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L'urgence (dans le sens large, urgences hospitalières
et toutes autres opportunités de recours)
est devenue un véritable phénomène
de société, en partie lié
aux problématiques d'exclusion sociale
(1) mais renvoyant aussi à des mutations
de société et de temporalité
sociale (2). La montée des demandes posées
dans l'urgence pose deux types de questions :
le rôle des conditions sociales (fragilisation
des individus, injonctions croissantes à
la performance et à la flexibilité)
dans la configuration des problématiques
de santé ; la capacité de notre
système de santé (et plus particulièrement
des services d'urgence) à les prendre en
compte.
Si l'on sait identifier et codifier les logiques
de recours aux soins relevant de l'urgence psychiatrique
reconnue (pour lesquelles aucune autre modalité
d'intervention n'est imaginable), au travers des
protocoles établis de diagnostic et de
soins (3), les interactions santé/conditions
sociales sont plus difficiles à prendre
en compte. La capacité et la volonté
d'une personne en situation de précarité
sociale d'entrer en relation avec un professionnel
de santé peuvent se trouver bousculées
par l'urgence, qui réduit les contraintes
préliminaires pour le patient : se faire
patient, venir avec une demande constituée,
être prêt à entrer dans un
protocole de soins. Face au besoin d'une aide
en urgence, une réponse peut être
apportée par le biais des services d'urgence
hospitalière. Pour les problèmes
de santé mentale, d'autres recours peuvent
être aussi pratiqués (police, pompiers,
Samu, téléphonie spécialisée,
etc.). Les dispositifs tendent, pour éviter
l'inflation des demandes et leur chronicisation,
à introduire des filtres, des sas ou des
amortisseurs.
La réflexion présentée ici
prolonge une recherche initiée par le Réseau
régional de recherche en santé publique
piloté par le Cesames1, qui
se proposait de décrypter ce que nous avons
appelé le " système des recours
en urgence à la psychiatrie ", tant
pour les adultes que pour les adolescents. Elle
a concerné deux intersecteurs de pédopsychiatrie
(Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, et Asnières-Gennevilliers,
dans les Hauts-de-Seine) et un secteur adulte
(Paris Centre) intégrant un centre d'accueil
et de crise. Sur les territoires concernés,
nous avons rencontré plus de cent cinquante
professionnels (médecins généralistes,
équipes de secteur, services d'urgence
hospitalière, associations, travailleurs
sociaux) et, pour le secteur adulte, une quinzaine
de personnes ayant vécu l'expérience
de ces recours en urgence.
La recherche a fonctionné avec les équipes
de secteur sur le mode participatif (groupes d'analyse
de situations, restitution et discussion des résultats,
entretiens réitérés avec
les principaux protagonistes).
Accéder à
une aide en temps réel
Les visites aux urgences hospitalières
renvoient pour partie à des difficultés
d'accès aux soins, qu'elles soient économiques
(impossibilité d'avancer le prix d'une
consultation), relèvent de recours tardifs
(situations dégradées ne pouvant
plus être traitées sur le mode du
rendez-vous) ou de résistances à
l'égard des consultations médicales
classiques " hors hôpitaux ".
Les problèmes de santé mentale sont
plus difficiles encore à gérer car
beaucoup de personnes ne connaissent pas les dispositifs
spécialisés et redoutent la psychiatrie.
Nous sommes partis, dans ce travail, de l'idée
qu'il serait possible, via les urgences, de mieux
identifier et qualifier les problèmes d'articulation
entre l'offre et la demande de soins, pour ce
qui est de la santé mentale. La réticence
à se considérer comme malade apparaît
d'autant plus forte, en santé mentale,
que les difficultés sociales sont plus
prononcées. Les publics plus particulièrement
concernés étaient les adolescents,
les consommateurs abusifs de psychotropes, les
personnes et familles en situation de grande précarité
et les personnes isolées. Le fait de se
retrouver aux urgences renvoie à la possibilité
de trouver une aide en temps réel sans
préalables (rendez-vous, examens) ou conditions
(se reconnaître comme malade, formuler une
demande de soins). La démarche et la situation
relèvent d'une temporalité de recours
particulière.
