|
La Ville de Nanterre, soutenue par la Fondation
de France et le conseil général,
s'est dotée, depuis 1998, d'un " espace
santé jeunes ", structure de prévention
en santé à destination des adolescents
et des jeunes adultes.
Nanterre est une ville jeune : sur une population
de 84 270 habitants, 19 % ont entre 12 et 25 ans
(source Insee, 1999). Quatre quartiers sont classés
en zone urbaine sensible (Zus), dont un en Zus
très défavorisée (source
Insee, 2006). Sur l'ensemble de la ville, le taux
de chômage des 15-25 ans s'élève
à 24,8 % avec des disparités selon
les quartiers. Dans un quartier de la ville, il
atteint 38 %. Le taux national pour cette tranche
d'âge est de 21,6 % (source Insee RGP, 1999).
Autre indicateur : le taux brut de réussite
au baccalauréat du lycée d'enseignement
général est de 67 %, par rapport
à un taux attendu sur l'académie
de 82 % et au niveau national de 80 % (source
Éducation nationale, 2005).
C'est aussi une ville où les acteurs socio-sanitaires,
nombreux et structurés (services municipaux,
associations de quartier, hôpital, centres
de santé municipaux, Atelier santé-ville,
service prévention, centre bucco-dentaire,
centres de planification et d'éducation
familiale, etc.), articulent leurs actions.
Dans ce contexte, le fait d'ouvrir un lieu accessible
à un public classiquement décrit
comme non intéressé par la santé,
dans un environnement socio-économique
peu favorable, nécessite une réflexion
quasi quotidienne sur les modes de fonctionnement
et de travail. L'objectif permanent est que cette
structure soit connue et totalement accessible
à tout adolescent ou jeune adulte, des
plus précaires à ceux qui ne demandent
rien. Pour ces jeunes, l'accès à
l'espace santé peut en effet être
un premier pas vers un mieux-être.
Lorsque l'on parle ici d'accessibilité,
on se situe au-delà de l'implantation géographique
ou de l'amplitude horaire, cela signifie surtout
qualité d'accueil, capacité à
aborder l'individu dans sa globalité, accompagnement
si nécessaire, mais aussi orientation et
lien avec d'autres ressources locales.
Casser l'image du
service médical classique
L'espace santé jeunes (ESJ) est un lieu
d'accueil, d'écoute, de soins et d'orientation
pour les jeunes entre 12 et 25 ans. Situé
dans une impasse du centre de Nanterre, c'est
une structure de proximité qui se veut
ouverte à tous. Choisir une implantation
géographique centrale dans un bâtiment
atypique et discret montrait déjà
une volonté d'approche originale et plus
adaptée. L'architecture de cette maison
de ville, séparée géographiquement
des autres services médicaux, casse l'image
du service médical classique et augmente
l'attractivité de la structure.
L'espace fonctionne selon les principes suivants
:
- une approche globale de la santé dans
ses dimensions physique, mentale et sociale ;
- une complémentarité des prises
en charge internes ou externes à la structure.
Une charte (voir encadré p. 6)
formalise les pratiques d'accueil. Élaborée
par l'ensemble de l'équipe, elle garantit
un cadre de travail. Une équipe pluridisciplinaire
composée d'une accueillante, d'une assistante
sociale, d'une diététicienne, d'un
chirurgien dentiste et d'une assistante dentaire,
d'infirmières, de médecins et de
psychologues, reçoit avec ou sans rendez-vous
du lundi au vendredi entre 9 h et 18 h. Les services
offerts par la structure sont gratuits et se font
dans l'anonymat et la plus stricte confidentialité.
Cette accessibilité financière est
d'autant plus précieuse pour des spécialités
comme la diététique et la psychologie,
où il y a raréfaction dans l'offre
de soins.
Les horaires sont adaptés aux possibilités
ou au mode de vie du collégien et du lycéen.
Les jeunes ont connaissance de l'existence de
l'espace santé par le bouche à oreille
: ce sont des amis qui leur en parlent, leur famille
ou l'établissement scolaire qu'ils fréquentent.
En 2005, environ six cents jeunes ont fréquenté
la structure. Ils sont venus en moyenne 2,5 fois
dans l'année. Dans plus de 80 % des cas
(rapport d'activité 2005), le jeune se
rend à l'ESJ, seul ou accompagné
d'amis. Les plus jeunes s'y rendent parfois avec
leur père ou leur mère, mais cela
reste rare.
Le jeune ne souhaitant pas que son entourage
soit informé de son passage, il s'assure,
en général, de l'anonymat lors du
premier entretien. Ce qui explique que les pics
de fréquentation se situent à l'heure
de coupure des cours : entre 12 h et 14 h ou à
partir de 16 h et rarement après 17 h 45
; il n'y a alors pas d'explications à donner
sur une sortie.
