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Comment s'exerce la parentalité aujourd'hui
? Quels rôles prennent les parents en interaction
avec les professionnels de la périnatalité
(soignants, éducateurs, travailleurs sociaux,
etc.) ? Ces questions, actuellement au cur
de débats et d'expérimentations,
nous confrontent - que l'on soit professionnels
de santé, de l'éducation ou parents
- à des conceptions différentes
mais fécondes dans leurs approches. Les
dimensions soignantes et éducatives en
particulier peuvent s'entendre pour certains acteurs
au sens du " prendre soin ", pour d'autres,
elles peuvent prendre le sens plus restrictif
du " care " (soin) au sens anglo-saxon.
Ce sont deux " cultures " différentes,
parfois en opposition, qui tendent à devenir
complémentaires. Elles partagent un objectif
commun : mieux vivre ensemble la grossesse, la
naissance, l'arrivée de l'enfant, la parentalité.
Désir d'enfant
Nous sommes actuellement dans une période
de transition : au tournant des XXe et XXIe siècles,
des bouleversements profonds de la structure de
notre société se mettent en place
: la relation homme-femme, la notion de couple,
la conception de parentalité changent,
les concepts de famille, de fratrie s'élargissent,
la place et le " signifiant " de l'arrivée
de l'enfant évoluent.
Désormais, l'enfant, le plus souvent désiré,
est fréquemment vécu comme une projection,
un prolongement de soi. Dans nos sociétés,
il est devenu un " bien précieux ".
L'âge de la maternité recule, il
n'est plus rare de voir une " jeune maman
primipare " de 30 ans. La date de la maternité
se choisit et se partage. Certains parents programment
un bébé répondant à
un certain nombre d'attentes, arrivant à
une date précise et parfois planifiée.
La maîtrise de la contraception et des solutions
d'assistance à la procréation (fécondation
in vitro, stimulation, procréation médicalement
assistée, etc.) ont rendu souvent possible
pour les couples le choix d'une grossesse programmée.
De ce fait, parents et familles ont parfois des
difficultés à accepter que la grossesse
ne corresponde pas toujours à ce qu'ils
attendaient, que l'arrivée de l'enfant
ne se fasse pas comme ils le projetaient ou ne
ressemble pas à l'image qu'ils s'en faisaient.
Les professionnels ont un rôle essentiel
pour accompagner les parents dans l'acceptation
de leur enfant tel qu'il est et non tel qu'il
a été rêvé. Ce rôle
est plus fort encore si cette arrivée se
confond avec la découverte d'un handicap
qui peut cristalliser ou augmenter fortement le
désappointement des parents et de la famille.
Les professionnels sont soumis à de nouvelles
demandes dans le suivi ou l'interruption de grossesse
qui confrontent leurs représentations de
l'enfant normal à celles du couple. Par
exemple, des demandes d'interruption de grossesse
pour des anomalies morphologiques " mineures
" comme des mains palmées ou des doigts
surnuméraires ou à l'inverse la
poursuite de la grossesse malgré des anomalies
majeures et très invalidantes.
L'accouchement, en
France et ailleurs
Autrefois, mais encore de nos jours dans les sociétés
traditionnelles, l'accouchement " était
une histoire de femmes ", il se déroulait
entre femmes. Dans nos sociétés,
l'Église puis l'État ont cherché
à remplacer la " matrone " par
une femme " sage ". Celle-ci, instruite
des règles élémentaires d'hygiène,
obéissait au corps médical. À
partir du xviiie siècle, l'Europe entière
envoie ses sages-femmes à l'école.
Une science des accouchements se constitue. Au
xxe siècle, un tournant décisif
dans l'histoire de la grossesse et de la naissance
se met en place. Le passage de la sage-femme au
médecin représente un virage dans
l'histoire des femmes. Il traduit un bouleversement
de la conception de la vie (1). Ainsi :
- en Angleterre, les femmes peuvent choisir entre
accouchement à l'hôpital, à
domicile ou dans les " unités de sages-femmes
ou de médecins généralistes
"
;
- aux Pays-Bas, 30 % des naissances ont lieu à
domicile accompagnées par une sage-femme,
70 % des naissances se font dans un environnement
médicalisé. Le suivi et les suites
de couches sont pris en charge par une kraamverzorgster,
que l'on peut traduire par " aide de couches
". Lorsque l'accouchement a lieu ailleurs
qu'au domicile et en l'absence de complications,
la mère rentre chez elle après huit
heures de surveillance avec son nouveau-né.
