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Entretien avec Françoise Molénat,
responsable de l'unité petite-enfance au
service de médecine psychologique pour
enfants du CHU de Montpellier. Présidente
de la Société française de
médecine périnatale et de l'Association
de formation et de recherche sur l'enfant et son
environnement (Afrée).
La Santé de l'homme : Votre proposition
d'instaurer un Entretien prénatal précoce
est reprise dans le Plan périnatalité
: quelle est votre réaction ?
Françoise Molénat : L'idée
d'instaurer un Entretien prénatal précoce
(EPP) n'est pas nouvelle - on en parle depuis
dix ans. Je l'ai réinstaurée dans
mon rapport et elle a effectivement été
reprise dans le Plan périnatalité.
Avec l'EPP, on place désormais la sécurité
émotionnelle des femmes enceintes au même
niveau que la sécurité somatique,
au centre de la préoccupation obstétrique.
S. H. : Quel est l'intérêt de
l'Entretien prénatal précoce pour
les femmes enceintes ?
Que les femmes prennent la parole, qu'elles s'expriment
auprès d'un professionnel de la grossesse
car mettre au monde un enfant n'est pas une maladie
ou un événement simplement physiologique,
c'est un événement émotionnel,
affectif, symbolique.
Or, notre culture médicale fondée
sur le dualisme a mis de côté, pendant
quelques décennies, les émotions
et le ressenti de la femme enceinte.
S. H. : Pourquoi la sage-femme est elle seule
habilitée à mener cet Entretien
?
L'idée est que l'Entretien soit mené
par un professionnel médical de la grossesse
et non par un professionnel du psychosocial, psychologue
ou assistante sociale. Certains estimaient que
cet Entretien devait être conduit par des
techniciens de l'entretien (psychologues, par
exemple). Nous avons bataillé pour que
la sage-femme soit cet interlocuteur à
qui la femme enceinte va confier sa parole, parce
que la sage-femme est dans la proximité
avec la femme enceinte. La sage-femme va intégrer
dans le suivi médical de la grossesse ce
registre affectif, subjectif.
Si des médecins généralistes
sont intéressés pour mener l'EPP
- ils sont également bien placés
pour le faire -, ils peuvent s'organiser pour
demander la nomenclature qui reconnaîtra
cette prise en charge, comme ils l'ont fait pour
le suivi de prématurés. Certains
gynécologues-obstétriciens également,
mais l'expérience montre qu'un temps d'écoute
organisé en ce sens permet une autre expression
que la consultation médicale classique.
L'EPP est un outil peut-être transitoire
pour changer l'état d'esprit, et l'on peut
espérer que l'intégration des facteurs
émotionnels sera la préoccupation
de tous les acteurs de santé.
S. H. : Qu'est-ce que va déclencher
chez la femme enceinte un " bon Entretien
" prénatal ?
Le fait qu'une femme enceinte parle de ce qu'elle
ressent à un professionnel dont le métier
est le soin, le soin du corps, est l'occasion
d'une nouvelle expérience de relation qui
peut permettre à la femme de se consolider
dans sa future relation avec son enfant. La future
mère - mais aussi le père, dans
tous les cas l'EPP est destiné aux deux
-, donc les parents vont découvrir qu'ils
peuvent s'exprimer face à un professionnel
de la grossesse qui a du temps (quarante-cinq
minutes) pour écouter ce qu'ils ont à
dire, concernant la grossesse bien sûr mais
aussi l'enfant à venir, leur devenir de
parents. Ils vont éprouver que parler,
cela fait du bien : dans les enquêtes que
nous avons menées auprès des femmes
enceintes, après EPP, ces dernières
disent leur stupéfaction de constater qu'un
professionnel médical prenne du temps pour
les écouter !
En écoutant la femme enceinte, le professionnel
donne de la valeur à ce qu'elle dit. Pour
les parents ou les femmes enceintes vulnérables
parce qu'elles ont une mauvaise image d'elles-mêmes,
peur de ne pas être compétentes,
éprouver la qualité de cette écoute
est fondamental en termes de narcissisme, de sécurité
de base. En particulier pour certaines femmes
qui n'ont pas eu l'occasion - dans leur vie adulte
ou d'enfant - de faire l'expérience que
ce qu'elles disaient avait de la valeur.
S. H. : L'Entretien peut réellement
provoquer une meilleure prise en charge ?
Absolument. La femme enceinte ou les parents vont
constater - dans le cas où cela fonctionne
bien - que le professionnel qui les écoute
va prendre en compte ce qu'ils disent et que cela
va modifier le système de suivi et de soins,
La femme sent qu'à partir de ce qu'elle
a dit, le système et l'environnement s'adaptent,
que le travail en réseau des professionnels
va provoquer un ajustement du suivi, et donc la
prise en compte de la parole. Les parents vont
constater que cela bouge autour d'eux, ce qui
signifie qu'ils ont une relative maîtrise
sur ce qui se passe, tout cela à partir
d'une première relation de confiance. C'est
fondamental car l'un des grands problèmes
que l'on va retrouver dans un certain nombre de
troubles de l'enfant et de dépressions
d'après-accouchement (post-partum)
vient de là : les mamans n'ont pas confiance
en elles, elles n'ont jamais osé dire les
choses, sont restées passives, elles ont
peur de ne pas savoir, et à partir de là
elles culpabilisent et se dévalorisent.
