec des travailleurs sociaux. Il est nécessaire d'anticiper avec les parents le retour à la maison, ne pas leur laisser croire que tout sera facile. L'équipe insiste sur l'intérêt de l'accompagnement au long court par une puéricultrice de PMI et organise sa première visite si possible dans les quarante-huit heures qui suivent la sortie.

Depuis dix ans, au CHU de Montpellier, le nombre de femmes enceintes toxicomanes désormais identifiées à la maternité au début de leur grossesse a augmenté, passant de deux à cinquante femmes par an. Les paramètres obstétrico-pédiatriques (diminution de la prématurité et de la souffrance fœtale, c'est-à-dire défaut d'oxygénation du fœtus…) ont été améliorés, il n'y a plus de sorties contre avis médical et une mère peut être gardée trois semaines en maternité si besoin. Les ruptures mère-enfant sont en très net recul. En effet, le taux de placement a diminué, passant de 60 % à 4 %, en outre ces placements sont préparés avec les mères, ce qui permet d'éviter la rupture complète du lien mère-enfant. À noter également une amélioration de la prise en compte des émotions des parents. Le père est présent dans 75 % des cas, taux supérieur à ceux relevés dans d'autres dispositifs.

Pour conclure, la base de ce projet est un accueil par un professionnel de la grossesse. Ce qui est perçu par les parents comme moins intrusif, sur la base d'un respect des choix et des besoins des parents. Le réseau est donc très personnalisé, avec une cohérence pluridisciplinaire coordonnée par une sage-femme. Une anticipation permanente doit être envisagée de la part des professionnels, afin de formuler des propositions aux parents au fur et à mesure de leur progression. Cet état d'esprit a été appliqué avec succès à d'autres vulnérabilités : pathologies psychiatriques, précarité, antécédents obstétricaux traumatiques, etc. Il pourrait l'être à tous les parents dans le cadre du Plan périnatalité 2005, à partir de l'entretien du premier trimestre de grossesse.

Bibliographie

• Chatelain-Courtois M. Les mots du vin et de l'ivresse, Paris : Librairie classique Eugène Belin, 1984 : 303 p.
• Craplet M. Passion alcool. Paris : Odile Jacob, 2001 : 384 p.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 391 | SEPTEMBRE-OCTOBRE 2007 | Pages 35 à 36
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