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Évaluation ! Depuis quelques années,
le mot ponctue, comme un leitmotiv, textes et
discours, sonnant tantôt comme une injonction,
tantôt comme l'invocation d'une solution
propre à résoudre tous les problèmes,
tantôt comme une règle de bonne pratique.
Cette évocation, omniprésente dans
des contextes multiples, crée un bruit
de fond qui, tout en maintenant les consciences
en alerte sur " l'ardente nécessité
" de l'évaluation, finit par brouiller
le sens du message. De quoi parle-t-on, finalement
? Les auteurs de ces discours qui, tour à
tour, convoquent, récusent ou redoutent
l'évaluation, lui accordent-ils la même
signification ? De quelles représentations,
de quelles attentes et de quels enjeux le mot
est-il porteur ? Cet engouement récent
est-il un effet de mode, une pure rhétorique
ou le témoin d'une transformation en cours
dans la gestion des actions publiques ?
Pour tenter de répondre à ces questions,
la parole sera d'abord donnée aux acteurs
impliqués dans le domaine de l'évaluation.
Les citations rapportées dans le texte
sont extraites d'entretiens conduits auprès
de ces acteurs pour la réalisation d'un
document multimédia sur l'évaluation
(1).
L'évaluation
: paroles d'acteurs
Comment définir
l'évaluation ?
Définir l'évaluation est une tâche
ardue car le mot, isolé, donne peu de prises
à une traduction concrète. Les tentatives
d'explicitation s'accompagnent le plus souvent
d'une qualification portant sur les objets (évaluation
de politiques, de programmes, de projets, de pratiques
professionnelles, de réseaux
), sur
les finalités (évaluation récapitulative
ou formative1), sur la discipline principalement
mobilisée (évaluation épidémiologique,
évaluation économique, etc.), sur
le mode opératoire (évaluation externe,
interne, autoévaluation) ou encore, selon
une formule plus générique, sur
la nature de l'exercice (démarche, méthode,
processus d'évaluation). On recense autant
de définitions que de théoriciens
qui, jonglant avec quelques mots-clés,
se sont confrontés à l'exercice.
Plus de cent définitions de l'évaluation
étaient déjà répertoriées
il y a une vingtaine d'années (2).
Posée aux acteurs, la question suscite
une variété de réponses :
regard sur soi, sur les autres, sur le système
(opérateur), guide (opérateur),
moyen de progresser (opérateur),
immense miroir (opérateur), exigence
technique et démocratique (fonctionnaire
d'État), démarche d'amélioration
de la qualité (décideur, responsable
de programme), démarche participative
(responsable de programme), aide à
une meilleure gouvernance (décideur),
mesure de l'écart entre ce que l'on
voulait faire et ce que l'on a fait (décideur),
démarche qui vise à éclairer
des choix publics (décideur), processus
d'apprentissage collectif (décideur,
expert), démarche à chaque fois
nouvelle et créative (évaluateur),
posture plus qu'un métier (évaluateur),
outil (évaluateur), processus
d'interaction et de négociation (expert/évaluateur).
Plus qu'une définition, ce sont là
leurs propres attentes que livrent les acteurs.
Avoir un regard sur son action afin d'améliorer
ses pratiques relève bien d'une préoccupation
d'animateur de projet. Mieux gérer, décider
rationnellement de l'utilisation des fonds publics
en est une autre, tout aussi légitime,
de décideurs. Quant aux évaluateurs2,
ils insistent sur les dynamiques induites par
la démarche.
À quoi sert l'évaluation
?
Interrogés plus spécifiquement
sur les finalités de l'évaluation,
ces mêmes acteurs déclarent : s'interroger
sur le projet (opérateur), valoriser
ce qui a été fait (opérateur),
rendre explicite ce qui est implicite (formateur/accompagnateur),
rendre des comptes à son administration
et aux citoyens (fonctionnaire d'État),
prendre des décisions (décideur),
vérifier si la politique produit des
résultats ou va dans le sens fixé
(élus), prendre conscience des succès
et des échecs (élu), réécrire
les objectifs du programme (responsable de
programme), communiquer avec les acteurs de
terrain et témoigner de leurs inquiétudes
auprès des décideurs (responsable
de programme), piloter l'action (expert),
produire de la connaissance en même temps
que des changements dans l'action (expert).
