| |
Réfléchir à la médicalisation
de la naissance, c'est chercher à comprendre
comment la science s'est progressivement emparée
de la mise au monde. Il faut pour cela rapidement
reconstruire une histoire de la naissance. Elle
est principalement marquée par deux grandes
mutations : des découvertes scientifiques
qui permettent des progrès biomédicaux
considérables en matière de mortalité
maternelle et infantile, mais aussi et surtout
un bouleversement des acteurs présents
lors de l'accouchement. Ces grands changements
sociaux vont largement favoriser l'entrée
du médecin dans le phénomène
de la naissance, puis l'entrée des femmes
à l'hôpital. En 1950, 45 % des accouchements
ont encore lieu à domicile, il n'y en a
plus que 13 % dix ans plus tard. Au même
moment, les premières critiques sont émises
contre la médicalisation de la maternité.
Les féministes en tête, souvent historiennes
ou sociologues, dénoncent la iatrogénicité
induite par les techniques médicales ;
ou encore la psychologie insiste particulièrement
sur le manque d'humanité de la part du
personnel à l'égard du nourrisson.
Cette histoire plus ancienne ou contemporaine
doit nous permettre de comprendre les enjeux sous-jacents
à la prise en charge médicalisée
de la grossesse et de l'accouchement d'aujourd'hui.
Une histoire de la
maternité est-elle possible ?
La question est posée par les historiens.
Moralistes, hommes d'Église, médecins,
philosophes, à toutes les périodes
de l'histoire (voir encadré ci-dessous),
ont eu pour sujet la femme, précisément
dans sa fonction de reproduction.
Du XVIe au XIXe siècle,
l'histoire de la naissance connaît les mutations
les plus importantes. Cette époque est
particulièrement favorable au développement
de la science médicale. Celle-ci connaît
un temps de progression rapide, qui a un effet
concret sur la baisse du taux de mortalité
maternelle. L'État décide, au même
moment, d'accentuer le rôle de la sage-femme,
de mieux la former et de renforcer l'obligation
de l'appel au médecin en cas de difficultés.
L'intervention de l'homme médecin lors
des accouchements est dès lors de plus
en plus fréquente. Il pénètre
progressivement le domicile, la chambre, autrefois
réservés aux femmes du village et
à la matrone. C'est ainsi qu'entre le xvie
et le xviiie siècles, on assiste lentement
au passage de la matrone/sage-femme à l'accoucheur.
Notons que jusqu'à la fin du XIXe
siècle, les régions rurales
résistent au mouvement de médicalisation
des couches. La matrone reste longtemps le personnage
principal de la " mise au monde " dans
les campagnes.
De plus en plus présente auprès
des femmes, la médecine va dès lors
chercher à étendre ses compétences
à la prise en charge du nouveau-né.
C'est la naissance de la puériculture,
qui connaît sa consécration en 1942,
avec la création de la Protection maternelle
et infantile (PMI). Comme l'accouchement, qui
devient de plus en plus le monopole de l'hôpital,
le fait d'élever un enfant doit être
soumis à des règles scientifiques.
Dans le milieu médical se développe
de plus en plus l'idée qu'une meilleure
surveillance des femmes pendant leur grossesse
et qu'une meilleure prise en charge des nourrissons
par les mères sont nécessaires.
Mais, pour cela, il faut que les mères
et les futures mères prennent conscience
que leur rôle " suppose désormais
une conscience, une éducation, une culture
d'origine savante " (1). La maternité
ne peut plus être laissée au seul
" instinct " de mère, il faut
désormais apprendre scientifiquement à
être une " bonne mère ".
La
maternité, vue au fil des siècles
Même si l'époque antique se
caractérise par l'absence du mot maternité,
l'image de la mère, de l'enfantement domine.
Le récit mythique abonde de représentations
de la femme gestante, éducatrice, et témoigne
ainsi de la place de la fonction maternelle dans
la société gréco-romaine.
Les médecins et les philosophes s'intéressent
également beaucoup à la femme et
à sa fonction de reproduction. Ils n'ont
de cesse de démontrer sa faiblesse, son
infériorité et la place mineure
qu'elle occupe dans la conception.
Au Moyen Âge, l'Église s'empare totalement
de la maternité, pour lui donner une dimension
" sociale, spirituelle et non charnelle "
(1), incarnée par Marie, qui a accouché
sans la souillure du sang. Cette image biblique
de la mère est loin de la réalité
quotidienne des femmes. Les sources historiques
montrent qu'il existe une grande diversité
des conditions sociales de la fonction maternelle.
