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Le terme d'éducation recouvre une multitude
d'interprétations qu'il serait trop long
d'explorer ici. Dans cet article, nous l'emploierons
au sens d'" action éducative ",
c'est-à-dire l'aménagement intentionnel
de situations d'actions, de communication et de
réflexion qui permettent à un individu
ou à un groupe d'individus de se développer
dans les domaines intellectuel, socioaffectif,
moteur, sensoriel, etc. Ces situations sont parfois
qualifiées de situations d'apprentissage.
Le terme apprentissage renvoie plutôt au
processus à l'uvre chez une personne
pour amener du changement dans ses acquis. Quand
on parle d'éducation, on se place du point
de vue de l'acteur éducatif ; quand on
parle d'apprentissage, on se place du point de
vue du public visé.
L'action éducative se déploie au
sein d'une culture, d'une société,
de milieux de vie qui ont leurs propres références
en termes de valeurs, de normes, de comportements
et de savoirs. Le tout est inscrit dans un contexte
culturel et social. Ainsi l'éducation a
une fonction d'homogénéité
sociale qui se développe en tension avec
d'autres fonctions : l'émancipation des
personnes, la formation progressive de leur capacité
à décider d'elles-mêmes, l'émergence
du sujet à partir de son inscription biologique,
historique et sociale (1-3).
L'éducation vise donc à placer,
de façon intentionnelle, les individus
dans un processus de changement. L'évaluation
de l'éducation va chercher à identifier
les changements produits (évaluation d'impacts
et d'effets), elle va aussi chercher à
relever la trace des processus qui ont rendu ces
changements possibles. En éducation pour
la santé, on souhaite en plus que ces changements
soient reconnus comme producteurs de santé.
C'est ici qu'interviennent les modèles
et paradigmes auxquels se réfèrent
les divers intervenants de l'éducation
pour la santé.
La demande d'évaluation des effets et
impacts de l'éducation pour la santé
reste un objet d'intérêt prioritaire.
Cependant, la plupart des programmes éducatifs
évalués par des schémas de
type expérimental ou quasi expérimental1
ont échoué à démontrer
leur efficacité sur le moyen terme (4,
5) : certains effets bénéfiques
enregistrés au terme du programme ont disparu
deux ans plus tard ; on ne parvient pas à
mettre en évidence des différences
significatives dans l'évolution du groupe
soumis à l'intervention éducative
et du groupe contrôle
, sauf dans la
progression des connaissances, etc. Dès
lors, la tentation est grande pour les professionnels
de l'éducation pour la santé et
de la promotion de la santé d'abandonner
l'évaluation des résultats des actions
éducatives pour se centrer exclusivement
sur les processus.
Après avoir exploré quelques difficultés
inhérentes à l'évaluation
de l'action éducative en santé,
nous souhaitons expliciter ici qu'il est possible
de faire porter l'évaluation sur certains
résultats de l'action éducative.
Rationnel, humaniste,
social ou écologique
Comme mentionné dans d'autres contributions
de ce numéro, le jugement sur la valeur
d'une action est constitutif de l'acte d'évaluation.
La clarification des valeurs et modèles
de référence représente donc
une étape essentielle dans la construction
ou la négociation d'une évaluation.
En effet, comme le dit clairement K. Tones (6),
la manière d'interpréter la promotion
de la santé tout comme le choix des méthodes
et stratégies sont déterminés
par l'idéologie. Ces différences
sont fondées sur une vision bien déterminée
du monde en général, de la nature
humaine et de l'action humaine.
Plusieurs paradigmes servent de cadre de référence
aux actions d'éducation pour la santé.
Dans une contribution récente, J. Fortin
(7) distingue quatre paradigmes d'organisation
sociale qui permettent de questionner la dimension
éducationnelle - choix rationnel (le rapport
de soi aux normes bio-psycho-médicales),
réalisation de soi (le rapport à
soi), dialectique sociale (le rapport aux autres)
et approche écologique (le rapport au contexte).
Nous reprenons ci-dessous quelques éléments
seulement de cet article, propices à éclairer
la question de l'évaluation.
Les acteurs intervenant en éducation pour
la santé inscrivent leurs pratiques dans
l'un ou l'autre (l'un et l'autre) de ces
paradigmes, en fonction de leur itinéraire
personnel, de leur insertion institutionnelle,
de leur positionnement stratégique. Selon
le paradigme adopté, les changements attendus
au terme de l'action éducative sont différents.