Une prise en charge pour
Mademoiselle L., 23 ans, désemparée
Voici l'exemple d'une personne suivie par l'espace
santé jeunes : Mademoiselle L., étudiante
de 23 ans d'origine camerounaise, nous est adressée
par le centre communal d'action sociale de la
ville de Nanterre. Elle est enceinte et envisage
une interruption volontaire de grossesse. Elle
est désemparée, son ami l'a abandonnée
et sa sur, seul membre de la famille présente
en France, ne veut plus d'elle à son domicile.
Elle risque de se trouver sans logement. La jeune
femme se sent honteuse et totalement démunie.
Ses connaissances sur la santé, l'IVG,
ses droits et sur les lieux-ressources sont inexistantes.
Lors de la première rencontre, et après
un long échange, deux rendez-vous sont
immédiatement pris avec le médecin
gynécologue et avec la psychologue. La
jeune femme se rendra aux deux rendez-vous. Parallèlement
aux démarches nécessaires pour l'IVG,
un travail de suivi est réalisé
par la psychologue.
Face à l'inquiétude grandissante
(crainte d'une stérilité suite à
l'IVG) de la jeune femme, un autre rendez-vous
avec l'infirmière du Planning familial
est fixé. Lors de cet échange, des
précisions sont apportées sur les
questions de sexualité et sur le déroulement
de l'IVG. La jeune femme est dirigée vers
l'hôpital pour la prise en charge de l'IVG.
Elle continue à voir la psychologue, qu'elle
aura rencontrée en tout cinq fois. À
la fin de ce suivi, elle demande un rendez-vous
avec la dentiste pour un bilan bucco-dentaire.
De par notre mode de fonctionnement, il nous a
été possible d'accompagner sur la
durée un épisode douloureux pour
cette jeune femme tant sur les aspects physiques
que psychiques. Le soutien global mené
tout au long d'un événement très
lourd pour elle lui a finalement permis d'assumer
cet acte et de renouer avec sa sur. L'assistante
sociale de l'ESJ n'aura pas à l'aider à
trouver un logement. Elle dira qu'elle a énormément
appris durant ces semaines, tant sur la santé
que sur la sexualité, mais aussi sur elle-même,
ses droits et sur les ressources existantes.
La pluridisciplinarité de l'équipe
a permis de réaliser ce travail en complémentarité.
Et, lorsque cela a été nécessaire,
les membres de l'équipe se sont rencontrés
afin d'échanger sur la conduite à
tenir. Le secret partagé pour le bien de
la personne a aussi trouvé là toute
sa raison d'être.
" Parcours santé
" pour accéder aux soins
Nous avons cependant fait le constat qu'une partie
plus âgée de la population intéressée
par notre structure pouvait rencontrer des difficultés
à nous rencontrer : les jeunes en centre
de formation professionnelle, les résidents
de foyers de jeunes travailleurs. Ces jeunes,
entre 16 et 25 ans, primo-arrivants (personne
en France depuis moins de deux ans) ou en grande
désocialisation ont peu ou pas de contacts
avec les services socio-sanitaires. Les raisons
de cette absence de contacts sont d'ordre divers
: la rupture avec les lieux institutionnels et
l'ensemble des structures de droits communs (hôpital,
lycée, etc.), le coût d'une consultation
en l'absence de couverture sociale, la méconnaissance
des droits, des structures et des services existants,
etc. Pour pallier cela, deux modalités
d'intervention ont été mises en
place avec un postulat de départ : nous
avions décidé d'aller vers eux.
Ainsi, en partenariat avec la mission locale et
des centres de formation de la Ville de Nanterre,
l'ESJ organise des " parcours santé
".
Le parcours santé se décline en
quatre temps :
- une première information dans les centres
de formation, animée par un binôme
de professionnels de l'ESJ (médecin et
infirmière). Cette séance de groupe
permet de sensibiliser les jeunes à l'intérêt
de s'engager dans ce parcours santé mais
aussi d'identifier les thèmes ou questions
pour lesquels des réponses sont attendues
;
- un bilan médical individuel réalisé
par le médecin généraliste
de l'ESJ ;
- un dépistage bucco-dentaire individuel,
qui peut conduire à une orientation vers
le soin ;
- des ateliers en groupe sur des thèmes
tels que : sexualité, contraception, relations
affectives, équilibre nutritionnel, représentation
de la santé, bien-être.
Pour les jeunes travailleurs résidant
en foyer, l'approche proposée est différente.
Après une demande émanant des résidents
eux-mêmes, un des professionnels de l'ESJ
se rend dans le foyer en fin de journée.
Les interventions se déroulent à
partir de 19 h 30 sur leur lieu de vie, avec un
double objectif : faire connaître les structures
socio-sanitaires existantes et répondre
à leurs attentes sur une thématique.
Quelques minutes
pour mettre en confiance
Toute personne qui se présente à
l'ESJ sera reçue sans conditions d'accès,
hormis le respect des personnes et de la structure.
Deux professionnels sont disponibles quatre jours
par semaine pour une écoute immédiate.
