sommaire n° 390
 
rubrique "aide à l'action"

Santé des gens du voyage : des associations se mobilisent

 
  Les " gens du voyage " - quatre cent mille personnes en France - restent à l'écart de la prévention et des soins de santé. Leur espérance de vie est de quinze années inférieure à la moyenne de la population. La Fnasat développe des actions pour améliorer l'accès à la prévention et aux soins au profit de cette population. À Rouen, un travail de proximité a permis d'améliorer la couverture vaccinale des gens du voyage ; pour parvenir à ces résultats, les professionnels de santé eux-mêmes ont dû modifier les représentations - souvent négatives - qu'ils avaient de ces populations. Récit d'expérience.
     

Muriel Le Roux
Éducatrice spécialisée,
responsable du pôle social
de l'association Relais Accueil
Gens du voyage, Rouen.
Jean-Claude Guiraud
Médecin et président du comité de coordination pour la promotion et la solidarité des communautés en difficulté - Migrants et Tsiganes, Toulouse.
Didier Botton
Directeur, Commission santé, Fnasat, Paris.

 

En France, les gens du voyage - les personnes vivant en caravane (voir encadré ci-dessous) - sont estimés à trois ou quatre cent mille personnes ; ils sont, pour la plupart, de nationalité française, francophones et résidant sur le territoire français depuis plusieurs générations. Depuis plusieurs années, ils sont touchés par les mutations économiques, sociales et territoriales qui peuvent les faire glisser vers la précarité. Les activités économiques traditionnellement pratiquées par les gens du voyage ne permettent plus de subvenir aux besoins de la famille. L'autonomie et la mobilité diminuent. À l'heure actuelle, la majorité des gens du voyage est bénéficiaire des minima sociaux.

Par ailleurs, l'organisation territorialisée de nombreuses politiques publiques rend difficile la prise en compte des populations non sédentaires. En effet, c'est l'adresse de domicile qui donne le statut d'habitant d'un territoire et permet l'activation des droits associés. Par définition, les gens du voyage, même quand ils sont moins mobiles, ne sont pas reconnus comme habitants d'un territoire, ce qui freine l'accès aux droits et l'accès aux soins.

À ce premier obstacle s'ajoutent les facteurs de précarité et de fragilité : des conditions de vie difficiles, des difficultés d'accès à la prévention, un chômage très élevé, un taux d'illettrisme important, une relégation sociale et spatiale et, probablement en corollaire, une espérance de vie inférieure de quinze ans à la moyenne nationale1.


Des conditions de vie dégradées

Les gens du voyage accèdent aux soins, notamment par la couverture maladie universelle (CMU) mais l'utilisation qu'ils font du système de santé ne leur permet pas d'accéder à des soins de qualité. Des constats, effectués par des professionnels de la santé et ou du social2 travaillant auprès de ce public, mettent en évidence des problèmes de santé liés aux conditions de vie : dégradation de l'habitat et de l'environnement des lieux de séjour, manque de confort et d'équipement, risques liés aux pratiques professionnelles (récupération et vente de divers matériaux dont certains présentent une dangerosité telle que l'intoxication au plomb, travaux en hauteur sans protection pour effectuer des ravalements de façade ou pour l'élagage d'arbres, brûlage de matériel pour en récupérer le métal sans port de vêtements ignifugés et avec risque d'inhalation de fumées toxiques, etc.), faible fréquentation de structures de prévention et de dépistage précoce, stress des expulsions et de la perte d'autonomie économique.

Ce public se caractérise par un plus mauvais état de santé que la population en général. D'un point de vue descriptif, les professionnels intervenant auprès des familles du voyage peuvent observer des troubles dentaires, de la vue et de l'audition non dépistés - car les gens du voyage ne rencontrent ni la médecine scolaire, ni la médecine du travail -, une apparition de conduites addictives en général, etc. On observe également des phénomènes dépressifs et de mal-être.

Il n'existe pas de pathologies spécifiques mais les problèmes de santé sont liés aux effets combinés de la précarité et de l'habitat : zone de relégation, pollution, tristesse du cadre de vie, avenir professionnel difficile, etc.

