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L'incitation à réduire sa ration
alimentaire pour lutter contre la généralisation
du surpoids n'a rien à voir avec la mode
des régimes amincissants, contraignants,
culpabilisants, parfois à l'origine de
déséquilibres alimentaires d'un
autre ordre. Il s'agit d'inciter à "
manger mieux ". Ce passage de préoccupations
quantitatives à des préoccupations
qualitatives est l'aboutissement d'une réflexion
très fine menée par des équipes
de recherche dont la pluridisciplinarité
a permis que les pratiques alimentaires soient
appréhendées en tant que pratiques
culturelles1.
Concernant l'activité physique, il s'agit
de " bouger plus " et de lutter ainsi
contre la sédentarité, facteur majeur
de risque pour la santé. Les messages utilisés
pour inciter à la pratique de l'activité
physique reprennent en écho ceux qui concernent
l'alimentation, avec cependant une tendance à
se cantonner dans une perspective essentiellement
quantitative ; pour l'instant en tout cas car
les messages de promotion de l'activité
physique vont peut-être évoluer vers
une approche qualitative, comme celui de l'alimentation
l'a fait. Par ailleurs, si annoncer que "
la santé vient en mangeant " crée
une forme de rupture par rapport au modèle
du régime traditionnellement associé
au contrôle du poids, déculpabilisant
ceux qui mangent avec appétit, le message
" la santé vient en bougeant "
s'appuie sur un autre mécanisme ; en incitant
au mouvement, ce message a des chances de conforter
ceux qui " bougent " par habitude et
par plaisir, de stimuler ceux qui bougent peu
mais qui en ont l'envie, mais il n'est pas certain
qu'il puisse toucher ceux qui n'ont aucune envie
de se mettre en mouvement. Alors que la démarche
concernant l'alimentation prend appui sur la sensation
d'appétit et sur des expériences
gustatives liées au plaisir pour enclencher
des transformations qualitatives, celle concernant
l'activité physique se heurte aux questions
du besoin, du désir et du plaisir. Le besoin
de bouger ne va pas de soi alors que celui de
manger est une évidence. L'incitation à
" bouger plus " se construit sur l'idée
d'une nécessité " naturelle
", qui va de soi chez l'enfant. L'image d'un
quadra inactif sur une banquette est, par exemple,
opposée à celle d'un enfant courant
" naturellement " pour sortir de l'école.
La situation d'enfants immobilisés devant
des écrans (télévision, ordinateur,
etc.), sirotant des boissons sucrées
remet en question cette attitude " naturelle
" qui prend rapidement l'apparence d'une
construction sociale. Cette association du mouvement
au naturel n'est pas récente : "
Le mouvement est la condition de la vie,
sa condition primordiale, fatale, suprême.
[
] La nature veut le mouvement, elle le
veut absolument ; de sa lanière terrible,
elle châtie en passant les inactifs.
" (1) écrivait Eugène
Paz au XIXe siècle.
Menaçante et injonctive au XIXe siècle,
la " naturalisation " de l'activité
physique répond aujourd'hui à d'autres
objectifs. Il s'agit de " dédramatiser
l'effort lié à l'activité
physique et mettre en évidence son caractère
"naturel" et quotidien ". Interrogeons
plus avant les pratiques d'activité physique
qui apparaissent dans les recommandations de santé
et analysons le processus de dédramatisation
en jeu. Quelles activités sont en fait
valorisées à partir de cet intitulé
générique " activité
physique " ? Quelles valeurs lui sont associées
? Comment est-il envisagé d'aider les populations
à bouger davantage ? Comment cette diététique
généralisée s'oriente-t-elle,
au bout du compte, davantage vers le bien-être
que vers la lutte contre le surpoids ?
Depuis Hippocrate,
se dépenser est " utile "
Rappelons que cette incitation à "
bouger plus " prend son sens dans le cadre
de la nutrition, qui propose un modèle
dans lequel les activités physiques sont
appréhendées en tant que dépense
d'énergie. Cette " sortie " doit
équilibrer les " entrées "
que constituent les prises alimentaires. L'idée
première est celle de " l'exercice
" de l'organisme. L'activité physique
devient alors un dénominateur commun de
pratiques sociales variées, qu'elles soient
à visée utilitaire (comme faire
son ménage, se déplacer) ou à
visée de loisir (pratiquer une séance
de gymnastique douce, faire une randonnée).
Ce qui compte avant tout, c'est la dépense
d'énergie occasionnée, en tant que
lutte contre la sédentarité. À
niveau d'énergie égal, toutes les
pratiques se valent.