Cet élément est important. Le jeune
qui se sent mal a besoin d'être entendu
rapidement, et l'instant où il osera franchir
le pas est souvent fugitif. Notre mode de fonctionnement
permet cette réactivité.
Vient ensuite, c'est essentiel, la qualité
de l'accueil. Dans un premier temps, le jeune
est souvent intimidé. Sa première
demande n'est parfois qu'un alibi conscient ou
inconscient. Ensuite, la proximité de l'écoute,
le respect et le non-jugement permettent d'ouvrir
le dialogue. Nous ne disposons parfois que de
quelques minutes pour mettre en confiance.
Nous disposons aussi d'un outil qui peut être
très aidant : un questionnaire pour chaque
entrant qui recueille des données administratives
(âge, lieu de vie, couverture sociale, etc.)
et non comportementales, il permet cependant
d'aborder le lien avec la famille, la vie sociale,
la scolarité ou l'emploi. Il est
l'amorce d'une discussion plus riche qui prend
en compte l'individu dans son environnement et
sa globalité. Il a deux fonctions : l'un
de recueil de connaissances, l'autre d'aide à
l'échange.
Il n'est pas rare alors d'aborder, loin de la
première demande, les difficultés
rencontrées quotidiennement : la communication
avec les parents, l'arrêt du sport, les
problèmes financiers, de logement, l'échec
scolaire, etc.
Les usagers bientôt
associés
L'accessibilité d'une population peu captive
est un enjeu crucial dans le contexte social actuel
et particulièrement celui des banlieues.
À la lecture de la définition du
mot " accessible " dans le dictionnaire
: " qui peut être atteint, abordé,
dont on peut s'approcher, que l'on peut comprendre,
intelligible ", nous nous sommes interrogés
sur notre degré d'accessibilité.
Étions-nous atteignables, abordables ?
Quelles pouvaient être les pistes d'amélioration
que nous pourrions ou devrions explorer ? Comment
travailler avec ceux qui ne demandent rien, comment
approcher les plus précaires ?
Nous ne disposons pas à ce jour d'éléments
nous informant sur la population la plus marginalisée.
Connaît-elle la structure ? Si oui, la fréquente-t-elle
et, si non, pourquoi ? Nous recevons des personnes
présentant un handicap mental, mais notre
structure n'est pas accessible aux handicapés
physiques. Comment y remédier ? Comment
aussi s'allier avec l'ensemble des partenaires
afin d'être complémentaires ?
Pour obtenir des réponses à ces
questions, l'espace santé compte, à
partir de 2007, faire rentrer dans son comité
de pilotage des représentants de ses propres
usagers. C'est là un objectif essentiel
pour le futur : intégrer des jeunes à
la réflexion et pourquoi pas à la
décision, en les impliquant dans le fonctionnement
même de la structure.
Anonymat et confidentialité
: au cur de la charte éthique
L'Espace santé jeunes de Nanterre s'est
doté d'une charte de l'accueil ; l'équipe
a ainsi souhaité définir ses règles
d'intervention, leur donner un cadre éthique
clair. Voici l'intégralité de cette
charte :
" Afin d'optimiser la qualité de l'accueil,
du soutien et de l'accompagnement des jeunes,
l'ensemble de l'équipe s'engage à
:
1. Respecter la personne sans discrimination (origine, sexe, religion, idéologie, troubles
de l'humeur, etc.).
2. Respecter l'anonymat et la confidentialité
du jeune.
3. Connaître le pourquoi de la démarche
:
- prendre le temps de laisser émerger la
demande (explicite ou implicite) ;
- écouter en prenant le temps de laisser
parler la personne, sans porter de jugement de
valeur, tout en respectant les silences ;
- aider la personne à s'exprimer en reformulant
ses propos et en posant des questions neutres
et si possible ouvertes ;
- adopter une attitude posée, empathique
et professionnelle (distance, maîtrise de
soi, technique d'écoute).
4. Favoriser l'accompagnement de chaque personne
dans la prise en charge de sa santé :
- avoir une démarche pédagogique
;
- évaluer le niveau de connaissance du
jeune afin d'adapter nos informations et définir
ensemble une éventuelle orientation en
fonction de son degré de motivation.
5. Privilégier l'aspect qualitatif de
l'accueil à l'aspect quantitatif :
- être disponible, c'est-à-dire se
dégager de toute autre activité
pour être prêt à accueillir
;
- ne pas agir dans l'urgence sous prétexte
de résultats tangibles et/ou immédiats
;
- s'informer régulièrement sur les
thèmes de santé et les partenaires
et faire circuler les informations ;
- offrir un espace d'accueil calme et agréable.
6. Pérenniser la qualité de l'accueil
- organiser régulièrement des réunions
d'équipe sur l'accueil ;
- faire en sorte que chaque personne travaillant
à l'ESJ bénéficie d'une formation
à l'accueil. "
L'équipe de l'Espace santé
jeunes
|