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À quoi sert le sommeil ? Si l'on pose
cette question, il est étonnant de constater
la similarité des réponses, que
l'on ait 7 ou 77 ans : se détendre, se
reposer, rêver, être en forme. Les
plus jeunes ajoutent : grandir ou éviter
d'avoir des maladies.
Pour les croyances primitives, les rêves
étaient envoyés à dessein
au rêveur pour lui annoncer l'avenir. Aristote
pensait qu'ils pouvaient révéler
au médecin les premiers signes d'un changement
dans l'état du corps, imperceptibles pendant
l'éveil. Galien, médecin grec du
IIe siècle après J.C., estimait
que " le sommeil est utile aux humeurs
qui doivent être élaborées
Selon l'évolution de la maladie, l'éveil
ou le sommeil peuvent être utilisés
comme régulateurs des humeurs, le sommeil
serait même capable de stopper les hémorragies
". Le siècle des lumières
a vu la diffusion de l'Encyclopédie de
Diderot et d'Alembert où le sommeil est
défini par " un état nécessaire
à l'homme pour soutenir, réparer,
et remonter sa machine ". Buffon dans
son Histoire naturelle écrit, en 1768,
que " le sommeil n'est pas un état
accidentel mais un état aussi naturel que
la veille ".
En 1937, l'électroencéphalographie
a permis de distinguer cinq états, allant
de la veille au sommeil profond et, en 1957, deux
chercheurs américains, Aserinsky et Kleitman,
découvraient un sommeil particulier associé
à des mouvements oculaires rapides, dénommé
plus tard le sommeil paradoxal par Michel Jouvet1.
Jusqu'à cette découverte, le sommeil
était généralement considéré
comme un état cérébral inactif.
La recherche nous a ensuite montré que
nos nuits sont remplies d'une multitude d'événements
dont nous ne sommes pas toujours conscients mais
beaucoup reste encore à découvrir,
comme le constate M. Jouvet : " Dans le
cas du sommeil, il n'y a pas encore de vrai pourquoi,
c'est-à-dire que personne ne connaît
encore la ou les fonctions du sommeil. "
De ce fait, parler du rôle du sommeil n'est
pas aisé. Nous pouvons cependant tenter
d'élaborer une synthèse en nous
référant aux informations provenant
d'expériences de privations de sommeil,
des recherches ou des théories portant
sur le sommeil lent et le sommeil paradoxal.
Les effets de la
privation de sommeil
Empêcher un rat de dormir pendant deux
à trois semaines entraîne une perte
de poids malgré l'augmentation de la prise
alimentaire, une hypothermie et un décès
par toxi-infections en relation avec la diminution
des défenses immunitaires. La privation
partielle de sommeil paradoxal augmente la prise
alimentaire et favorise une hypothermie.
Chez l'homme, le record détenu par l'Américain
Randy Gardner, qui est resté éveillé
durant deux cent soixante-quatre heures, a eu
pour conséquences : une somnolence, la
survenue de micro sommeils, une baisse des performances
avec irritabilité, agressivité,
désorganisation cognitive, des troubles
visuels, intellectuels et une désorientation
temporelle.
La réduction du temps de sommeil à
quatre heures, pendant deux nuits, chez des hommes
jeunes, déséquilibre la régulation
de l'appétit et provoque une augmentation
de la faim avec une appétence pour une
nourriture riche en calories et en hydrates de
carbone avec, comme résultats, une prise
de poids et une majoration du risque de développer
un diabète. Ainsi, il y a une relation
entre l'obésité et la dette de sommeil.
Très récemment, il a été
démontré que le manque de sommeil
était responsable d'une inflammation dans
l'organisme et augmentait très nettement
le risque d'hypertension artérielle.
Les navigateurs en solitaire rapportent la survenue
d'hallucinations auditives ou visuelles lors de
fortes privations de sommeil.
Le sommeil lent et
la fatigue physique
L'économie d'énergie
Pour les théories organiques, la "
cause " du sommeil se situe à l'intérieur
du corps avec des réparations de processus
biochimiques et physiologiques, réparations
qui sont ensuite d'ailleurs dégradées
au cours de l'éveil. Nous observons, en
effet, un allongement de la durée du sommeil,
notamment du sommeil lent profond, après
un exercice physique intense, au cours de la grossesse,
de la croissance et de la puberté.
Les théories protectrices, plus anciennes,
soutiennent que le sommeil préserve l'organisme
et le cerveau en facilitant le repos et la restauration
des liaisons nerveuses, rendues moins efficaces
par une longue période d'éveil.
Dormir participe à la protection contre
le stress induit par la privation de sommeil et
permet une économie d'énergie ainsi
que le maintien de la température centrale.
En outre, le sommeil lent contribue à l'élimination
des toxines et autres déchets des systèmes
respiratoires, cardio-vasculaires et glandulaires.