L'idée d'équilibrer la balance
énergétique par l'activité
physique n'est pas nouvelle en soi. Dans le monde
grec antique, le travail du professeur de gymnastique
qui garantit un mode de vie sain et tonique est
d'ailleurs considéré comme une pratique
de soin, au même titre que la traditionnelle
" médecine " des temples, consacrée
au dieu Asclépios, ou que celle des herboristes
et des mages. Avec la médecine hippocratique
se développe la diététique,
qui gagne l'ensemble du mode de vie des individus
et de la cité. Le domaine du régime
médical dépasse très largement
la seule alimentation. " Il s'agit
aussi de régler les exercices (promenade,
course, lutte, etc.), le sommeil, les bains et
les pratiques sexuelles. Il faut un équilibre
très précis entre la force que l'on
dépense et celle que l'on absorbe.
" (2) C'est l'idée d'équilibre
qui prévaut, l'excès est à
bannir.
Vers le milieu du XIXe siècle, le régime
va devenir celui de l'énergie, avec l'apport
du modèle thermodynamique. L'alliance d'un
exercice raisonnable et d'un régime rationnel
est assimilée à un entraînement
général du corps. Il s'agit d'augmenter
la force du corps en améliorant le rapport
entre combustible absorbé et travail produit.
" L'oisif stocke cette force potentielle
dans des réserves graisseuses aussi nocives
qu'inutiles ou il la brûle dans l'agitation
stérile. " Se pose alors la question
de l'utilité sociale du mouvement. La dépense
de force devient inutile lorsqu'elle ne s'exerce
pas dans la direction du travail qu'on cherche
à accomplir. Trois arguments sont présentés
comme risquant de gâcher le déploiement
de la puissance physique : son inutilité,
son excès et son irrégularité.
Aujourd'hui, la question de l'utilité
sociale du mouvement ne se pose plus par rapport
à l'efficacité au travail. Les loisirs
ont acquis de véritables fonctions sociales
de récupération, de divertissement
mais aussi de consommation. La gratuité
du mouvement n'apparaît plus stérile,
elle a, au contraire, une fonction de santé
: contrebalancer la sédentarité
et l'alimentation trop grasse et trop sucrée.
Se contraindre à bouger tend à devenir
un mot d'ordre : prendre du temps en se déplaçant
à pied plutôt que de gagner rapidement
sa destination sans effort physique. L'idée
de fatigue a changé. Le confinement, les
nuisances sonores, les lumières artificielles
occasionnent stress et fatigue alors que l'effort
physique volontaire et régulier entretient
dynamisme et tonicité.
L'excès étant toujours proscrit,
le sport et ses effets pervers (dopage, surentraînement,
violence, etc.) sont laissés à distance
des recommandations de santé. Quant à
l'idée de performance, elle est d'emblée
évacuée car trop élitiste.
Il s'agit de mobiliser monsieur Tout-le-Monde
dans une diététique du bien-être.
" Faire goûter
" plutôt que recommander
Un des objectifs prioritaires du PNNS 2 (2006-2008)
est de " faciliter l'accessibilité
sur les lieux de vie à une activité
physique quotidienne, partie intégrante
du mode de vie, facile et plaisante. "
L'idée principale est de transformer les
habitudes de vie. Les recommandations privilégient
l'activité physique élémentaire
: la marche, qui n'occasionne pas de coût
financier et peut s'intégrer dans les déplacements
quotidiens indispensables. Les recommandations
présentées comme " faciles
" et " accessibles " à tous,
tendent à prendre l'allure d'injonctions
: il suffirait de les " vouloir "
descendre du bus ou du métro un arrêt
avant sa destination, aller chercher son pain
à pied, prendre les escaliers plutôt
que l'ascenseur, etc. Ces modifications des habitudes
doivent être décidées par
l'individu qui va pratiquer l'activité
physique de manière contrôlée
afin de préserver sa santé, lutter
contre la dégradation du corps dans le
processus de vieillissement.
La sociologie a bien mis en évidence les
inégalités sociales en matière
de rapport au corps, de rapport à la santé
et aux activités physiques (3). La "
naturalisation " de l'activité physique
ne saurait gommer les effets de la culture. Par
ailleurs, on sait que la montée de la représentation
de soi comme individu autonome et responsable
(4) concerne principalement les populations culturellement
favorisées. Comment alors toucher ceux
qui n'ont pas le désir de bouger, ceux
pour lesquels l'activité physique ou tout
simplement la santé sont en dehors des
préoccupations ?
Toutes ces questions sont posées de manière
identique pour la transformation des habitudes
alimentaires. La profession de diététicienne
a été créée pour accompagner
les individus et les groupes dans ces transformations.
On mesure, aujourd'hui, l'apport de cette profession
en termes d'éducation pour la santé.
Elle donne les moyens de partir des habitudes
des individus et surtout de leurs représentations
pour ensuite les accompagner dans un projet individuel.
Ce travail de proximité est irremplaçable
pour passer de l'injonction à la socialisation.