La kraamverzorgster participe aux tâches
familiales dans les jours suivant la naissance,
elle est présente entre quatre et huit
heures par jour pendant la semaine qui suit la
naissance. La plupart des familles (80 % environ)
font appel aux services d'une kraamverzorgster, que l'accouchement ait eu lieu ou non à
domicile (2, 3) ;
- en France, sur près de huit cent mille
accouchements par an, pratiquement tous se déroulent
dans une maternité et plus de la moitié
d'entre eux dans les hôpitaux publics. Le
secteur des maternités a été
restructuré depuis les décrets du
9 octobre 1998, les maternités sont classées
en trois types1 en fonction du niveau
de soins aux nouveau-nés. Tous les établissements
travaillent en réseau. La démarche
engagée dans la mise en uvre du réseau
des maternités se décline maintenant
dans les recommandations professionnelles du suivi
de la grossesse. Dans les dernières recommandations
de la Haute Autorité de santé (HAS),
l'accent est mis sur la détection précoce
et la régulière estimation des situations
potentielles de complications de la grossesse2.
Actuellement, environ 10 % des grossesses et
des naissances sont à risques. Moins de
1 % des naissances ont lieu à domicile.
Ce mode de pratique formalise une approche plus
médicalisée mais aussi plus "
sécurisée " de la maternité
et de la naissance. Ces pratiques, associées
à des modifications des modes de vie, ont
contribué à la diminution de la
mortalité maternelle et infantile. Les
grossesses sont suivies par les professionnels
de la périnatalité (sages-femmes,
obstétriciens, anesthésistes, échographistes,
pédiatres-néonatalogistes, etc.),
ce qui peut expliquer parfois le fait que la grossesse
soit vécue comme une " maladie ".
Ces modes différents d'accouchement à
domicile ou en milieu médicalisé
ne doivent pas faire oublier que la géographie
de terrain (montagne, plaine, obstacles naturels,
climat, etc.), l'accessibilité à
une maternité (réseaux autoroutiers,
Samu, etc.), la démographie médicale
sont des facteurs importants à prendre
en considération lorsque l'on compare ces
pratiques et les choix qui sont faits par les
familles et les professionnels.
" Cultures "
profanes et professionnelles
Au cours d'une grossesse normale, les examens
médicaux sont nombreux : en moyenne sept
à neuf visites médicales, trois
à quatre échographies, une prise
de sang mensuelle pour détecter la rubéole,
la toxoplasmose, une prise de sang au troisième
mois pour rechercher une éventuelle trisomie
21. Cet examen peut parfois être complété
par une amniocentèse. La future maman,
pour qui la grossesse devrait être une source
d'épanouissement, peut se retrouver face
à des inquiétudes, des interrogations
et des doutes, souvent rythmés par l'attente
de résultats biologiques (4).
Le soutien autrefois apporté par la famille
au sens large (grands-parents, tantes, surs
aînées, etc.) est en net recul ou
a disparu. La maman, avant, pendant et après
l'arrivée de l'enfant, se retrouve parfois
seule face à ses angoisses, ses questionnements,
ses peurs dans la découverte d'un nouveau
rôle et d'un nouveau monde pour lequel elle
a peu - ou pas toujours - de référence
maternelle pour se rassurer.
L'accompagnement des parents par les professionnels
évolue : accès des pères
aux salles d'accouchement, incitation au contact
" peau à peau " entre le nouveau-né
et sa mère sont des illustrations de pratiques
oubliées désormais remises à
l'honneur. La visite du quatrième mois,
institutionnalisée en entretien du quatrième
mois, réalisée le plus souvent par
une sage-femme, va dans le sens d'un accompagnement
plus proche des familles par les professionnels.
Cet entretien a pour objectif de développer
une " approche plus humaine " de la
grossesse, de préparer la naissance dans
une dimension de " projet de naissance "
en intégrant la notion de " devenir
des parents " (5, 6). Cet entretien doit
participer à donner une vision moins médicale
de la grossesse et de l'accouchement.
Les contraintes professionnelles
Les professionnels de la périnatalité
voient leur charge de travail augmenter par la
chute de la démographie médicale
(numerus clausus et répartition
sur le territoire) et la crise des vocations,
en particulier dans les domaines de l'obstétrique,
l'anesthésie, la chirurgie et la pédiatrie.
À cela vient s'ajouter le changement de
statut du " professionnel notable "
en " technicien de santé ".
