sommaire n° 387
 
dossier "la santé... par l'activité physique !

L'activité physique : une affaire de goûts ?

 
  Accompagner les personnes vers la pratique d'une activité physique et créer des environnements plus favorables relèvent de la responsabilité de la société. Il faut donner du sens à cette activité génératrice de participation sociale et de développement de compétences. Les professionnels de l'éducation physique ont un rôle à jouer dans cet accompagnement individuel, comparable à celui joué par les diététiciennes dans l'adoption d'une alimentation mieux équilibrée, comme l'explique la sociologue Claire Perrin.
     

Claire Perrin
Sociologue,
Centre de recherche et d'innovation
sur le sport, EA 647, université de Lyon-1.

 

L'incitation à réduire sa ration alimentaire pour lutter contre la généralisation du surpoids n'a rien à voir avec la mode des régimes amincissants, contraignants, culpabilisants, parfois à l'origine de déséquilibres alimentaires d'un autre ordre. Il s'agit d'inciter à " manger mieux ". Ce passage de préoccupations quantitatives à des préoccupations qualitatives est l'aboutissement d'une réflexion très fine menée par des équipes de recherche dont la pluridisciplinarité a permis que les pratiques alimentaires soient appréhendées en tant que pratiques culturelles1.

Concernant l'activité physique, il s'agit de " bouger plus " et de lutter ainsi contre la sédentarité, facteur majeur de risque pour la santé. Les messages utilisés pour inciter à la pratique de l'activité physique reprennent en écho ceux qui concernent l'alimentation, avec cependant une tendance à se cantonner dans une perspective essentiellement quantitative ; pour l'instant en tout cas car les messages de promotion de l'activité physique vont peut-être évoluer vers une approche qualitative, comme celui de l'alimentation l'a fait. Par ailleurs, si annoncer que " la santé vient en mangeant " crée une forme de rupture par rapport au modèle du régime traditionnellement associé au contrôle du poids, déculpabilisant ceux qui mangent avec appétit, le message " la santé vient en bougeant " s'appuie sur un autre mécanisme ; en incitant au mouvement, ce message a des chances de conforter ceux qui " bougent " par habitude et par plaisir, de stimuler ceux qui bougent peu mais qui en ont l'envie, mais il n'est pas certain qu'il puisse toucher ceux qui n'ont aucune envie de se mettre en mouvement. Alors que la démarche concernant l'alimentation prend appui sur la sensation d'appétit et sur des expériences gustatives liées au plaisir pour enclencher des transformations qualitatives, celle concernant l'activité physique se heurte aux questions du besoin, du désir et du plaisir. Le besoin de bouger ne va pas de soi alors que celui de manger est une évidence. L'incitation à " bouger plus " se construit sur l'idée d'une nécessité " naturelle ", qui va de soi chez l'enfant. L'image d'un quadra inactif sur une banquette est, par exemple, opposée à celle d'un enfant courant " naturellement " pour sortir de l'école. La situation d'enfants immobilisés devant des écrans (télévision, ordinateur, etc.), sirotant des boissons sucrées… remet en question cette attitude " naturelle " qui prend rapidement l'apparence d'une construction sociale. Cette association du mouvement au naturel n'est pas récente : " Le mouvement est la condition de la vie, sa condition primordiale, fatale, suprême. […] La nature veut le mouvement, elle le veut absolument ; de sa lanière terrible, elle châtie en passant les inactifs. " (1) écrivait Eugène Paz au XIXe siècle.

Menaçante et injonctive au XIXe siècle, la " naturalisation " de l'activité physique répond aujourd'hui à d'autres objectifs. Il s'agit de " dédramatiser l'effort lié à l'activité physique et mettre en évidence son caractère "naturel" et quotidien ". Interrogeons plus avant les pratiques d'activité physique qui apparaissent dans les recommandations de santé et analysons le processus de dédramatisation en jeu. Quelles activités sont en fait valorisées à partir de cet intitulé générique " activité physique " ? Quelles valeurs lui sont associées ? Comment est-il envisagé d'aider les populations à bouger davantage ? Comment cette diététique généralisée s'oriente-t-elle, au bout du compte, davantage vers le bien-être que vers la lutte contre le surpoids ?


Depuis Hippocrate, se dépenser est " utile "

Rappelons que cette incitation à " bouger plus " prend son sens dans le cadre de la nutrition, qui propose un modèle dans lequel les activités physiques sont appréhendées en tant que dépense d'énergie. Cette " sortie " doit équilibrer les " entrées " que constituent les prises alimentaires. L'idée première est celle de " l'exercice " de l'organisme. L'activité physique devient alors un dénominateur commun de pratiques sociales variées, qu'elles soient à visée utilitaire (comme faire son ménage, se déplacer) ou à visée de loisir (pratiquer une séance de gymnastique douce, faire une randonnée). Ce qui compte avant tout, c'est la dépense d'énergie occasionnée, en tant que lutte contre la sédentarité. À niveau d'énergie égal, toutes les pratiques se valent.