(1) Knibiehler Y. La révolution maternelle
depuis 1945. Paris : Fayard, 1997 : p.12.
La fin de l'indépendance
des sages-femmes
La baisse significative du nombre d'accouchements
à domicile, la concurrence des médecins
dans le domaine de la grossesse, l'augmentation
du nombre de services d'obstétrique entraînent
de fait une vraie crise de la profession de sage-femme
amorcée au lendemain des années
1930. Le corps médical cherche alors de
plus en plus à délimiter leurs compétences.
La fin de l'accouchement à domicile a commencé.
Avec la médicalisation, la profession de
sage-femme subit une véritable institutionnalisation.
L'indépendance qui a longtemps caractérisé
le métier de sage-femme disparaît
définitivement. Cette histoire dessine
le lent mouvement de médicalisation de
la maternité. Les passages de la matrone
à la sage-femme puis de la sage-femme au
médecin sont révélateurs
d'un changement progressif dans la représentation
de l'enfantement.
À partir de cette histoire, nous pouvons
dès lors nous questionner sur notre contexte
contemporain (2). Quel est le contexte périnatal
aujourd'hui en France ? Quelle est la place de
la sage-femme, son rôle a-t-il évolué
? Qu'offrent les différentes structures
(publiques/privées) en matière de
suivi de grossesse et de méthodes d'accouchement
? Les futurs parents ont-ils des possibilités
de choix et de négociation ? L'enjeu principal
ici est de comprendre comment - dans la rencontre
entre les futurs parents et les professionnels
de santé, entre profanes et experts - se
construit conjointement une définition
sociale de l'enfantement.
Particularisme français
Pour comprendre la situation française,
il faut tout d'abord rappeler que notre médecine
s'appuie sur une définition qui lui est
spécifique, notamment parmi les pays européens
(Europe du Nord), puisque la grossesse et l'accouchement
ne peuvent être définis comme normaux
qu'a posteriori. Le risque domine donc
la prise en charge médicale et ce, d'autant
plus aujourd'hui dans un fort contexte médico-légal.
Notons que cette conception de la naissance ne
fait pas l'unanimité parmi les professionnels
de santé. Certaines sages-femmes notamment,
qui ont construit " historiquement "
leur métier sur la notion d'accompagnement,
de respect de la physiologie, ont des difficultés
à se reconnaître dans cette définition
très médicalisée et semblent
être particulièrement fragilisées
par cette idéologie biomédicale.
L'hôpital,
" passage obligé "
Le contexte français s'illustre également
par l'imposition d'un lieu pour accoucher : une
institution, l'hôpital. Ce " passage
obligé " intervient donc directement
sur l'expérience de la femme et vient la
contraindre, en imposant, par exemple, des protocoles.
Entrer dans l'institution hospitalière,
c'est d'abord entrer en interaction avec un professionnel,
c'est essayer de construire un lien avec lui.
Le rapport de confiance - qui va se créer
ou non - est déterminant pour l'expérience.
Si le rapport au médecin constitue un des
pivots essentiels de l'expérience, le rapport
à la technique en est un autre. Les techniques
sont très présentes dans le suivi
de la grossesse et l'accouchement et fonctionnent
chez les patientes comme le principal moyen de
réassurance (3). Face à la technologie,
les femmes sont partagées : d'un côté,
elles souhaitent y avoir recours mais, de l'autre,
elles ne supportent pas la iatrogénie qui
lui est associée. Les techniques (péridurale,
césarienne, pose de syntocinon, déclenchement
artificiel, rupture artificielle de la poche des
eaux, etc.) sont particulièrement présentes
lors de l'accouchement, qui reste le temps fort
de l'expérience. Chaque patiente semble
entrer dans une phase fortement normée,
le protocole d'accouchement laissant peu de place
aux demandes et à l'initiative personnelle.
Accoucher autrement
Le mouvement de réflexion sur les risques
induits par la technique, né on l'a vu
au milieu du siècle dernier, est particulièrement
présent aujourd'hui. La mise en cause des
progrès médicaux et de leur iatrogénicité,
la dénonciation des conséquences
de la médicalisation sur l'accompagnement
" humain " de la naissance s'inscrivent
dans une critique plus générale
de la société technologique occidentale
(4). Plusieurs associations d'usagers sont nées
à partir des années 2000 dans ce
contexte. Leur conception de la naissance, qui
repose sur le paradigme de la physiologie, semble
incompatible avec le suivi
proposé par le système médical.