C'est un processus fréquent de mise en
route de dépressions post-partum ou
de troubles de l'attachement sur fond d'anxiété.
S'exprimer, constater que sa parole est prise
en compte par les professionnels, qui adaptent
leur fonctionnement, est une expérience
fondamentale qui leur a peut-être manqué
dans leur propre développement d'enfant,
c'est l'expérience d'avoir une relative
maîtrise sur l'environnement.
Et, à leur tour, elles vont pouvoir en
tirer bénéfice et permettre à
leur bébé - quand il enverra des
signaux - de recevoir une réponse adéquate
et d'éprouver que l'environnement humain
s'ajuste à ses besoins, sans déclenchement
de stress, sans mise en place de stratégies
défensives. Progressivement, elles vont
entendre, s'adapter, s'ajuster. L'enfant pourra
ainsi construire sa sécurité de
base, recevoir de l'environnement des réponses
ajustées à ses appels, sortir de
son état d'impuissance - cette fameuse
dépendance qu'éprouve le bébé
-, l'enfant va découvrir qu'il acquiert
lui aussi une maîtrise sur l'environnement.
On connaît de mieux en mieux les enjeux
de cet ajustement quant au développement
cérébral et aux prémisses
de la pensée.
Tout ce processus d'écoute ne peut pas
être mis en place lors d'une simple consultation
médicale ; l'EPP est la première
étape dans la construction/ reconstruction
de ce sentiment de sécurité, à
condition qu'il permette aux autres professionnels
de travailler eux aussi dans une meilleure sécurité.
Si ce n'est pas le cas, une mère vulnérable
risque, comme nos consultations ultérieures
le démontrent trop souvent, de se retrouver
seule chez elle après avoir quitté
la maternité sans le soutien d'un réseau
de professionnels, ou simplement sans avoir pu
mettre en mots des malaises en période
périnatale qui restent là comme
un abcès.
Dans cet esprit, l'EPP peut être un outil
d'une efficacité considérable pour
l'avenir de l'enfant et de sa famille, sans parler
des autres gains que l'on peut en attendre. La
possibilité offerte d'anticiper les moments
clés (accouchement, transfert, sortie)
afin d'éviter la survenue de stress parental
et ses conséquences n'a pas fini de démontrer
ses effets remarquables.
S. H. : Où en est-on dans la mise
en place de l'Entretien prénatal précoce
?
L'EPP se met en place doucement, de manière
irrégulière, avec des professionnels
convaincus et d'autres très réticents.
Il y a des obstacles, culturels, corporatistes,
financiers. D'une manière générale,
le corps médical est réticent :
crainte de perdre de la clientèle, crainte
d'un regard extérieur sur leur pratique,
crainte de voir faire par des sages-
femmes ce qu'ils n'auraient pas su ou pu faire
eux-mêmes. Toutes ces craintes sont respectables,
il s'agit d'un changement considérable
de culture. Travailler en réseau n'est
pas si simple (je parle de l'esprit de réseau
et non des dispositifs) : certains professionnels
craignent le regard des autres sur leur pratique,
ils y voient un danger, souvent par manque de
confiance, peut-être perte d'un certain
pouvoir. Il faudra du temps pour que les esprits
bougent !
D'un autre côté, ce n'est pas plus
mal que l'EPP se mette en place doucement, et
non de manière figée et autoritaire.
Il faut être très clair : l'Entretien
n'est pas obligatoire et il ne porte surtout pas
sur le psychosocial, c'est un entretien médical
! Je crois que les médecins sont peu à
peu en train de le comprendre. Faire entendre
auprès des professionnels le bien-fondé
de la prise en compte des émotions du patient
est très long à faire passer dans
la pratique. Et les professionnels doivent être
soutenus dans ce travail : pour ce faire, il faut
améliorer la collaboration entre ces professionnels
du médical et les psychiatres/psychologues
- je suis moi-même pédopsychiatre
- et nous devons, également dans notre
propre discipline, faire évoluer notre
culture, modifier nos points de repère,
mieux respecter la place des soignants de l'obstétrique
et de la pédiatrie, nous intéresser
à leur place technique et relationnelle
avec les patients. Nous devons être plus
proches et disponibles. À ce prix, on constate
la mise en uvre de trésors d'humanité
et de créativité chez nombre de
soignants.
S. H. : Y a-t-il des cas où l'Entretien
prénatal précoce ne permet pas un
meilleur suivi de la femme enceinte ?