- Le paradigme rationnel ou l'homme tel qu'il
devrait être : on considère qu'un
apport d'informations permet une adaptation des
connaissances ou des croyances des personnes et
détermine l'adoption par celles-ci d'un
comportement favorable à la santé.
L'issue de l'action éducative sera donc
évaluée soit par une augmentation
des connaissances, soit par la modification de
facteurs de risques comportementaux mis en évidence
par les études épidémiologiques
en lien avec certains problèmes de santé.
- Le paradigme humaniste ou le libre bien-être
: " la réalisation de soi est revendiquée
comme but éducatif et se confond avec la
définition de la santé comme état
complet de bien-être physique, mental et
social " (Fortin, 2004). La démarche
éducative s'attache à développer
des compétences diversifiées qui
dépassent les savoirs : estime de soi,
confiance en soi, maîtrise corporelle et
développement sensoriel, affirmation de
soi au travers de valeurs, etc. Ces compétences
sont considérées comme des facteurs
motivationnels et décisionnels dans les
matières de santé. Ces paramètres
fortement liés à l'intimité
des personnes restent délicats à
évaluer. La capacité de faire des
choix libres et responsables est peu souvent objet
d'évaluation car elle reste soumise à
des débats éthiques sur les limites
du champ de la liberté individuelle en
matière de santé.
- Le paradigme de la dialectique sociale :
allant au-delà du développement
personnel, ce paradigme questionne les rapports
de l'homme à son environnement et interroge
son degré de liberté au sein du
groupe social. Le concept complexe d'empowerment
représente l'aboutissement le plus sophistiqué
de ce paradigme : il vise l'acquisition de pouvoir
par le sujet et les groupes (maîtrise de
son existence et contrôle de son environnement)
à travers l'optimisation de leurs savoirs
en parallèle avec l'exercice de ce pouvoir.
Le concept d'empowerment a ceci de particulier
qu'il mêle processus et résultats.
Ainsi les évaluations porteront, par exemple,
sur l'évolution de la quantité et
de la qualité des prises de parole dans
un groupe qui se réunit autour d'une problématique
de bien-être, de santé ou de qualité
de vie ; l'évaluation enregistrera aussi
les modifications apportées par le groupe
dans son environnement matériel et social,
aménagements qui généralement
portent sur des déterminants de santé.
- Le paradigme écologique : "
l'écologie de l'éducation prend
pour cible l'être humain et les interrelations
entre celui-ci et les différents milieux
(écosystèmes) dont le résultat
est son développement et ses apprentissages
" (Fortin, 2004). Ce processus systémique
reprend des éléments de paradigmes
précédents en leur apportant à
la fois une dimension dynamique et contextuelle.
Il permet d'intégrer les " impondérables
décisionnels ", déclencheurs
de l'action qui surgissent dans la vie quotidienne
auxquels l'individu donne sens à un moment
donné de son parcours personnel. Ce faisant,
il offre une alternative de choix par rapport
aux modèles prédictifs du comportement.
Ce paradigme, encore peu répandu dans le
domaine de l'éducation pour la santé,
est encore très peu exploité en
matière d'évaluation.
Bien évidemment, l'émergence de
ces paradigmes s'inscrit dans une perspective
sociétale globale et historique. S'il est
utile pour les praticiens en éducation
pour la santé d'analyser à quel
paradigme se réfèrent leurs interventions,
ils auraient tort de céder à l'attrait
des mots et des formules, occultant ainsi les
métissages entre ces paradigmes. Une illustration
d'un tel métissage est fournie par l'analyse
de la manière dont la déclaration
de Sundsvall (8) situe l'éducation pour
la santé : " L'éducation
est un élément déterminant
pour favoriser les changements politiques, économiques
et sociaux (paradigme écologique) qui rendent
possibles l'instauration de la santé. Les
objectifs et les stratégies de l'éducation
pour la santé doivent traduire ces principes
généraux. Ils doivent mettre en
place un processus qui crée les conditions
pour que des personnes ou une communauté
apprennent à développer leur bien-être
et leur santé (paradigme humaniste). Ils
doivent favoriser la prise d'autonomie et la responsabilité
collective. La santé passe donc par le
développement individuel et collectif des
aptitudes à exercer une action sur les
facteurs de santé (paradigme de la
dialectique sociale). "
Au-delà des discussions possibles sur
les objets pertinents de l'évaluation de
l'éducation pour la santé, se posent
de multiples autres défis qui lui sont
spécifiques. Deux de ceux-ci sont commentés
ci-dessous.