Cette désacralisation de la profession,
associée à une demande de "
résultat parfait " de la part des
familles, a eu pour conséquence une gestion
du risque médical basée sur la responsabilité
professionnelle. Multiplication des procès
et augmentation importante des primes d'assurance
professionnelle ont été des conséquences
directes de ce nouveau comportement sociétal.
Les conditions de travail des professionnels de
la périnatalité, souvent difficiles,
accroissent encore leur manque de disponibilité
pour développer la dimension éducative
de leur métier. La crainte du juridique
contribue à un renforcement de la part
de l'expertise et du technique aux dépens
de la dimension relationnelle. Dans le même
temps, les attentes de certains parents sont devenues
extrêmement fortes, en particulier dans
la demande d'un soutien différent de celui
d'un acte purement technique visant à soigner.
Par exemple, en cas de sortie précoce après
la naissance, les professionnels de la périnatalité
ont parfois des difficultés à accompagner
les jeunes mères qui pourraient en avoir
besoin. Les temps d'hospitalisation diminuent
: ils sont passés pour les accouchements
" normaux " de six/huit jours à
trois/cinq jours. Des systèmes de relais
- assurés par les professionnels pendant
cette période du post-partum immédiat
- ne sont pas toujours assurés et en place.
De plus, les familles qui jouaient un rôle
prépondérant à cette occasion
sont aujourd'hui souvent absentes ou éloignées.
Les demandes émergentes
Par exemple, pour un certain nombre de femmes
qui souhaitent accoucher dans un contexte moins
médicalisé, le projet des Maisons
de naissance, tel que prévu dans le Plan
périnatalité, pourrait répondre
à certaines de ces attentes (6). En effet,
les Maisons de naissance se définissent
comme des lieux d'accueil de femmes enceintes,
du début de leur grossesse jusqu'à
leur accouchement, sous la responsabilité
exclusive des sages-femmes. Elles permettent aux
femmes qui le souhaitent d'accoucher dans un environnement
moins médicalisé. L'équipement
médical d'une Maison de naissance est celui
autorisé aux sages-femmes, l'anesthésie
péridurale, par exemple, n'y serait pas
possible. On y pratique un accompagnement global
: chaque femme enceinte a une sage-femme référente
qui la suit pendant le déroulement de la
grossesse, l'accouchement et l'après-naissance.
Elles sont à ce jour inexistantes en France
(cf. article de Béatrice Jacques p.
20 à 22). C'est peut-être un
nouveau mode de fonctionnement qui se profile,
avec la disparition du secteur libéral
et la construction d'un suivi de grossesse centré
sur un seul individu référent, s'appuyant
sur une équipe constituée d'une
pluralité de professionnels.
D'autres exemples illustrent ces demandes d'une
maternité moins médicalisée
et de recherche d'un accouchement " plus
naturel " : accouchements dans l'eau, sans
épisiotomie, retour et recherche des savoirs
des matrones au travers de l'émergence
d'un nouveau mode de soutien par les doulas3,
implication des parents dans les soins effectués
dans les services spécialisés de
néonatologie, participations parentales
aux actes thérapeutiques, etc.
Dans le même temps, ces demandes peuvent
être considérées comme paradoxales
car le rejet de la médicalisation et de
sa vision sécuritaire va de pair avec la
montée du juridique et l'exigence de plus
en plus forte de la non-acceptation de l'accident,
qui reste bien sûr insupportable. Il est
vrai que, s'il est devenu plus rare, il est d'autant
plus hypertrophié et médiatisé.
Le risque est rejeté pour une vision idéalisée.
Comment prendre en compte cette contradiction
dans ce contexte ?
Il semblerait aussi que nous entrions dans une
période de transition liée à
la sollicitation des familles, qui, pour mieux
jouer leur nouvelle parentalité, deviennent
demandeuses, avant, pendant et après la
grossesse, d'une dimension éducative et
informative de la part des professionnels.
Dans les pratiques éducatives l'évolution
est moins marquée, même si l'on observe
des changements profonds. L'échange entre
professionnels et parents s'est modifié.
Les parents, de plus en plus demandeurs de nouveaux
modes d'accompagnement, recherchent en particulier
des informations concrètes hors de leurs
interlocuteurs " habituels ".
Et l'enfant ?
Il est lui aussi de plus en plus pris en compte
comme un " petit homme " et non comme
une ébauche d'homme non finalisé.