Ces propos inspirent trois commentaires. Premièrement,
on note que les réponses diffèrent
peu dans le contenu, quelle que soit la question
posée : c'est principalement l'usage des
résultats de l'évaluation qui est
évoqué. Deuxièmement, ils
illustrent les interactions entre les perceptions
qu'ont les acteurs de l'évaluation, leurs
attentes et les responsabilités qu'ils
occupent. Enfin, ils confirment l'intérêt
de procéder, dès lors qu'un travail
d'évaluation est engagé, à
la mise à jour des représentations
de l'ensemble des protagonistes. Méfions-nous
des évidences ! Dans le milieu des évaluateurs,
la définition de l'évaluation est
attachée à la notion de valeur,
au sens de valeur ajoutée par l'action,
conformément à son étymologie.
" Évaluer, c'est émettre
un jugement sur la valeur ", écrivait
Patrick Viveret dans le rapport fondateur de l'évaluation
des politiques publiques en France (3). Pour la
Société française de l'évaluation,
" l'évaluation vise à produire
des connaissances sur les actions publiques [
]
dans le double but de permettre aux citoyens d'en
apprécier la valeur " (4). De
jugement sur la valeur à jugement de
valeur, le glissement sémantique qui
a pu s'opérer parmi les acteurs de terrain
explique leurs réticences à s'exposer
dans ce type de démarche et les inquiétudes
sur la sanction supposée l'accompagner.
À l'opposé, une professionnelle
insistait sur l'opportunité, à travers
l'évaluation, de " mettre en valeur
" le travail réalisé avec
et par les bénéficiaires de l'action.
À qui profite
l'évaluation ?
• aux décideurs pour " décider
" ou " améliorer la gestion publique "
Avant d'opter pour la reconduction d'une intervention3,
un décideur recherchera principalement,
pour éclairer son choix, des arguments
sur son utilité et son efficacité.
La démonstration de l'efficacité
est la question d'évaluation la plus difficile
à résoudre car elle requiert la
mise en évidence de la relation de causalité
entre les effets observés (par exemple
un recours plus précoce aux services de
soins) et l'intervention réalisée
(des ateliers de groupe pour la revalorisation
de l'estime de soi) ; cela suppose de parvenir
à isoler les effets propres et attendus
de l'intervention (la modification de comportement),
d'autres effets qui ne lui seraient pas liés
(augmentation des revenus, relation privilégiée
avec une personne facilitant l'accès aux
services, etc.). En l'absence d'un cadre de
recherche approprié, fiable et valide,
le défi n'est pas relevé ; la prise
de décision est rarement étayée
sur la base de l'efficacité stricto sensu.
Pour autant, l'évaluation est-elle inutile
? Certainement pas, les analyses contextuelles
permettant de comprendre les conditions de succès
ou d'échec de l'intervention apportent
des informations très utiles pour la décision.
Par ailleurs, une description détaillée
et argumentée de la mise en uvre
de l'intervention et des réalisations peut
satisfaire à l'exigence de rendre compte
de l'utilisation des fonds alloués.
• aux opérateurs pour " améliorer
l'action "
Pour les opérateurs, l'évaluation
est surtout considérée comme une
activité intégrée à
l'action dans le but de procéder à
des ajustements réguliers afin d'améliorer
l'action. Une intervention, projet ou programme,
n'est pas une structure figée ; elle évolue
au gré des aléas de sa mise à
l'épreuve du terrain, des acteurs en présence
et du contexte dans lequel elle s'inscrit. L'interrogation
sur le sens de l'action est présente, nourrie
de réflexions internes et des retours d'informations
des bénéficiaires. Pratique réflexive
en équipe, " regard dans le rétroviseur
", procédure plus ou moins formalisée,
les évaluations sont de facture variable,
fonction des exigences et des ressources dévolues.