Du côté de l'offre, les contraintes
propres à la prise en charge des "
malades mentaux " comprennent des sas qui
permettent - dans un contexte marqué par
la réduction des moyens - de réorienter
les personnes pouvant relever de soutiens et de
soins plus légers. Ces problématiques
se retrouvent en partie transférées
en médecine libérale (manifestations
dépressives ordinaires), dans différents
lieux ou structures où interviennent des
psychologues (école, insertion, lieux d'écoute)
ou dans le champ de l'action sociale (circonscriptions
de service social, clubs de prévention,
centres d'hébergement et de réinsertion
sociale). Le contexte du secteur (unités
de soins psychiatriques territorialisées)
et de ses rapports avec l'hôpital introduit
un paramètre supplémentaire (4)
: la psychiatrie, souvent interpellée quant
à sa capacité à prendre en
compte l'accueil en urgence, a longtemps opposé
la nécessité de réunir un
certain nombre de conditions : prise de rendez-vous,
temps d'élaboration d'une demande, état
stabilisé pour engager un travail psychothérapeutique.
Les centres d'accueil et de crise (CAC) étaient
censés apporter une réponse plus
fortement ancrée dans la " proximité
", de même que l'introduction d'équipes
de psychiatrie au sein des services d'accueil
des urgences (SAU) dans les hôpitaux. Le
recours aux urgences ne relève pas toujours
d'une question d'accès aux soins mais aussi
d'un besoin d'aide. L'analyse des différents
flux de demandes (urgences de l'hôpital
général, numéros de téléphonie
santé généralistes ou spécialisés,
centres d'accueil et de crise, dispositifs de
proximité, centre médico-psychologique,
etc.) a fait apparaître trois figures majeures
de recours prenant la forme de l'urgence.
Les logiques de recours
La première figure concerne les personnes
ayant des réticences à aller vers
la psychiatrie. Elles peuvent ou non être
affectées par des troubles psychiatriques
caractérisés mais préfèrent
dans tous les cas ne pas entrer dans le système
de soins. Pour elles, les urgences font office
de mode d'accès aux soins et constituent
une alternative à la consultation spécialisée.
Plutôt que résultant d'une véritable
volonté du patient, les accès sont
dominés par la nécessité.
Les incitations à un suivi, dans le cadre
du centre médico-psychologique de secteur,
sont rarement prises en compte par le patient.
L'urgence fonctionne alors comme une zone de transition,
un sas susceptible d'ouvrir vers des prises en
compte plus adaptées. Toutes les couches
sociales sont concernées, en dehors de
celles qui ont intégré des modèles
d'accès aux aides psychologiques privées.
La deuxième figure relève de ce
que les spécialistes ont qualifié
de syndrome des " portes tournantes "
: il s'agit, cette fois-ci, de personnes qui sont
ou ont été suivies en psychiatrie
mais connaissent régulièrement des
ruptures de suivi. Elles passent leur temps à
entrer et à sortir des dispositifs de prise
en charge et se retrouvent souvent aux urgences,
qui fonctionnent alors comme une coulisse du système
de soins. Les plus précaires et les adolescents
" suivis " s'inscrivent souvent dans
cette modalité. La discontinuité
dans le recours aux soins relève ici de
la fragilité du système de soins,
de sa difficulté à aider des personnes
qui ne bénéficient pas d'un minimum
de cadre et de soutien social (personnes à
la rue, usagers de drogues, familles lourdement
précarisées, adolescents en voie
de désocialisation). L'urgence devient
ici une instance régulatrice pour le système
de soins, au même titre que la rue et la
prison, où se retrouvent beaucoup de malades
précarisés.
Enfin, une troisième figure majeure, plus
hétérogène, relève
de la gestion du flou et de l'incertitude dans
la relation au système de santé
et à la psychiatrie. On y retrouve des
personnes en difficulté sociale avec une
souffrance psychique n'ayant pas de correspondance
dans les classifications psychiatriques ; d'autres
problématiques sociales tendant à
prendre le dessus (conflits familiaux, problèmes
de ressources, de logement et d'activité
professionnelle, de scolarité pour les
adolescents, cumuls de difficultés, ségrégation).
Les personnes désorientées ne trouvent
pas de réponse auprès des acteurs
spécialisés (éducation, travail,
prévention spécialisée, travail
social). Personne n'est satisfait, personne ne
se sent complètement compétent :
les problèmes sont transversaux et les
patients qui consultent sont renvoyés à
un entre-deux angoissant. Beaucoup de tentatives
de suicide arrivent aux urgences dans cette logique
" interstitielle ". L'urgence fonctionne
alors comme un amortisseur de la crise, un lieu
de transaction.
Le système
des urgences
Pour les personnes associant des troubles importants
à une grande précarité, les
associations, en lien avec les urgentistes, doivent
construire un espace-temps transitoire permettant
d'engager un traitement ou une prise en charge.
