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Entretien avec le docteur Étienne G. Krug,
directeur du département pour la prévention
de la violence et des traumatismes à l'Organisation
mondiale de la santé (OMS).
La Santé de l'homme : Quels sont les
principaux enseignements du rapport Violence et
Santé (1) que vous avez coordonné
pour l'Organisation mondiale de la santé
?
Étienne G. Krug : Je souhaite en
préambule souligner la complexité
de la relation entre la violence et la santé.
Il s'agit bien d'un problème que nous identifions
au moyen de données fiables et, pourtant,
nous commençons seulement à en découvrir
la réelle importance. Chaque année,
1,6 million de personnes meurent dans le monde
du fait de la violence. Ce chiffre est plus important
que le nombre des décès imputés
à la malaria et à peu près
équivalent au nombre de cas mortels dus
à la tuberculose ; ces deux maladies sont
classées au plus haut niveau de l'agenda
santé publique dans le monde. Et de nombreuses
études apportent des éléments
supplémentaires : ainsi entre 10 et 69
% des femmes interrogées dans différents
pays disent, par exemple, avoir été
abusées physiquement à un moment
ou l'autre par un partenaire, que ce soit leur
mari ou quelqu'un de leur entourage. Dans de nombreux
pays, entre 10 et 20 % des adultes interrogés
affirment avoir été abusés
sexuellement au cours de leur enfance. Ces données
soulignent l'impact important de la violence sur
une grande proportion de la population mondiale.
S. H. : Cela veut-il dire que quantifier la
relation entre violence et santé implique
de prendre en compte d'autres facteurs ?
Oui. Quand nous parlons des décès,
des traumatismes physiques et des handicaps qui
résultent des violences, nous ne prenons
en compte qu'une partie des conséquences.
Il y a, selon moi, un impact sur la santé
mentale très important. Les victimes de
violence souffrent plus souvent de dépression,
d'anxiété, d'insomnies, etc. Comment
ne pas prendre en compte les effets de grossesses
non désirées, des maladies sexuellement
transmissibles, le sida, par exemple, qui résultent
de cas de viols ? Lors d'études faites
aux États-Unis sur les conséquences
à très long terme de la maltraitance
infantile, nous avons constaté que des
adultes, victimes de violence lors de leur enfance,
avaient une plus grande probabilité de
fumer, de consommer de l'alcool et d'adopter un
mode de vie à risque. Dans les années
à venir, nous allons de plus en plus prendre
conscience du fait qu'une proportion non négligeable
des maladies chroniques - ou d'autres problèmes
de santé - ont des liens avec la violence.
Si l'on prend en compte le nombre des homicides,
par exemple, il existe des différences
entre les régions du monde. Les taux les
plus élevés se trouvent en Afrique
et en Amérique du Sud et les plus faibles
sont comptabilisés en Europe et dans certains
pays d'Asie. Les données OMS sur les violences
faites aux femmes indiquent qu'il est plus pertinent
de réfléchir en années de
vie dans la souffrance qu'en décès.
Même constat en ce qui concerne la maltraitance
physique, où, là, tout indique qu'il
n'y a pas de différence entre les continents.
Qu'un pays soit riche, pauvre, développé
économiquement ou en développement,
et dans toutes les communautés du monde,
il existe un niveau de violence non négligeable.
S. H. : Concernant la prévention, votre
rapport a mis en exergue la nécessité
de s'appuyer sur la formation des professionnels
de santé et de s'ouvrir à l'éducation
pour la santé. Comment ?
C'est pour nous, à l'OMS, une question
très importante. Je suis médecin.
J'ai été formé il n'y a pas
si longtemps que cela en Europe et, dans le cadre
de ma formation, la violence en tant que problème
de santé publique n'a jamais été
abordée. En matière de formation,
il y a donc beaucoup à faire. Mais des
efforts sont, aujourd'hui, faits dans de nombreuses
formations proposées en direction des médecins,
des infirmières et d'autres professionnels
de santé. Il est important que les professionnels
soient formés pour pouvoir mieux repérer
les victimes de violence, prendre en compte leurs
difficultés pour en parler. Expliquer combien
ces acteurs de santé ont un rôle
prédominant dans la détection des
violences. Comment aussi apporter un premier soutien
social, mental, économique, juridique et
administratif, etc. Nous savons qu'il y a énormément
à faire pour apporter un soutien aux victimes.
Je pense aussi qu'il y a moyen, à travers
le système de santé et à
travers les contacts que les patients peuvent
avoir avec les professionnels de santé,
de contribuer à la prévention de
la violence.