L'idée d'équilibrer la balance énergétique par l'activité physique n'est pas nouvelle en soi. Dans le monde grec antique, le travail du professeur de gymnastique qui garantit un mode de vie sain et tonique est d'ailleurs considéré comme une pratique de soin, au même titre que la traditionnelle " médecine " des temples, consacrée au dieu Asclépios, ou que celle des herboristes et des mages. Avec la médecine hippocratique se développe la diététique, qui gagne l'ensemble du mode de vie des individus et de la cité. Le domaine du régime médical dépasse très largement la seule alimentation. " Il s'agit aussi de régler les exercices (promenade, course, lutte, etc.), le sommeil, les bains et les pratiques sexuelles. Il faut un équilibre très précis entre la force que l'on dépense et celle que l'on absorbe. " (2) C'est l'idée d'équilibre qui prévaut, l'excès est à bannir.

Vers le milieu du XIXe siècle, le régime va devenir celui de l'énergie, avec l'apport du modèle thermodynamique. L'alliance d'un exercice raisonnable et d'un régime rationnel est assimilée à un entraînement général du corps. Il s'agit d'augmenter la force du corps en améliorant le rapport entre combustible absorbé et travail produit. " L'oisif stocke cette force potentielle dans des réserves graisseuses aussi nocives qu'inutiles ou il la brûle dans l'agitation stérile. " Se pose alors la question de l'utilité sociale du mouvement. La dépense de force devient inutile lorsqu'elle ne s'exerce pas dans la direction du travail qu'on cherche à accomplir. Trois arguments sont présentés comme risquant de gâcher le déploiement de la puissance physique : son inutilité, son excès et son irrégularité.

Aujourd'hui, la question de l'utilité sociale du mouvement ne se pose plus par rapport à l'efficacité au travail. Les loisirs ont acquis de véritables fonctions sociales de récupération, de divertissement mais aussi de consommation. La gratuité du mouvement n'apparaît plus stérile, elle a, au contraire, une fonction de santé : contrebalancer la sédentarité et l'alimentation trop grasse et trop sucrée. Se contraindre à bouger tend à devenir un mot d'ordre : prendre du temps en se déplaçant à pied plutôt que de gagner rapidement sa destination sans effort physique. L'idée de fatigue a changé. Le confinement, les nuisances sonores, les lumières artificielles occasionnent stress et fatigue alors que l'effort physique volontaire et régulier entretient dynamisme et tonicité.

L'excès étant toujours proscrit, le sport et ses effets pervers (dopage, surentraînement, violence, etc.) sont laissés à distance des recommandations de santé. Quant à l'idée de performance, elle est d'emblée évacuée car trop élitiste. Il s'agit de mobiliser monsieur Tout-le-Monde dans une diététique du bien-être.


" Faire goûter " plutôt que recommander

Un des objectifs prioritaires du PNNS 2 (2006-2008) est de " faciliter l'accessibilité sur les lieux de vie à une activité physique quotidienne, partie intégrante du mode de vie, facile et plaisante. " L'idée principale est de transformer les habitudes de vie. Les recommandations privilégient l'activité physique élémentaire : la marche, qui n'occasionne pas de coût financier et peut s'intégrer dans les déplacements quotidiens indispensables. Les recommandations présentées comme " faciles " et " accessibles " à tous, tendent à prendre l'allure d'injonctions : il suffirait de les " vouloir "… descendre du bus ou du métro un arrêt avant sa destination, aller chercher son pain à pied, prendre les escaliers plutôt que l'ascenseur, etc. Ces modifications des habitudes doivent être décidées par l'individu qui va pratiquer l'activité physique de manière contrôlée afin de préserver sa santé, lutter contre la dégradation du corps dans le processus de vieillissement.

La sociologie a bien mis en évidence les inégalités sociales en matière de rapport au corps, de rapport à la santé et aux activités physiques (3). La " naturalisation " de l'activité physique ne saurait gommer les effets de la culture. Par ailleurs, on sait que la montée de la représentation de soi comme individu autonome et responsable (4) concerne principalement les populations culturellement favorisées. Comment alors toucher ceux qui n'ont pas le désir de bouger, ceux pour lesquels l'activité physique ou tout simplement la santé sont en dehors des préoccupations ?

Toutes ces questions sont posées de manière identique pour la transformation des habitudes alimentaires. La profession de diététicienne a été créée pour accompagner les individus et les groupes dans ces transformations. On mesure, aujourd'hui, l'apport de cette profession en termes d'éducation pour la santé. Elle donne les moyens de partir des habitudes des individus et surtout de leurs représentations pour ensuite les accompagner dans un projet individuel. Ce travail de proximité est irremplaçable pour passer de l'injonction à la socialisation.


Proximité et accompagnement de l'activité physique

En ce qui concerne l'activité physique, une définition générale - qui privilégie les activités quotidiennes indispensables - semble permettre à tout professionnel de santé de faire ce travail de proximité et d'accompagnement. Dans un même temps, elle tend à minorer la dimension de " participation sociale " à des pratiques physiques de loisir, courant le risque de se cantonner au contrôle des habitudes motrices. Enfin, la recommandation de pratique se heurte à la force de " l'habitus " que Pierre Bourdieu définissait comme étant l'ensemble des manières d'être, de penser et d'agir qui se différencient en fonction des catégories sociales. On ne change pas le rapport à son corps et aux activités physiques sur simple recommandation, aussi fondée soit-elle, ni sur prescription médicale. Le changement suppose la socialisation, donc l'expérience sociale que seul un accompagnement permet d'envisager.