Proximité
et accompagnement de l'activité physique
En ce qui concerne l'activité physique,
une définition générale -
qui privilégie les activités quotidiennes
indispensables - semble permettre à tout
professionnel de santé de faire ce travail
de proximité et d'accompagnement. Dans
un même temps, elle tend à minorer
la dimension de " participation sociale "
à des pratiques physiques de loisir, courant
le risque de se cantonner au contrôle des
habitudes motrices. Enfin, la recommandation de
pratique se heurte à la force de "
l'habitus " que Pierre Bourdieu définissait
comme étant l'ensemble des manières
d'être, de penser et d'agir qui se différencient
en fonction des catégories sociales. On
ne change pas le rapport à son corps et
aux activités physiques sur simple recommandation,
aussi fondée soit-elle, ni sur prescription
médicale. Le changement suppose la socialisation,
donc l'expérience sociale que seul un accompagnement
permet d'envisager.
Dans les recommandations, le fait de donner beaucoup
d'importance à l'activité physique
quotidienne risque de priver l'éducation
pour la santé de la possibilité
d'une éducation physique qui s'appuie sur
une expérience d'activités physiques
et/ou sportives adaptées aux possibilités
de chacun. Ces activités physiques "
au pluriel " se distinguent de l'activité
physique " au singulier " par le fait
que ce sont des pratiques culturelles, pour lesquelles
le sens et les significations sociales priment
sur la quantité d'exercice physique. Quand
l'enfant court en sortant de l'école, est-ce
une simple réponse de son organisme à
un besoin physiologique ou est-il en train de
s'élancer dans l'espace sur un engin imaginaire
? La motricité spontanée de l'enfant
est très souvent liée au jeu, à
l'imaginaire, d'où il tire émotions
et plaisir. Les activités physiques et/ou
sportives constituent des structures d'accueil
pour des expériences variées, qu'elles
soient duelles, collectives, ou individuelles,
qu'elles se déroulent en milieu naturel,
dans un gymnase aménagé ou dans
une piscine, qu'elles s'orientent vers le défi
ou l'expression, etc. Elles constituent autant
d'occasions de vivre ou revivre des sensations
qui enrichissent l'expérience du corps,
la connaissance de soi et la relation aux autres
et qui permettent le développement de compétences
psychosociales. La phase de socialisation aux
activités physiques est indispensable pour
que puisse se dessiner un projet individuel d'activité
physique qui ait du sens pour l'individu. Elle
ne peut s'envisager sans collaboration avec des
professionnels de l'encadrement des activités
physiques adaptées, dans un projet global
d'éducation pour la santé. C'est
d'ailleurs une forme d'intervention qui s'est
développée dans les réseaux
diabète à l'interface de l'éducation
du patient et de l'éducation physique adaptée
aux personnes atteintes d'un diabète non
insulino-dépendant (5). Le métier
de diététicienne a permis la mise
en place d'un travail de proximité et d'accompagnement
des individus qui s'est systématisé
dans le champ de la santé. La place accordée
aujourd'hui à l'activité physique
dans le cadre de la promotion de la santé
n'appelle-t-elle pas l'émergence d'un nouveau
métier permettant ce travail de proximité
?
Corps, culture et
environnement
En conclusion, notre réflexion nous amène
à l'idée que cette diététique
généralisée du bien-être
ne saurait réduire l'activité physique
à un simple exercice physique ni la cantonner
dans une perspective de contrôle et de modération.
Tout le monde ne peut être stimulé
à la simple idée de créer
une rupture dans ses habitudes, en luttant contre
les méfaits de la société
de consommation. Il s'agit d'une démarche
militante tout à fait intéressante
qui relève d'un contrôle de son existence.
Procéder comme si ce contrôle était
facile risque de ne pas produire l'encouragement
attendu. Par ailleurs, l'apparente accessibilité
de l'activité physique quotidienne n'est
pas une garantie de lutte contre les inégalités
sociales. Il suffit de penser à certaines
cages d'escalier difficiles d'accès, mal
éclairées, malodorantes, voire insécures.
Favoriser l'emprunt des escaliers plutôt
que celui de l'ascenseur devient alors une question
à soumettre prioritairement aux politiques,
aux architectes et aux urbanistes avant de vouloir
le transformer en principe individuel. Par ailleurs,
le " devoir " de contrôle de leur
propre activité physique par les individus
au nom de leur santé reste en dehors des
préoccupations de la plupart des plus sédentaires.
Pour perdurer, l'activité physique gagne
à être liée à des expériences
de réussite, de bien-être et de plaisir.
Or, le plaisir de bouger ne provient pas tant
de l'exercice du corps en tant qu'organisme biologique
que du sens de l'activité physique et des
interactions sociales qu'elle occasionne pour
celui qui la pratique. Les activités physiques
apparaissent alors essentiellement relever d'une
affaire de goûts et de saveurs, éminemment
sociale et qui ne saurait se passer de l'expérience.
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