Qui sont les " gens du voyage " ?
Ce terme désigne les personnes dont le statut, lié à l'habitat et/ou à l'activité économique, est régi par la loi du 3 janvier 1969. Cette loi est relative à " l'exercice des activités ambulantes et aux personnes circulant en France sans domicile ni résidence fixe ".
Le terme " gens du voyage " désigne globalement les Français vivant en caravane dont le statut administratif entraîne l'obligation de posséder un carnet de circulation. Ce titre de circulation est à faire viser tous les trois mois par des autorités de police ou de gendarmerie pour les personnes sans domicile fixe et sans ressources stables.
Il existe d'autres termes pour désigner les gens du voyage : Tsiganes, Roms, Manouches, Gitans, Sinte, etc., termes qui renvoient à l'appartenance culturelle, identitaire. Tous les gens du voyage ne sont pas tsiganes, manouches ou roms. Tous les Tsiganes, Roms, Manouches ou Gitans ne sont pas des gens du voyage.
Les offres de stationnement pour les caravanes, en nombre très insuffisant, se situent plutôt dans les grandes agglomérations. Les aires d'accueil sont le plus souvent situées sur les zones industrielles ou d'activité, éloignées des services publics, rarement desservies par les transports en commun. L'équipement sanitaire de ces aires est parfois vétuste, voire inexistant. Pour tous ceux qui ne peuvent pas accéder aux aires d'accueil saturées, des solutions de stationnement ne peuvent être envisagées que sur des espaces improvisés, non équipés. La population est par conséquent sujette aux expulsions à répétition.


Un recours très tardif aux soins

Concernant le rapport aux soins, nous observons que la prise en charge de la maladie se fait tardivement. Les personnes attendent de vivre des situations critiques pour se diriger vers des services de soins. Leur rapport à la santé peut alors apparaître comme de la négligence et le non-souci de soi. En fait, il s'agit d'une rupture vis-à-vis de la médecine et des complications dues aux déterminants socio-éducatifs et au vécu de ces familles. Nous constatons un éloignement des services de droit commun à plusieurs niveaux de la vie sociale (école, logement, services sociaux, loisirs, etc.). Les personnes en situation de précarité sont souvent peu écoutées et peu entendues, elles ont donc tendance à se taire. De plus, ce sont des populations très vite stigmatisées par les représentations dont sont porteurs les acteurs de santé eux-mêmes.

Il est important de préciser que l'appartenance socioculturelle, le mode de vie déterminent l'attention qui est portée à la santé (exemple : plus nous faisons usage de notre corps, plus la tolérance à la douleur et au désordre physique est élevée). La manière de considérer la santé et les représentations que nous en avons diffèrent selon les individus et leur appartenance sociale. Mais, au-delà de la culture et des modes de vie, les conditions de vie façonnent le rapport à la santé. Plus les gens du voyage sont en situation de précarité, plus leur rapport à la santé les éloigne de la définition de l'OMS : " Un état de bien-être complet, physique, psychologique et social et pas seulement une absence de maladie ou d'infirmité ". La santé chez les gens du voyage se résume actuellement au mieux à l'absence de maladie.

De même, la manière d'appréhender le discours médical diffère selon le milieu d'appartenance. Les gens du voyage sont très éloignés des concepts médicaux et, par conséquent, ils peuvent être moins attentifs aux différents symptômes, moins informés sur les maladies et les circuits de soins, et méfiants quant aux informations données en matière de santé.

Leur situation n'est pas différente de celle d'autres minorités, les mêmes causes (précarité, pauvreté, relégation, illettrisme, racisme, etc.) produisent les mêmes effets : mauvais accès à la prévention et aux soins, même avec la CMU.

Des facteurs culturels spécifiques jouent probablement mais les mécanismes généraux sont parfaitement connus. L'ensemble des acteurs de santé - pour peu qu'ils dépassent l'idée que les problèmes de santé relèveraient de l'ethnicité - sont donc tout à fait en capacité d'intervenir auprès de ce public.


Agglomération rouennaise :des résultats indéniables

Au niveau local, des associations mènent des actions santé diversifiées : mise en lien avec des professionnels de la santé pour pallier l'isolement des familles, actions d'éducation pour la santé, sensibilisation aux dépistages précoces, etc.