• avec des acquis partagés
En réalité - et la somme des discours
recueillis lors des entretiens le valide -, l'évaluation
remplit une pluralité de fonctions (5)
au service de tous : accumuler de la connaissance,
estimer la valeur de l'action accomplie, produire
du changement, susciter un débat avec l'ensemble
des acteurs engagés, les faire progresser
collectivement, mobiliser et contribuer à
l'appropriation de l'intervention. En effet, l'apport
de connaissances quasiment toujours recherché
dans les questionnements évaluatifs, qu'il
s'agisse d'accumuler des indications sur l'intervention
ou de documenter une expérimentation, est
au profit de tous. De surcroît, l'évaluation
donne l'opportunité de récapituler
l'histoire d'une politique, d'un programme ou
d'un projet, avec le rapport d'évaluation
comme support de cette mémoire reconstruite.
En restituantla participation des acteurs impliqués,
elle constitue une forme de reconnaissance du
travail accompli et favorise l'appropriation par
les différents partenaires tant des conclusions
de la production évaluative que de l'intervention
évaluée.
L'évaluation
: une démarche audacieuse et contestataire
!
Réduire l'implicite
Exercice ponctuel ou continu, en cours ou en fin
d'intervention, externe ou interne, tout travail
évaluatif doit se soumettre au rituel d'un
questionnement préalable : évaluer,
pourquoi ? Quoi ? Avec qui ? Pour qui ? Pour quoi
faire ? Comment ? L'explicitation des objectifs,
la définition du champ de l'évaluation,
la clarification du questionnement et la définition
des modalités de travail sont des épreuves
incontournables de la première étape
du parcours évaluatif. Il s'agit là
de " rendre explicite ce qui est implicite
".
Cette réflexion initiale doit permettre
de s'entendre sur l'utilisation de cette évaluation,
les questions à poser et les critères
de jugement. En effet, la spécificité
de l'évaluation relève de la mise
en perspective de l'analyse avec l'angle de vue
collectivement choisi : le système de référence
de l'évaluation dont les critères
sont l'élément majeur. Sur quelle(s)
base(s) apprécier l'intervention ? Par
exemple, l'adhésion des acteurs à
un projet sera-t-elle estimée sur leur
présence aux réunions, sur leur
participation à un travail commun ou sur
une transformation conséquente de leurs
pratiques au regard des principes du projet ?
Sur quels éléments décider
qu'un projet est réussi et/ou en voie d'autonomisation
? Sur quelle base affirmer qu'une action a amélioré
la confiance en soi des élèves ?
Le choix des critères n'est pas neutre.
Il relève d'un acte collectif - et non
pas de la seule responsabilité de l'évaluateur
- et engage l'ensemble de la démarche.
Enfin, le travail préliminaire contribuera
à mettre au jour les enjeux de l'évaluation,
à savoir, les conséquences prévisibles
pour l'intervention (la poursuite de l'intervention
est-elle dépendante des conclusions ?),
les problèmes ou conflits latents susceptibles
d'émerger, les opportunités (la
mise en valeur de l'action, des opérateurs),
afin de dissiper les malentendus, de minimiser
le risque de déception quant aux résultats
de l'opération (l'obtention de réponses
aux questions posées) et d'anticiper les
difficultés au cours de l'exercice (notamment
les résistances à participer à
l'évaluation
).
Poser des questions
dérangeantes
L'évaluation suscite des réticences
parce qu'elle est, par essence, un processus de
contestation, en raison de la (re)mise en question(s)
de l'intervention. L'intervention permet-elle
de satisfaire les besoins des populations visées
? Sur quels fondements théoriques a-t-elle
été construite ? A-t-on conduit
les actions avec professionnalisme ? Aurait-on
pu faire mieux ? Les effets attendus se sont-ils
produits ? Tout de l'intervention (structure,
déroulement, acteurs, résultats)
peut être disséqué et soumis
à l'analyse critique. Mais tout ne fera
pas l'objet d'une étude approfondie ; des
choix devront être négociés
en vue de l'usage présumé des résultats
de l'évaluation.