Tout l'intérêt
de la charte d'Ottawa
En matière de prévention ou de promotion
de la santé, l'efficacité est généralement
produite par des démarches multifactorielles
qui combinent une variété de stratégies.
C'est tout le sens de la charte d'Ottawa, qui
recommande d'impulser la santé par l'aménagement
des milieux de vie, le développement de
politiques publiques, la réorientation
de services de santé, le développement
de compétences individuelles et sociales
et la participation des populations concernées.
C'est toute la clairvoyance de la charte de Bangkok
de vouloir intégrer à ces composantes
de l'intervention la dimension économique
et le secteur privé comme un des facteurs
et donc un des partenaires incontournables dans
la production de la santé.
Ainsi située par rapport au problème
de santé sur lequel on souhaite intervenir
ou à la composante du bien-être/de
la qualité de vie que l'on souhaite renforcer,
l'éducation pour la santé n'intervient
que comme une des composantes de l'action parmi
d'autres. Il est donc vain de vouloir évaluer
une action d'éducation pour la santé
en reliant celle-ci de manière directe
et spécifique à des indicateurs
de santé de type épidémiologique
(mortalité, morbidité, facteurs
de risques).
Les deux modèles présentés
en encart dans les pages précédentes
(Green et Kreuter - pdf, 65 Ko ; Promotion Santé Suisse - pdf, 64 Ko),
illustrent bien la place relative des dimensions
éducatives dans l'évaluation d'un
programme de promotion de la santé.
Le développement
des compétences individuelles et sociales
le parcours d'une vie
À partir du moment où l'on prend
pour référence non le producteur
de l'acte éducatif mais le sujet de l'éducation
(la personne éduquée), force est
de constater que les effets des actions éducatives
dépendront de la manière dont la
proposition éducative s'intégrera
dans les schèmes cognitifs et socio-affectifs
de cette personne, dans son parcours de vie, etc.
Par ailleurs, à côté des actes
éducatifs identifiés comme tels,
formalisés, produits dans divers milieux
de vie, les personnes sont exposées à
de nombreuses influences non formalisées
qui interfèrent avec l'acte éducatif
ou le renforcent.
Ainsi, une multitude d'influences interviennent
pour déterminer la modification d'une habitude
de vie ou d'une attitude, l'enrichissement d'une
représentation ou l'acquisition d'une compétence.
Ce système d'influences particulièrement
complexe rend encore plus difficile l'objectivation
des effets de l'acte éducatif par rapport
aux autres déterminants de la santé.
Il est donc difficile de garantir avec un niveau
de certitude satisfaisant que telle ou telle modification
" intermédiaire " observable
à court terme (accroissement de connaissances,
modification des intentions ou des opinions, essai
d'un comportement adéquat pendant une période
définie, etc.) s'avère être
les prémices d'un changement durable du
comportement ou d'un bon équilibre dans
le mode de vie plus global d'une personne.
Par ailleurs, l'acte éducatif peut paraître
avoir eu peu de conséquences à court
terme puis manifester ses effets des années
plus tard : une conjonction favorable de déterminants,
une expérience ou une information supplémentaire
sera venue lui apporter du sens, le contexte socio-affectif
aura changé. Cet " effet retard "
des actions éducatives est sans doute à
prendre particulièrement en compte quand
on s'adresse à des enfants et des adolescents,
quoiqu'il conserve une certaine pertinence pour
les adultes.
En éducation pour la santé, l'apparition
de la plupart des bénéfices demande
du temps. Les effets immédiats sont souvent
temporaires. D'autres effets, plus lents à
s'établir, sont souvent plus stables (9).
D'autres difficultés existent en matière
d'évaluation de l'efficacité de
l'éducation pour la santé. Citons
notamment la relativité de la parole de
sujets, incontournable pour identifier certains
effets. Citons aussi l'énorme influence
des circonstances de l'acte éducatif sur
les effets de celui-ci : la prédiction
d'un effet similaire dans un autre contexte est
souvent hasardeuse.
Malgré tout il ne faut pas renoncer à
objectiver les résultats des actions éducatives.
Des évaluations pertinentes sont possibles
si le but n'est pas de prouver les effets de l'éducation
pour la santé mais bien d'enregistrer des
modifications sur la base desquelles on adaptera
une action, un programme ou une pratique professionnelle.
Les deux modèles évoqués
précédemment ouvrent quelques pistes
en ce sens.
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