Dans les recommandations, le fait de donner beaucoup d'importance à l'activité physique quotidienne risque de priver l'éducation pour la santé de la possibilité d'une éducation physique qui s'appuie sur une expérience d'activités physiques et/ou sportives adaptées aux possibilités de chacun. Ces activités physiques " au pluriel " se distinguent de l'activité physique " au singulier " par le fait que ce sont des pratiques culturelles, pour lesquelles le sens et les significations sociales priment sur la quantité d'exercice physique. Quand l'enfant court en sortant de l'école, est-ce une simple réponse de son organisme à un besoin physiologique ou est-il en train de s'élancer dans l'espace sur un engin imaginaire ? La motricité spontanée de l'enfant est très souvent liée au jeu, à l'imaginaire, d'où il tire émotions et plaisir. Les activités physiques et/ou sportives constituent des structures d'accueil pour des expériences variées, qu'elles soient duelles, collectives, ou individuelles, qu'elles se déroulent en milieu naturel, dans un gymnase aménagé ou dans une piscine, qu'elles s'orientent vers le défi ou l'expression, etc. Elles constituent autant d'occasions de vivre ou revivre des sensations qui enrichissent l'expérience du corps, la connaissance de soi et la relation aux autres et qui permettent le développement de compétences psychosociales. La phase de socialisation aux activités physiques est indispensable pour que puisse se dessiner un projet individuel d'activité physique qui ait du sens pour l'individu. Elle ne peut s'envisager sans collaboration avec des professionnels de l'encadrement des activités physiques adaptées, dans un projet global d'éducation pour la santé. C'est d'ailleurs une forme d'intervention qui s'est développée dans les réseaux diabète à l'interface de l'éducation du patient et de l'éducation physique adaptée aux personnes atteintes d'un diabète non insulino-dépendant (5). Le métier de diététicienne a permis la mise en place d'un travail de proximité et d'accompagnement des individus qui s'est systématisé dans le champ de la santé. La place accordée aujourd'hui à l'activité physique dans le cadre de la promotion de la santé n'appelle-t-elle pas l'émergence d'un nouveau métier permettant ce travail de proximité ?


Corps, culture et environnement

En conclusion, notre réflexion nous amène à l'idée que cette diététique généralisée du bien-être ne saurait réduire l'activité physique à un simple exercice physique ni la cantonner dans une perspective de contrôle et de modération. Tout le monde ne peut être stimulé à la simple idée de créer une rupture dans ses habitudes, en luttant contre les méfaits de la société de consommation. Il s'agit d'une démarche militante tout à fait intéressante qui relève d'un contrôle de son existence. Procéder comme si ce contrôle était facile risque de ne pas produire l'encouragement attendu. Par ailleurs, l'apparente accessibilité de l'activité physique quotidienne n'est pas une garantie de lutte contre les inégalités sociales. Il suffit de penser à certaines cages d'escalier difficiles d'accès, mal éclairées, malodorantes, voire insécures. Favoriser l'emprunt des escaliers plutôt que celui de l'ascenseur devient alors une question à soumettre prioritairement aux politiques, aux architectes et aux urbanistes avant de vouloir le transformer en principe individuel. Par ailleurs, le " devoir " de contrôle de leur propre activité physique par les individus au nom de leur santé reste en dehors des préoccupations de la plupart des plus sédentaires. Pour perdurer, l'activité physique gagne à être liée à des expériences de réussite, de bien-être et de plaisir. Or, le plaisir de bouger ne provient pas tant de l'exercice du corps en tant qu'organisme biologique que du sens de l'activité physique et des interactions sociales qu'elle occasionne pour celui qui la pratique. Les activités physiques apparaissent alors essentiellement relever d'une affaire de goûts et de saveurs, éminemment sociale et qui ne saurait se passer de l'expérience.

Note

1. La contribution de la sociologie de l'alimentation est à ce titre bien identifiable.

Références bibliographiques

(1) Paz E. La santé de l'esprit et du corps par la gymnastique. Paris : 1881 : 29-30.

(2) Hippocrate. Du régime. Paris : CUF, Les Belles Lettres (traduction de R. Joly, 1967 : 253 p.).

(3) Perrin C., Ferron C., Gueguen R., Deschamps J.-P. Lifestyle patterns concerning sports and physical activity, and perceptions of health. Social and Preventive Medicine 2002 ; 47(3) : 162-71.

(4) Elias N. La société des individus. Paris : Librairie Arthème Fayard 1991 : 302 p.

(5) Perrin C. L'activité physique : de la recommandation d'une pratique à la promotion de la santé. Réseaux diabète 2006 ; 27: 26-9.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 387 | JANVIER-FEVRIER 2007 | Pages 28 à 30
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