Certains professionnels - plutôt des sages-femmes
- et des couples choisissent alors de " fuir
" l'institution et d'accoucher à domicile.
Même si ces nouveaux acteurs de la périnatalité
sont aujourd'hui minoritaires et peu entendus,
leur rassemblement en associations de défense
a néanmoins pour effet d'ouvrir un débat
sur les conséquences de la médicalisation
de la naissance et d'envisager des propositions
alternatives, comme la création de Maisons
de naissance (voir encadré page précédente).
D'autres, soumis à l'impératif de
sécurité mais conscients d'une trop
grande médicalisation, proposent dans leurs
services un accompagnement moins technicisé
et permettent des modes d'accouchement plus naturels.
Plusieurs innovations ont été mises
en place dans certains hôpitaux français.
On peut citer, par exemple, l'accouchement ambulatoire,
qui permet à l'accouchée de repartir
rapidement chez elle, où elle sera suivie
par une sage-femme libérale. Certains expérimentent
la péridurale ambulatoire, qui laisse la
femme libre de se déplacer pendant toute
la période de l'effacement du col. D'autres
ont ouvert des salles de naissance, sur le modèle
du célèbre docteur Odent, à
Pithiviers. Il s'agit d'offrir à la femme
un lieu d'accouchement qui ressemble le plus à
son domicile, où elle peut décider
d'accoucher suspendue, accroupie, soutenue par
son mari.
Si aujourd'hui la participation des usagers dans
le système de soins est un des objectifs
majeurs de la politique de santé, les multiples
associations gravitant autour de la naissance
ont pourtant des difficultés à être
reconnues comme partenaire légitime dans
les décisions. Cependant l'arrivée,
dans le champ de la santé, d'un citoyen
de plus en plus éclairé en matière
de connaissances scientifiques, de plus en plus
critique sur la relation assymétrique médecin-patient,
laisse augurer des changements profonds sur les
conditions de la naissance en France.
Maisons
de naissance : un accouchement difficile
Les Maisons de naissance - structure autonome
dirigée par des sages-femmes - se sont
d'abord développées aux États-Unis
à la fin des années 1980 puis, une
dizaine d'années plus tard, en Europe.
On compte aujourd'hui trente-neuf Maisons de naissance
en Allemagne, neuf en Suisse, trois en Autriche,
deux en Angleterre et une en Italie. Une Maison
de naissance se distingue tout d'abord par son
lieu (peu de chambres), son personnel (les sages-femmes
sont totalement autonomes et responsables de la
maison), sa philosophie de la naissance, qui repose
entièrement sur la physiologie. Les structures
sont toutes rattachées au centre hospitalier
le plus proche, avec lequel elles travaillent
en étroite collaboration. En France, plusieurs
initiatives ont vu le jour, sous l'impulsion de
Bernard Kouchner, en 2001, ou encore du Plan périnatalité
2005-2007, qui devait permettre l'expérimentation
de maisons de naissance1. Cependant,
et c'est ce qui explique les difficultés
actuelles, pour ouvrir ce nouveau type de structure,
le gouvernement et le corps médical souhaitent
que les maisons de naissance soient attenantes
à des plateaux techniques, alors que les
sages-femmes veulent des structures indépendantes.
Au nom du principe de sécurité,
les médecins français ne peuvent
accepter que des accouchements se déroulent
en dehors du milieu hospitalier. Cet argument
cache plus largement la difficulté pour
les praticiens d'abandonner la physiologie aux
sages-femmes. Si ces maisons de naissance voyaient
le jour, toutes les femmes qui connaissent une
grossesse à bas risque pourraient y accoucher.
Cette forte activité des sages-femmes leur
permettrait d'acquérir une représentativité
et un pouvoir qui pourraient venir ébranler
la toute puissance médicale et la force
du paradigme biomédical. Rappelons que
l'histoire a montré qu'il a fallu du temps
pour que les femmes acceptent de confier leur
ventre au médecin à la place de
la matrone. Il est alors difficile aujourd'hui
pour eux d'envisager un partage des pouvoirs.
1. Un article du Monde, du 22 juillet 2007,
nous apprenait que le projet d'expérimentations
de Maisons de naissance est interrompu par l'actuel
ministre de la Santé. Sandrine Blanchard,
" Le projet des maisons de naissance est
interrompu ", Le Monde, 22 juillet 2007.
|