Ouvrir un espace de
controverses
Les buts déclarés de l'évaluation
influencent le champ mais aussi la nature de la
démarche, notamment en ce qui concerne
l'étendue des acteurs (des responsables
aux partenaires et aux citoyens) à associer
à la réflexion et la place à
leur accorder. Lors du dernier colloque de la
Société française de l'évaluation
(SFE), un panel de citoyens sollicités
pour produire un avis sur la place des citoyens
dans l'évaluation des politiques publiques,
justifiait un telle orientation au nom de trois
arguments : leur triple légitimité
d'usagers, d'habitants, de contribuables ; leur
proximité directe avec les résultats
de la politique ; leur intérêt pour
leschangements à venir du fait des conclusions
de l'évaluation. Il soulignait également
l'intérêt d'un autre regard précisément
parce qu'il permet de relier toutes les finalités
de l'évaluation (6). Les influences s'exercent
aussi de la part des acteurs sur le processus
d'évaluation.
et de (ré)conciliation
Opter pour une évaluation participative
suppose d'accepter le risque de la controverse
et de s'engager à créer les conditions
d'un dialogue équilibré entre les
différents points de vue. Ainsi conçue,
l'évaluation crée un espace
de débat et une tribune à différentes
catégories d'acteurs qui, à cette
occasion, pourront exprimer des conceptions, des
préférences, des incompréhensions,
voire des revendications. Conduite sur un mode
concerté, l'évaluation favorise
des échanges aptes à faire converger
des préoccupations particulières,
et même contradictoires, à concevoir
et partager des références communes.
Les évaluations des programmes régionaux
de santé du début des années
2000 témoignent de ce rassemblement opéré,
là où la dynamique de concertation
avait précisément permis la mise
en place d'un processus participatif (7). L'évaluation
est un espace favorable à la réconciliation
de catégories à première
vue opposées, experts et profanes, décideurs
et acteurs de terrain.
L'évaluateur
: un personnage à plusieurs facettes
L'évaluateur responsable de la conduite
du processus peut être l'artisan de ces
rapprochements. Les situations évaluatives
lui confèrent une variété
de rôles. Dans le cadre d'une évaluation
interne, il se confond avec l'acteur de l'action.
Dans une évaluation externe, il est dégagé
de tout lien avec l'intervention, avec, toutefois,
des postures variables en fonction des objectifs
avoués de l'évaluation et de la
proximité recherchée avec les responsables
de l'intervention. Interpellé pour répondre
à des questions sur l'impact de l'intervention,
il adoptera une position distanciée compatible
avec la neutralité attendue de l'expert.
Sollicité pour accompagner des acteurs
de terrain dans leur propre évaluation,
il s'intégrera au mieux dans l'environnement
pour faire émerger les questions, être
la ressource propre à accompagner - plus
que guider - le processus d'évaluation
: reconstituer la logique d'action, clarifier
les objectifs, aider au choix ou à la construction
des outils de recueil et d'analyse des données.
L'évaluation
: une activité sociale au servicede l'apprentissage
collectif
L'évaluation reste difficile à définir,
à cerner, à expliquer parce qu'elle
ne se résume pas à une seule opération
intellectuelle. Inscrite dans un système
de relations dynamiques entre des acteurs, des
pratiques, des intentions, un contexte, elle est,
avant tout, une activité sociale et à
chaque fois singulière. La pluralité
de ses applications, combinée à
tous les autres paramètres qui la façonnent,
génère une variété
de configurations incluant sur un large registre
des formes d'évaluation parfois bien contrastées
: évaluation de la conformité, évaluation
managériale, recherche évaluative,
évaluation d'expertise, évaluation
compréhensive, évaluation pluraliste,
etc.
Ainsi que le rapportait Bernard Perret4,
" quand on essaye de définir l'évaluation,
on met toujours l'accent sur un aspect particulier,
alors qu'en fait il faut avoir une vision équilibrée
des différentes fonctions, de prise de
décision, de formation, de médiation,
de diagnostic partagé. L'expression qui
intègre le mieux les différentes
fonctions, c'est celle d'apprentissage collectif
".
Progressivement, forte de l'accumulation des expériences
et des acquis qu'elle génère, l'évaluation
s'intègre peu à peu dans les pratiques,
laissant penser que, derrière le bruit
de fond, il y a bien plus qu'une simple rhétorique.
" Je remercie Chantal Vandoorne pour
sa contribution. Ses commentaires et les échanges
que nous avons eus m'ont permis d'améliorer
la première version de ce texte. "
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