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Comment travailler avec les jeunes de banlieues
qui se trouvent en grande difficulté ?
Cette catégorie a, en effet, une autre
caractéristique commune : mettre à
mal, voire mettre en échec, les dispositifs
multiples faits pour les protéger, les
éduquer ou les soigner.
D'une commune volonté de ne pas abandonner
cette " population à risque "
et d'une analyse des besoins, est né le
projet d'un partenariat d'action en commun - dans
les Hauts-de-Seine sur cinq communes : Asnières,
Clichy, Gennevilliers, Levallois et Villeneuve-la-Garenne
- entre le service de psychiatrie infanto-juvénile1,
la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ),
l'Éducation nationale et l'Aide sociale
à l'enfance (ASE). Pas une structure ou
un dispositif de plus : une action !
S'y retrouvent, dans un mode de faire original,
des assistants sociaux, des éducateurs
spécialisés, des enseignants, des
infirmiers, des médecins scolaires, des
psychiatres, des psychologues, des psychomotriciens
et des artistes !
L'objectif général :
- accueillir ceux dont personne ne veut plus (nous
disent certains jeunes) et qui sont dans le refus
et le rejet : adolescents à la dérive,
adolescents en rupture, adolescents de la "
haine " ;
- insister autour du lien social, de l'interrelationnel,
de l'investissement de soi et d'autrui par le
biais d'une médiation culturelle ;
- assurer la confrontation et des réponses
à leurs conduites antisociales, à
leurs identités par défaut, à
leurs comportements violents (bien souvent, comme
mode de prestance, voire d'existence), à
leur exclusion répétitive, à
leurs incompréhensions agressives, à
leur fatalisme souffrant, à leurs failles
dans l'intégration des règles du
jeu social et de la loi, etc. ;
- et, pour la plupart, (re)trouver du sens, sortir
de la jouissance pour s'aventurer du côté
d'un imaginaire autre, s'essayer au plaisir (insupportable
pour beaucoup !) de la créativité
partagée, de la découverte de ressources
en soi, (re)démarrer du côté
du réel jusque-là barré ou
impossible (réinsertion scolaire, projet
de formation, engagement dans des soins psychologiques,
etc.).
Démarche et
premier accueil
Un professionnel (assistante sociale, enseignant,
éducateur, consultant en psychiatrie) -
alarmé par l'évolution d'un jeune,
par son état et ses conduites, par son
parcours chaotique ou d'échecs, par sa
situation familiale, scolaire, judiciaire, mais
aussi accroché par l'empathie qu'il suscite
malgré tout - nous contacte et nous expose
les motivations de sa demande et les premières
réactions du jeune à cette possibilité.
Ce professionnel est désigné comme
" la personne accompagnante " du parcours
du jeune dans Soin & Culture, son référent,
notre contact entre le jeune et son environnement
habituel.
Deuxième temps : la personne accompagnante
vient avec le jeune. C'est LA rencontre. Elle
est décisive non pas en termes de sélection
: nous n'avons à ce jour refusé
aucun jeune qui s'est présenté ;
fort peu (moins de cinq en quatre ans de fonctionnement)
n'ont pas donné suite à cette première
rencontre. Elle permet une appréciation
réciproque. Les règles du jeu sont
édictées très précisément.
Le jeune (seul ou accompagné d'emblée
par ses parents ; qui, sinon, seront reçus
avec lui et la personne accompagnante dans un
troisième temps) décline ce qu'il
veut de sa biographie, de sa situation ; nous
réfléchissons ensemble au profil
ou au personnage qu'il nous donne à voir.
La règle de confidentialité (interne
et externe pour Soin & Culture) que nous nous
imposons fait que les informations et l'élaboration
de ces rencontres préliminaires restent
au niveau du seul conseil de coordination2.
Ultérieurement, toute rencontre concernant
le jeune se fera en sa présence.
Le jeune choisit ou se voit proposer deux ateliers
à l'essai ; son choix ensuite est respecté
sauf avis contraire de l'artiste responsable de
l'atelier (ce qui ne s'est encore jamais produit).
Les ateliers sont au nombre de six, à
fréquence hebdomadaire, répartis
sur deux demi-journées. Chaque atelier
est dirigé par un artiste engagé
sur un projet de création, d'animation
et de pédagogie par le biais d'un médiateur
culturel - c'est-à-dire autant artiste
qu'animateur - (arts plastiques, art clownesque,
danse, écriture, musique, théâtre)
au moyen de son art et de sa personne (pas d'art-thérapie
!). Il est soutenu par deux à quatre professionnels
(éducateur, enseignant, infirmier, assistante
sociale, psychologue, psychomotricienne, orthophoniste,
secrétaire) détachés de leur
institution (et pour quelques-uns salariés
par l'association La Licorne3),
volontaires, sans compétence particulière
pour l'art choisi, qui font l'atelier comme les
jeunes. Ils sont là pour une expérience
partagée mais aussi dans un accompagnement
soigneux, dans une continuité relationnelle
et de projet, dans une gestion psychodynamique,
à la fois spontanée et attentionnée,
des émotions, des sentiments, des effets
de groupe comme effets de chacun et sur chacun.