En cas de prématurité par exemple,
la douleur qu'il peut ressentir lors des soins
est maintenant prise en considération.
La place du pédopsychiatre, qui travaille
en relation étroite avec les parents et
les familles, est de plus en plus reconnue. Son
rôle dans les questions d'éducation
et de parentalité s'accroît. C'est
souvent celui vers qui se tourner quand surgissent
des difficultés, même avant la naissance.
Les réseaux d'Écoute, d'Appui et
d'Accompagnement des Parents se mettent en place.
Ils se veulent un lieu-ressource qui regroupe
des actions menées par des associations,
des collectivités. Ils ont pour objectifs
de soutenir l'exercice de la parentalité,
d'être un lieu dynamique d'échanges
et de mutualisation des expériences et
des pratiques (7).
Recentrage des rôles
au profit des parents
En France, après une période de
" médicalisation " majeure, on
assiste à un recentrage des rôles
où celui confié aux parents dans
les soins est croissant. Cette nouvelle interculturalité
fait que les parents deviennent acteurs dans le
système de soins et de santé en
périnatalité. Ils se trouvent ainsi
à l'intersection de différents modes
de pratiques professionnelles, auxquels ils apportent
une demande et un regard nouveaux et enrichissants.
Dans ce dossier, nous vous proposons d'examiner
:
- les contraintes et les modalités du "
vivre ensemble " de ces deux " cultures
" ;
- l'interaction entre " culture " des
professionnels (soignants, éducatifs, etc.)
et " culture " profane des parents,
famille
;
- comment ces cultures cohabitent et se modifient
réciproquement ;
- comment les professionnels prennent en compte
la " culture " profane des familles
et inversement.
Chaque expert apportant son analyse, son point
de vue sur ce sujet riche, dense mais aussi complexe
de la parentalité dans la périnatalité,
le débat reste donc largement ouvert.
Périnatalité
Parentalité : de quoi parle-t-on ?
La période périnatale a été
définie initialement par l'OMS d'un point
de vue épidémiologique, notamment
pour permettre des comparaisons internationales
en terme de mortalité. Il s'agit de la
période située entre la vingt-huitième
semaine de grossesse (environ 6 mois) et le septième
jour de vie après la naissance. Aujourd'hui,
le terme de périnatalité - littéralement
" autour de la naissance " - couvre
la période " avant, pendant et après
la naissance " dans une acception plus large
que la définition épidémiologique.
Le plan périnatalité 2005-2007 conduit
une réflexion sur tous " les événements
survenant pendant la grossesse, l'accouchement
et la période néonatale ".
Le terme " après la naissance "
peut aller, pour certains, jusqu'à un an,
pour d'autres jusqu'à 3 ans.
Quant au terme parentalité, la psychanalyste
Geneviève Delaisi de Parseval en donne
les définitions suivantes : " La
parentalité est devenue un mot très
à la mode depuis la fin du XXe siècle
sans que soit interrogée la substance qu'il
recouvre. Ce terme, encore inconnu du dictionnaire,
est utilisé avec des significations diverses
:
- dans le champ de l'action politique et sociale
vers les familles ("aides matérielles
et financières à la parentalité").
Parentalité est là un équivalent
du mot famille ;
- dans le domaine législatif, le terme
de coparentalité a été utilisé
dans le rapport de loi sur l'autorité parentale
dans le sens d'un partage juridique de son exercice
;
- dans le champ sociologique, il décrit
plutôt les nouvelles formes de conjugalités
et de vies familiales. C'est donc plutôt
au sens de structures familiales qu'il faut alors
l'entendre. On parle désormais de famille
monoparentale, de famille homoparentale et même
de famille pluri-parentale dans le cas des familles
recomposées. Il peut aussi désigner
un mode de filiation (parentalité adoptive,
etc.) ou la situation des parents à l'arrivée
d'un enfant (parentalité tardive)... ;
- dans le domaine éducatif, le terme de
parentalité résume les pratiques
éducatives dans l'éducation des
enfants, avec un souci de prévention de
la maltraitance et de promotion d'une bien-traitance.
Le paradoxe est que ces différents volets
s'imposent à tout adulte chargé
d'enfant sans qu'aucun lien de famille ne soit
nécessaire pour les rendre souhaitables
envers l'enfant ;
- dans les champs psychiatriques et psychologiques
où il désigne plutôt les aspects
psychologiques du fait d'être parent et
de ses défaillances pathologiques. "
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