Les sécrétions
hormonales
Pendant le sommeil lent, la synthèse
protéique (c'est-à-dire les processus
de fabrication des protéines) est accrue
avec une augmentation de sécrétion
de l'aldostérone, la testostérone,
la prolactine et l'insuline. L'enfant grandit
pendant son sommeil en raison d'un pic de sécrétion
de l'hormone de croissance lors des activités
d'ondes lentes. Ainsi, les premières heures
de la nuit sont-elles très importantes.
Un trouble qui entrave la production de sommeil
lent, peut perturber cette sécrétion,
nous citerons, par exemple, la rupture de la courbe
de croissance chez le jeune enfant ronfleur atteint
d'un syndrome d'apnée du sommeil. Les divisions
cellulaires sont augmentées pendant le
sommeil lent comme en témoigne le pic d'activité
des lymphocytes sanguins en début de nuit.
Nos défenses immunitaires se façonnent
la nuit et le manque de sommeil contribue à
une sensibilité accrue aux infections.
L'adaptation à
l'environnement
Les théories comportementales ou éthologiques
(comportement chez l'animal) lui confèrent
un rôle dans l'adaptation. En effet, pour
survivre, un organisme vivant doit s'adapter et
se préparer aux défis de l'éveil
consécutif et aux variations prévisibles
de l'environnement. Des horloges circadiennes
(fonctionnant sur un cycle voisin de vingt-quatre
heures) endogènes sont là pour maintenir
un état d'équilibre à l'intérieur
du corps face aux modifications du milieu extérieur,
on parle d'homéostasie (stabilisation des
constantes physiologiques) prédictive.
Citons l'exemple de l'organisation temporelle
de la peau humaine, qui favorise ses fonctions
de renouvellement, de reconstruction et de réparation
au cours de la nuit. Le maximum des divisions
cellulaires épidermiques se situe vers
1 heure du matin et le creux vers 13 heures. Notre
peau se prépare la nuit, elle anticipe
les agressions lors de l'éveil. Ces variations
circadiennes sont le fondement même de l'étude
des rythmes biologiques (chronobiologie), basée
sur le principe qu'il ne peut pas exister d'activité
continue sans repos périodique.
Le sommeil paradoxal et
les processus psychologiques
La restauration du système
nerveux
Ce rôle dans la maturation du cerveau explique
que le sommeil paradoxal soit si prépondérant
avant et après la naissance pour diminuer
progressivement avec l'âge. La proportion
de sommeil paradoxal passe en effet de 50 % à
la 36e semaine de vie ftale à 20
% chez l'adulte.
Le rêve
Le sommeil à mouvements oculaires rapides
est très lié à la vie psychique
et à l'activité onirique, mais ces
fonctions restent encore mystérieuses.
À partir du XIXe siècle, deux courants
de pensée s'opposent. Pour Sigmund Freud,
le monde invisible est à l'intérieur
de nous-mêmes et l'inconscient détient
la clé de nos songes, il est accessible
par la psychologie et la psychanalyse.
Le discours scientifique, à l'opposé,
plus matérialiste, refuse de se soumettre
à l'invisibilité du monde qui gouverne
le rêve avec des tentatives de l'expliquer
par la neurobiologie et la neurophysiologie.
L'activité mentale ne s'arrête jamais,
même pendant le sommeil, mais les rêves
sont plus abondants au cours du sommeil paradoxal.
Comme ce sommeil est prépondérant
en fin de nuit, il est plus facile de se rappeler
d'un rêve à ce moment-là.
Les cauchemars, quant à eux, sont le reflet
d'une perturbation plus importante de la vie émotionnelle.
La " personnalité
"
Michel Jouvet émet l'hypothèse que
le sommeil paradoxal favorise la maturation de
nos comportements innés. En effet, notre
potentiel génétique héréditaire
nécessite d'être renforcé,
chaque nuit, pendant le sommeil paradoxal, selon
l'influence de l'environnement, afin d'adapter
et de modeler notre personnalité.
Les autres fonctions
du sommeil
La mémoire et l'apprentissage
Ce domaine est sujet à des controverses,
le sommeil à ondes lentes (synonyme du
sommeil lent) serait à la base du renforcement
de la mémoire alors que le sommeil paradoxal
accroîtrait les capacités de mémorisation.
Le but étant de maintenir les mémoires
existantes et d'en créer de nouvelles.
Des expériences ont montré que la
capacité de mémoire est meilleure
quand il y a une période de sommeil après
la phase d'apprentissage. D'autres ont décrit
l'augmentation du taux de sommeil paradoxal après
un apprentissage.
La performance
Qu'elle soit physique ou
intellectuelle, la qualité de la performance
est liée à celle du sommeil. Les
sportifs doivent bien dormir les nuits qui précèdent
les compétitions, sous peine de résultats
médiocres. La sagesse est de recommander
aux jeunes enfants ou aux étudiants de
respecter un rythme veille-sommeil adéquat
pour réussir la scolarité et les
examens. La rentabilité au travail est
conditionnée par l'organisation de repos
compensateurs.