Ce n'est effectivement pas tout de mettre en place
l'EPP, il faut ensuite que cela provoque un changement
des pratiques des professionnels avec un meilleur
suivi et un travail en réseau. Or, je vois
des parents en consultation qui ne vont pas bien
et ont pourtant eu un EPP, qui n'a rien changé
à leur situation : la sage-femme les a
écoutés, ils ont tout dit mais cela
n'a pas modifié le système en aval,
parce que les professionnels n'ont pas acquis
les modalités du " penser ensemble
" : se relier pour offrir de la cohérence
- particulièrement dans les cas les plus
" à risque " qui entraînent
de multiples interventions, médicales,
sociales, psychiatriques.
S. H. : L'hôpital a-t-il les moyens
de mettre en place l'Entretien prénatal
précoce ?
Si les EPP ne se mettent pas en place, ce n'est
pas par manque de moyens matériels et financiers
mais par manque d'assouplissement dans la mise
à disposition de toutes les ressources
sur un bassin de naissance. Si l'hôpital
n'a pas le personnel, des sages-femmes libérales
et de PMI peuvent le faire, à condition
de se coordonner étroitement avec celui
qui suit la grossesse, si cette coordination s'avère
nécessaire. Il faut raisonner à
plus long terme : l'objectif de l'EPP est d'améliorer
le déroulement de la grossesse par la prise
en compte du vécu parental, des besoins
des parents ; le recueil des facteurs de stress
va induire une meilleure compliance aux soins
et confiance dans le système, une diminution
des complications obstétricales. On sait
désormais que, biologiquement, le stress
de la femme a des effets sur l'hypertension, la
prématurité, la vascularisation.
La communication sera aussi meilleure avec les
parents en difficulté. Le fait que les
parents aient confiance parce qu'ils ont été
entendus implique que tout se passe mieux après.
Nous retrouverons un gain après coup, mais,
tant que les médecins ne l'auront pas éprouvé,
certains resteront dubitatifs devant le fait d'ouvrir
la boîte de Pandore sans avoir encore acquis
de nouvelles règles et de nouveaux moyens
de traiter ce qui vient.
S. H. : Comment former les sages-femmes ?
Certaines sages-femmes ne sont pas préparées
à ce type d'entretien ainsi qu'au suivi
après l'EPP : organiser le travail en réseau
avec les autres professionnels, oser téléphoner
au médecin, transmettre ce qui va être
utile à l'autre, c'est toute une culture
à acquérir. Tout le monde semble
d'accord mais, si vous analysez une prise en charge
de famille vulnérable, vous découvrez
- comme je viens de le faire au Québec
- que des suivis parallèles se mettent
en place sans communication entre le médical
et le psychosocial, sans qu'on ait pris conscience
de l'effet que produisait chez une femme enceinte
le fait d'être ainsi coupée en deux.
Je parle du Québec, classiquement reconnu
comme le " pays du réseau ",
et j'ai été heureuse qu'ils me demandent
une formation interdisciplinaire, c'est-à-dire
rassemblant tous les professionnels concernés,
qui appartiennent à des champs encore très
cloisonnés.
Pour en revenir à la formation, la direction
générale de la Santé nous
a demandé un référentiel
de " formation en réseau ", pédagogie
fondée sur la clinique et l'interdisciplinarité,
utilisée un peu partout et en voie de validation.
Lors d'une formation, les professionnels racontent
- étape par étape et chacun de sa
place - comment ils ont travaillé ; ils
le font devant un groupe pluridisciplinaire invité
à élaborer des hypothèses,
à anticiper, à mesurer les écarts
d'un professionnel à l'autre en fonction
de la place, du moment, de la discipline. Pour
la formation à l'EPP, il a fallu effectuer
un virage significatif : transmettre aux sages-femmes
que ce sont les femmes enceintes, en s'exprimant,
qui vont aider les professionnels à mieux
travailler, et ainsi éviter les décalages,
les malentendus, les ruptures de confiance que
nous retrouvons dans nos consultations ultérieures.
C'est aussi d'expliquer aux couples comment est
organisé le système de soins, qui
ne peut être efficace que s'il s'adapte
aux besoins spécifiques de chaque famille,
au-delà des repères techniques qui
gardent évidemment leur légitimité.
Lors de formations interdisciplinaires, des psychiatres
ou psychologues ont été interloqués
par le fait que, face à un tableau de grande
souffrance psychique, nous proposions d'abord,
en accord avec le praticien de la grossesse, un
suivi de proximité par une sage-femme,
ou que nous insistions sur l'intérêt
d'activer dès l'EPP la place du médecin
généraliste quand il existe afin
de resserrer l'environnement professionnel, donc
humain, et anticiper ensemble les moments de vulnérabilité
potentielle.
Ce travail interdisciplinaire bouscule nos représentations,
il est la pierre d'angle du changement. En une
phrase : écoutons les femmes enceintes
et modifions nos pratiques !
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