sommaire n° 389
 
dossier " violences et santé : quelles actions éducatives ? "

À Genève, l'école, lieu central de prévention des maltraitances

 
  Dans le canton de Genève, en Suisse, les services de santé publique des enfants et adolescents ont mis en place un dispositif en milieu scolaire pour prendre en charge les maltraitances dont les enfants sont victimes. La systématisation des cours d'éducation sexuelle permet d'ouvrir la réflexion, l'action repose sur une forte implication du médecin et de l'infirmière scolaire, qui sont déchargés de leurs tâches traditionnelles. Plutôt que de se baser sur le dépistage et le signalement systématique, qui génèrent des abus, ce dispositif privilégie la promotion de la santé globale et le droit de l'enfant.
     

Paul Bouvier
Pédiatre et médecin de santé publique,directeur du Service de santé de la jeunesse du canton de Genève, Suisse.

 

Comment prévenir les violences et maltraitances envers les enfants et adolescents ? Quel est le rôle de l'école et des services de santé et sociaux pour les élèves ? L'approche développée à Genève se fonde sur le respect et les droits de l'enfant, la promotion de la santé et de la résilience.

La prévention des violences et maltraitances ne va pas de soi. Depuis que ces problèmes sont reconnus, d'importants efforts de prévention se sont développés. Ils ont surtout montré les difficultés, une efficacité relative ou douteuse, et parfois des dérives éthiques (1). Pour faire court, retenons qu'un dépistage actif doit être évité, que des programmes de prévention primaire ne diminuent pas le risque d'abus et peuvent engendrer un sentiment d'invulnérabilité inadéquat. Cependant ces programmes peuvent favoriser la demande d'aide auprès d'un professionnel compétent, ce qui est un effet positif en lien avec la résilience. Cette base nous a permis de poser pour la prévention en milieu scolaire les objectifs suivants :

  • éduquer à la santé et aux droits de la personne ;
  • renforcer les compétences pour demander de l'aide en cas d'abus ;
  • mettre à disposition dans l'école des professionnels compétents ;
  • organiser le réseau professionnel avec l'école, la santé scolaire, la protection des mineurs, les hôpitaux, les médecins, la police et la justice, pour une prise en charge coordonnée.

Une telle action cohérente et articulée pourra prendre du sens pour l'enfant, dans son évolution.


Éducation contre les abus sexuels

Éduquer à la santé et aux droits de l'enfant : la sensibilisation aux maltraitances et abus sexuels doit s'intégrer dans l'éducation sexuelle, à partir des notions de droit de l'enfant, de risques et de résilience. Les cours d'éducation sexuelle réguliers, dans toutes les classes, permettent d'ouvrir une réflexion sur les abus sexuels, le respect et la protection. Dans le programme " Avec prudence, avec confiance ", nous abordons avec les élèves de 2e année (7 ans) les notions d'intimité, de risques, et l'importance de se confier à une personne compétente en cas de problème (2). Réorienter la médecine scolaire : traditionnellement, son rôle se centrait sur le contrôle de la santé et le dépistage de maladies. Nous avons remplacé ces activités en partie désuètes par des visites de santé menées par l'infirmière scolaire (3). Le but est un dialogue avec l'enfant et sa famille sur ses besoins de santé pour sa vie scolaire et sociale et d'identifier l'infirmière comme une ressource au service de l'enfant.


Prise en charge socio-éducative précoce

La détection et l'intervention précoce découlent ainsi de l'écoute de l'enfant, sans aucun activisme. Si l'infirmière détecte une maltraitance, ou si une situation lui est signalée par un enseignant ou un enfant, elle avise le médecin scolaire référent. Ensemble, ils font une première évaluation du cas, dans l'école, pour voir quelle suite devrait être donnée. Cette évaluation initiale permet de voir si le cas doit être signalé aux services de protection des mineurs ou de police, si une audition enregistrée est nécessaire, ou d'autres mesures. Si une suspicion de maltraitance demeure, l'enfant est adressé immédiatement au service de protection des mineurs, pour des mesures de protection et une évaluation ; au besoin la situation est dénoncée pour des suites pénales. Dans les cas moins graves, un appui éducatif est mis en œuvre.

Cette approche différenciée permet de donner une réponse adaptée au cas, et surtout une prise en charge précoce de situations par un soutien socio-éducatif. L'adéquation de cette approche par rapport aux besoins des enfants se vérifie par la réponse de ces derniers et l'augmentation très forte du nombre de situations prises en compte par les infirmières et médecins scolaires. En 1989, le service de santé scolaire avait pris en compte 12 cas de maltraitance à Genève ; ce chiffre passait à 113 en 1995, 328 en 2000, 527 en 2005 ! À cela s'ajoutent plus de 1300 situations d'enfants en risque ayant fait l'objet d'une évaluation et d'un suivi par les infirmières et médecins scolaires.


Signalements infondés

Ce dispositif basé sur la santé scolaire est préférable à un signalement automatique à la justice par l'école. Cela conduit en effet à des signalement infondés entraînant, pour les familles, un sentiment d'injustice et de méfiance, et pour les services administratifs et judiciaires un encombrement et une surcharge ; en retour les professionnels de première ligne tendent à retenir des situations…
La conjugaison des actions d'éducation aux droits de l'enfant et à la santé et la présence de professionnels de la santé disponibles, à l'écoute de l'enfant, créent dans les écoles un dispositif cohérent, pertinent, respectueux des enfants et de leurs demandes. Ce changement de pratique a inscrit la santé scolaire dans une authentique démarche de promotion de la santé et des droits de l'enfant.

Contact
Service de santé de la jeunesse,
11 Glacis-de-Rive, case postale 3682,
CH-1211 Genève 3, Suisse.
Contact e-mail : paul.bouvier@imsp.unige.ch

Références bibliographiques

(1) Mounoud R.L., Bouvier P. La difficile prévention des abus sexuels d'enfant. In : Halpérin D.S., Bouvier P., Rey-Wicky H. À contre-cœur, à contre-corps. Regards pluriels sur les abus sexuels d'enfant. Une enquête épidémiologique auprès d'adolescents. Genève : Médecine et Hygiène, 1997 : 180 p.

(2) Bouvier P. " Avec prudence, avec confiance " : l'apport de la résilience pour la prévention des abus sexuels en milieu scolaire. Rev. française Psychiatrie Psychol. Médicale 2004 ; 7 : 47-51.

(3) Bouvier P. Postface. In : Zottos E. Santé, jeunesse ! Histoire de la médecine scolaire à Genève : 1884-2004. Genève : Service de santé de la jeunesse et La Criée, 2004 : 221 p.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 389 | MAI-JUIN 2007 | Pages 22-23
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