Tous les artistes et co-animateurs des ateliers
se retrouvent en supervision une fois par mois
avec une psychanalyste.
On prend soin des jeunes également grâce
à l'environnement d'accueil qui organise
l'espace Soin & Culture4 chaque
matinée. Le groupe d'accueil de chaque
demi-journée comprend trois ou quatre professionnels
(auxquels s'adjoint un stagiaire psychologue).
Ils accueillent tous les jeunes et personnes accompagnantes
ou familles une demi-heure avant et une demi-heure
après les temps d'ateliers sur un mode
convivial. Ce temps d'accueil est essentiel pour
le déroulement des ateliers ce jour-là.
Durant les séances d'atelier, le groupe
d'accueil reçoit - pour un temps variable
- tout jeune qui ne va pas ce jour-là ou
qui a un comportement trop agressif, insupportable
ou destructeur. Ce moment passé à
l'accueil est souvent l'occasion de paroles fort
signifiantes, d'expression de souffrance explosive,
de chaos de la pensée et des conduites,
d'effets de transfert aussi
Là encore
sécurité par la capacité
d'accueil et d'écoute des professionnels
présents mais encore par la confidentialité
de ce qui s'y dit et de ce qui s'y joue ! Il faut
parfois rappeler la loi et faire valoir l'autorité
en faisant intervenir le conseil de coordination,
en particulier le responsable de l'action, en
situation sur l'instant dans le groupe d'accueil,
dans une reprise individualisée ensuite
(entretien, réunion avec la personne accompagnante,
etc.) ; et certaines fois (rares) dans une mise
au point collective et générale
avec tous les jeunes présents la même
demi-journée (en cas de vandalisme, de
vol, de chaos organisé, etc.).
Au chaos, à la destructivité, à
la jouissance, nous opposons la force d'un collectif,
la qualité relationnelle entre tous les
membres de l'équipe, la confiance en chacun,
le soutien mutuel et les relais, la confrontation
responsable avec les jeunes, l'exigence de respect
de la dignité de chacun, adulte ou jeune
! Il nous faut également des temps d'échanges,
de discussion, d'élaboration : des rencontres
informelles et courtes (mais riches et nécessaires)
après les ateliers. Trois fois par an,
nous invitons à un forum toutes les personnes
accompagnantes, tous les professionnels avec qui
nous sommes en relation ; nous maintenons ainsi
une possibilité régulière
ouverte et collective pour s'informer, questionner,
débattre, critiquer.
Un parcours sur trois
ans
Au total, cinquante à soixante jeunes
de 10 à 17 ans passent chaque année
par Soin & Culture. Leur parcours dure deux
ou trois ans. Quelques-uns s'arrêtent bien
avant, trop engagés déjà
dans leur devenir social de délinquance
ou d'exclusion sociale, ou encore dans des pathologies
familiales et personnelles qui n'ont pu être
articulées avec un soin médico-psychologique
habituel.
L'immense majorité est d'une assiduité
étonnante, et y trouve un cadre sécurisant
et rigoureux pour s'exprimer, pour " s'éclater
", une chance pour (re)démarrer dans
la vie. La grande majorité en repart (cahin-caha
pour les plus difficiles) assurée de son
humanité et d'avoir une place dans la société
(pour tous, certes, mais en particulier pour les
quelques jeunes qui viennent d'institutions médico-sociales),
avec une perception nouvelle de soi intégrant
du symbolique et de l'autre, après une
traversée qui reconsidère (sans
les régler) les présupposés
d'instrumentalisation, de manipulation, de fatalisme,
d'exclusion, de haine, d'absence d'horizon
La plupart repartent avec un projet de vie plus
appréciable, avec une inscription sociale
assumée, avec une prise en compte de la
nécessaire confrontation au réel,
une manière d'aborder autrement l'identitaire
et la singularité.
Un groupe relais
pour le parachèvement des parcours
Certains signifient une fin de parcours et ne
parviennent pas pour autant à la séparation
; d'autres ont besoin d'être accompagnés
vers un après. C'est pour cette raison
que nous avons constitué un " groupe
relais " qui travaille concrètement,
avec le jeune et la personne accompagnante, sur
cet après et cet ailleurs.
Nous refusons pourtant d'enjoliver les effets
et les résultats. Leur environnement reste
le même bien qu'ils cherchent, avec plus
ou moins de bonheur, à s'y inscrire autrement.
La société actuelle est organisée
pour eux dans la précarisation et la stigmatisation,
ce qui ne permet pas d'imaginer qu'ils sont sortis
d'affaire, encore moins pour toujours. Il n'en
demeure pas moins qu'il faut faire preuve de créativité
sociale, accepter de travailler le collectif pour
aider le jeune en tant qu'individu, personne et
sujet. |