L'étude des dispositifs d'appel et d'écoute
téléphonique - 15, 17, 18, 115 (Samu
social), SOS médecins, SOS psychiatrie,
permanences téléphoniques des CAC
(centres d'accueil et de crise) et du CPOA (Sainte-Anne
: régulation pour les personnes ne pouvant
être reçues au niveau du secteur)
- a permis d'explorer cette dimension. Dans beaucoup
de contextes (crises, traumatismes), les "
conditions de consentement " pour aller aux
urgences apparaissent imprécises, soumises
à négociations et à interprétations.
Elles imposent aux intervenants un investissement
(et une compétence particulière)
quant à l'évaluation des situations.
La prise en compte au plus près des demandes
qui émergent en urgence suppose l'établissement
de relations de confiance, surtout quand les personnes
ont des réticences à l'égard
de la psychiatrie. La médecine générale,
susceptible de jouer un rôle de relais et
de pivot thérapeutique, n'intervient encore
ici qu'à la marge (préjugés
réciproques avec les professionnels exerçant
au niveau du " secteur "). Quelques
expériences associatives (France Dépression,
Unafam, Schyzo Oui, Assoquette) pointent la possibilité
pour les patients et leurs proches de jouer un
rôle actif au sein de ce système
sur le plan du soutien social et des alliances
thérapeutiques. Des associations travaillant
" en proximité " (Médecins
du monde, Emmaüs, Cité Saint-Martin)
et les équipes de " maraude "
du réseau " Psychiatrie et précarité
" travaillent de leur côté à
l'établissement de liens et de médiation
auprès des personnes les plus marginalisées.
Les expériences menées dans le champ
de l'adolescence (voir l'article d'Isabelle
Maillard pages suivantes) s'appuient sur des
espaces intermédiaires et des passerelles
qui servent à recréer des liens
et de la confiance, conditions pour que puissent
être réalisés des interventions
de prévention, les aides et l'engagement
de soins.
L'intégration de la psychiatrie dans l'hôpital
général (accueil dédié
aux urgences psychiatriques au sein des urgences
générales) ainsi que la manière
dont les professionnels du secteur (centres médico-psychologiques
(CMP) enfants ou adultes) travaillent et interviennent
aux différentes " portes " de
l'accès en urgence restent des questions
sensibles. Malgré les réticences
de certains psychiatres liées au contexte
de pénurie de moyens (hôpitaux, CMP),
des processus de travail innovants ont été
engagés pour réduire les distances
et faciliter les accès : élargissement
des compétences des urgentistes, développement
de la psychiatrie de liaison à l'hôpital,
création de réseaux locaux intégrant
les professionnels de l'hôpital, du secteur,
des associations et les travailleurs sociaux et
mise en place de dispositifs mobiles allant vers
les publics en difficulté.
Innovations et promotion
de la santé mentale
Une attention particulière a été
portée dans ce travail aux " dispositifs
" (travail en réseau, intervention
au plus près des personnes
) visant
à transformer les logiques d'urgence au
travers de nouvelles modalités de prise
en compte des personnes (5). Si la légitimité
institutionnelle de ces démarches reste
encore fragile, celles-ci constituent néanmoins
des modes d'intervention précieux dans
la perspective du développement d'actions
de santé publique relatives à la
santé mentale : actions sur les effets
de la précarisation économique et
sociale ; sur le contexte familial et social (et
les ressources propres que ces modes d'intervention
contiennent) ; travail en réseau et politiques
locales de santé (adolescents et protection
de l'enfance, RMI et insertion).
Les démarches étudiées avaient
en commun de rechercher des avancées dans
la proximité, c'est-à-dire de réintroduire
une prise en compte des questions de santé
mentale au plus près de la vie de la cité,
de leurs cadre et contexte d'émergence.
Suivant les publics, plusieurs modes d'intervention
ont été investis, en particulier
pour les adolescents : culturels (supports d'expression,
travail avec les références culturelles
des personnes, espaces intermédiaires de
médiation), sociaux (cadres de socialisation,
ajustement des modalités d'accueil et d'aide)
ou proprement soignants (adaptation des unités
d'hospitalisation pour adolescents). Pour les
adultes, un partenariat pluridisciplinaire a été
recherché avec les acteurs (associations)
travaillant dans la rue, instaurant des modalités
souples et réactives d'échange et
d'accès aux soins, avec des possibilités
d'hospitalisations courtes permettant de régler
et de négocier un travail avec la personne.
La possibilité d'opérer de tels
ajustements avec des personnes éloignées
des soins et des institutions suppose un "
travail de proximité " qui conduit,
de fait, à amortir l'urgence.
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