Depuis 2002, l'association Relais Accueil Gens du voyage, intervenant sur l'agglomération rouennaise, s'inscrit dans le Programme régional d'accès à la prévention et aux soins (Praps) des plus démunis. En cinq ans, des actions santé ont vu le jour, mises en place grâce à un travail en partenariat avec Médecins du monde, une équipe mobile psychiatrique et le comité régional d'éducation pour la santé de Haute-Normandie. Elles ont contribué à l'amélioration des conditions de vie pour certains usagers, après des rencontres avec les gestionnaires des terrains de stationnement ; à l'accès à de l'information pour d'autres et à une possibilité nouvelle de bénéficier de soins de qualité. Par exemple, en partenariat avec une équipe médicale du conseil général de Seine-Maritime, des séances de sensibilisation et de suivi de vaccinations ont été proposées sur des aires d'accueil. Ces séances ont permis de vacciner des adultes qui n'avaient jamais eu de vaccins ou de rappels depuis plusieurs années. Elles ont été l'occasion également, pour les parents, de mieux connaître le calendrier vaccinal des enfants. Cette action a été efficace car elle s'est appuyée sur une démarche de proximité en délocalisant ponctuellement le service du conseil général sur les lieux de vie des gens du voyage. Grâce à notre fonction relais, les professionnels ont pu faire la démarche d'aller vers cette population pour lui permettre à terme de mieux connaître et se déplacer vers les structures de prévention et de soins.

Au-delà de ces actions, il est nécessaire d'agir en amont sur les facteurs ayant un impact sur la santé. Les conditions préalables à la santé sont la possibilité de se loger, de pouvoir stationner en sécurité et dans des conditions décentes (le minimum étant l'accès à l'eau potable !), d'accéder à l'éducation, de se nourrir convenablement, etc. Le concept de qualité de vie est à prendre en considération dans l'appréhension globale de la santé.

La promotion de la santé a à voir avec le traitement des inégalités et la lutte contre les exclusions. Par conséquent, elle doit tenir compte de l'influence de l'environnement, des conditions de vie et de travail, de l'ensemble des déterminants et pas seulement des déterminants individuels, elle doit également tenir compte de l'accessibilité aux services de santé.

Pour en savoir plus
Fnasat-Gens du voyage :
59, rue de l'Ourcq - 75019 Paris
Tél. 01 40 35 00 04
www.fnasat.asso.fr

Fnasat-Gens du voyage : un collectif d'associations engagées sur le terrain

La Fédération nationale des associations solidaires d'action avec les Tsiganes et les gens du voyage (Fnasat-Gens du voyage) rassemble quatre-vingt-sept associations mobilisées dans des actions recouvrant différents secteurs tels que l'habitat, l'insertion par l'économie, l'accès aux droits, l'appui à la scolarité ou la santé. Ces associations sont départementales et agissent majoritairement dans le cadre de conventions avec les conseils généraux. En fonction de leur histoire et de leurs contextes locaux, elles ont développé des compétences propres pour tel ou tel domaine. Se fédérer, c'est mutualiser ces savoir-faire locaux. C'est aussi disposer d'une représentation nationale, force d'interpellation et de propositions en direction des pouvoirs publics pour faire évoluer favorablement la situation des familles du voyage. Enfin, c'est la possibilité de mettre en œuvre des outils communs de communication, d'édition, de formation et de coordination de programmes.
La commission santé de la Fnasat participe de cette démarche d'analyse, d'interpellation et de proposition. Composée de professionnels de santé, salariés des associations de son réseau, la commission mène aujourd'hui une étude sur l'environnement des aires d'accueil (deux cent trente sites sont analysés). La question du saturnisme et sa nécessaire prise en considération par tous les acteurs de la santé sont aussi des préoccupations qui structurent l'action de la commission.

Notes

1. Étude réalisée sur deux ans dans le cadre du projet Romeurope, à l'initiative de Médecins du monde. Actes du colloque européen des 19 et 20 octobre 2000.

2. Les associations et structures qui interviennent auprès des gens du voyage se situent dans le champ de la santé et/ou du social (associations ayant pour mission l'accompagnement social des gens du voyage, associations œuvrant pour l'accès à la santé, telles que Médecins du monde, etc.). Dans ce cadre, les intervenants sont des professionnels de la santé (infirmiers, médecins, etc.) ou du social (assistant social, éducateur spécialisé, etc.) agissant soit en tant que salarié soit en tant que bénévole. Ces professionnels, témoins des conditions de vie des gens du voyage, sont en capacité d'en dresser un état des lieux.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 390 | JUILLET-AOUT 2007 | Pages 4-6
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