L'humeur,
la bonne forme
Les mauvais dormeurs sont
volontiers agressifs et irritables. Le manque
de sommeil se manifeste de deux façons,
soit par une dépression, soit par une hyperactivité
et une agitation. Un enfant dit " impossible
" l'est bien souvent en raison d'un sommeil
trop court ou de mauvaise qualité. En fait,
un sommeil perturbé cause une grande variété
de troubles, comme des vertiges, des crises de
tétanie, de la " spasmophilie ",
des douleurs, des maux de têtes. Les infirmières
scolaires voient souvent des enfants venir les
consulter à 14 heures pour des malaises
qui ne sont que le reflet d'un manque de sommeil.
Dans le monde du travail, une perturbation du
sommeil et de ses rythmes favorise l'absentéisme.
La vigilance
Rien ne peut remplacer
le sommeil pour maintenir une vigilance correcte
et il est illusoire de vouloir être bien
éveillé sans avoir un sommeil en
quantité ou en qualité suffisante.
Dormir conditionne nos capacités à
rester éveillé, c'est-à-dire
l'attention, les facultés d'adaptation
et de réaction et la disponibilité.
Fragmenter le sommeil allonge le temps de réaction,
augmente les erreurs, favorise les troubles de
l'attention et du jugement avec une difficulté
à prendre des décisions. La somnolence
qui en découle a des conséquences,
à court terme, souvent graves, en raison
de la survenue d'endormissements inopinés
à l'origine d'accidents domestiques, de
la route ou à un poste de travail. Le nombre
d'erreurs est significativement plus élevé
lorsque des chirurgiens sont privés de
sommeil. De nombreuses catastrophes industrielles
peuvent être expliquées par la dette
de sommeil. L'explosion de la navette spatiale
Challenger, en 1986, est l'exemple d'un accident
dû à une erreur humaine et à
une décision inadaptée liée
au manque de sommeil. "
La privation
de sommeil y a contribué, si elle n'en
est pas la première cause, d'après
un rapport d'investigations
Une commission
présidentielle a conclu que les responsables
au sol n'avaient dormi que deux heures la nuit
d'avant et étaient en fonction depuis une
heure du matin le jour du lancement
"2.
Conclusion
Dans notre société
moderne, nombreux sont ceux qui veulent concilier
la vie professionnelle, la vie familiale, les
loisirs et d'autres occupations, au détriment
du sommeil. Or, dans ce grand puzzle, il en est
la pièce maîtresse en raison de fonctions
spécifiques mettant en jeu des mécanismes
physiologiques connus ou à découvrir.
Le repos est le complément indissociable
de l'éveil ,de la même façon
que la nuit alterne avec le jour. Penser que dormir
est une perte de temps est une erreur. Les recherches
futures conforteront très probablement
toutes les hypothèses démontrant
qu'une bonne hygiène du sommeil est un
facteur capital de prévention des maladies.
Troubles du sommeil :
un large éventail,
de l'insomnie à l'hypersomnie
Le terme " troubles du sommeil " recouvre
différentes pathologies et manifestations.
La " classification internationale des troubles
du sommeil " (1) qui fait référence
en la matière distingue :
- l'insomnie : aiguë, mauvaise hygiène
du sommeil, comportementale de l'enfant, due à
une drogue ou autre substance
; l'insomnie
est définie comme " correspondant
à un mauvais sommeil nocturne caractérisé
essentiellement par des difficultés d'endormissement,
de maintien du sommeil ou une sensation de sommeil
non réparateur ; ce sommeil de mauvaise
qualité peut induire des perturbations
diurnes telles que la baisse de vigilance, la
diminution des performances, la fatigue ou l'irritabilité
" (définition reprise dans le rapport
Giordanella dans le chapitre " Troubles du
sommeil ", rédigé par les médecins
gériatres Fannie Onen et Hakki Onen) ;
- les troubles du sommeil en relation avec la
respiration : syndrome d'apnée du sommeil,
qu'elle soit obstructive ou autre ;
- les hypersomnies : de tous types ;
- les troubles du rythme circadien du sommeil
: syndrome de retard ou d'avance de phase, rythme
veille/sommeil irrégulier, franchissement
de fuseaux horaires (jet lag), travail posté,
trouble en relation avec un trouble médical,
dû à des drogues ou autres substances
;
- la parasomnie : elle recouvre les éveils
confusionnels, le somnambulisme, les terreurs
nocturnes, les cauchemars, etc. ;
- autres catégories secondaires : les mouvements
en relation avec le sommeil, les symptômes
isolés (ronflement, somniloquie) et les
autres troubles du sommeil.
Les troubles du sommeil ne doivent pas être
confondus avec le déficit de sommeil, qui
provoque la " somnolence diurne excessive
". Selon le rapport Giordanella, cette somnolence,
dans sa forme sévère, affecte 6
% de la population française.
Y. G.
(1) Établie par l'American Academy
of Sleep Medicine www.aasmnet.org
Source : Rapport Giordanella.
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