S. H. : L'OMS conduit-elle des programmes
éducatifs spécifiques sur la prévention
de la violence ?
Nous conduisons plusieurs programmes de ce type,
parmi ceux-ci le " Teach VIP, violence
and prevention ", programme de soixante
heures qui couvre les différents aspects
de la violence. Cette formation est destinée
aux écoles de santé publique dans
lesquelles sont formés des experts en santé
tels que les médecins, les infirmières,
etc. ; elle est utilisée dans certaines
écoles et disponible sur cédérom.
Ce programme a été construit d'une
manière interactive pour aider les professionnels
de la santé à collecter les données
sur les facteurs de risques, à mettre en
place des programmes de prévention et des
services pour les personnes victimes de violences.
Ce module de formation a été pensé
avec l'idée que dans de nombreuses écoles
de santé publique, surtout dans les pays
du tiers monde, il n'existe pas d'enseignement
dans ce domaine. D'autres initiatives se sont
développées ; ainsi il existe un
enseignement à Montréal qui incorpore
des aspects de la prévention de la violence,
un réseau francophone pour la prévention
des traumatismes qui regroupe des Français,
des Belges, des Suisses, des Canadiens, des Africains,
le Réfips1. Il organise, chaque
année, un séminaire pour les professionnels
de la santé. Le dernier a eu lieu l'année
dernière en Algérie.
S. H. : Quelle est la principale recommandation
de l'OMS sur la violence et l'éducation
à la santé ?
Il y a urgence à attirer l'attention sur
le fait que la violence est un problème
de santé publique. Pour simplifier, dans
de nombreux pays, la violence est réduite
à une question liée à la
justice et la répression. Or, des efforts
sont importants dans le domaine de la prévention
primaire, et la santé publique a un rôle
à jouer. La prévention primaire
inclut non seulement les soins appropriés
en direction des victimes mais aussi les méthodes
d'accompagnement, l'écoute des patients,
le relationnel. Des études ont démontré
que des enfants abusés, par exemple, en
grandissant, peuvent devenir violents eux aussi.
Chaque acteur de santé, médecin,
infirmière, professionnel de la prévention,
éducateur, a sa place dans cette prévention.
S. H. : L'éducation pour la santé
dans la prévention de la violence en est-elle
à son balbutiement ?
Il nous reste beaucoup de chemin à faire.
Notre rôle principal - et c'était
l'un des objectifs du rapport - est d'attirer
l'attention des États sur les relations
entre la violence et la santé. Je suis
d'ailleurs heureux que la France ait commandité
une étude spécifique (NDLR :
rapport Tursz, voir l'inteview d'A. Tursz).
Mais nous avons également pour ambition
de mobiliser les professionnels de la santé.
Il nous faut comprendre plus en détail
les implications de la violence sur la santé
et, pour cela, nous avons besoin des professionnels
de la santé. Comment faire une bonne éducation
pour la santé pour que les médecins,
qui sont très occupés, les infirmières,
qui sont surchargées, et les associations
prennent en charge ce défi ?
Au Canada, éducateurs
et policiers font équipe
Le Canada, et le Québec en particulier,
figure en bonne place parmi les pays auteurs d'initiatives
de prévention des violences citées
par Étienne G. Krug (voir interview ci-avant).
Pierre Maurice, coordonnateur scientifique sur
la sécurité et la prévention
des traumatismes à l'Institut national
de santé publique du Québec, a piloté
un symposium sur le thème " Promouvoir
la sécurité, prévenir la
violence : quand les réseaux font équipe
", les 26 et 27 octobre 2006, dans le cadre
des 10es Journées annuelles de santé
publique. Il souligne la pertinence de travailler
en réseau en associant éducateurs,
enseignants, intervenants de santé publique,
policiers mais aussi les professionnels des communes
et les intervenants communautaires (en particulier
les associations). " Les actions de promotion
de la sécurité et de prévention
de la violence nécessitent un décloisonnement
des secteurs ", explique-t-il. Lors de ce
symposium, plusieurs dizaines d'initiatives ont
été présentées, parmi
lesquelles l'évolution des politiques de
prévention de la délinquance en
Europe, les avantages et difficultés de
l'approche par milieu de vie au Québec,
le travail en réseau des professionnels
pour faire face au phénomène des
" gangs des rues " avec une approche
préventive travaillant sur la " désaffiliation
" et la façon d'intervenir auprès
des jeunes des gangs. Parmi les outils présentés
figurait une trousse de prévention de la
criminalité également conçue
au Québec.
Pour en savoir plus : www.inspq.qc.ca/jasp |