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La massification des usages de cannabis, depuis
les deux dernières décennies, est
un phénomène considérable
qui devrait nous interroger profondément,
au moins sur trois de ses caractéristiques
: il est de très grande ampleur et touche,
en marge des processus de mondialisation, pratiquement
tous les pays dans le monde ; il ne concerne de
façon sélective que cette substance,
pourtant prohibée par l'ensemble des nations
; et il n'affecte pour l'essentiel qu'un âge
spécifique, celui de l'adolescence et du
tout début de la vie adulte. Ces constats
nous conduisent à considérer la
" banalisation " du cannabis1
non comme un effet de mode plus ou moins orchestré
par les intérêts économiques
du trafic international, mais comme l'expression
d'un processus profondément enraciné
dans l'articulation entre société
et sujet : la manifestation d'une véritable
acculturation du cannabis2.
Cette acculturation, nous la retrouvons dans
nos rencontres avec les adolescents consommateurs.
Leurs consommations prennent sens, en effet, dans
chaque trajectoire individuelle à une période
de la vie où chacun se débat dans
des problématiques touchant à une
recherche identitaire, c'est un fait dont rend
compte l'observation clinique. Mais elles prennent
aussi sens comme mode d'adaptation, de différenciation
et, pour une bonne part, de protection vis-à-vis
d'un monde social souvent vécu comme insécurisant,
ce dont rend également compte l'observation
clinique.
La mise en évidence et l'analyse d'une
intrication des manifestations cliniques liées
au cannabis dans un phénomène culturel
beaucoup plus large est indispensable et nécessite
d'autres modes de lecture que ceux auxquels on
a habituellement recours et qui ont un grand mal
à se rencontrer : le point de vue psycho-individuel
et thérapeutique, d'une part, et celui
de la prévention antidrogue conventionnelle
et du respect de la loi, d'autre part.
L'expérience clinique et institutionnelle
qui se constitue, depuis quelques années,
au sein de ce qu'il est convenu d'appeler les
" consultations cannabis "3
apporte un grand nombre d'indications et de données
qui devraient permettre de penser et de développer
un dispositif de prévention plus adapté
- donc plus efficace - que celui généralement
utilisé, qui se limite principalement à
l'information sur les dangers du produit et au
rappel de l'interdit légal.
Cette expérience donne aussi des pistes
importantes pour déterminer des réponses
plus opératoires pour repérer les
usages problématiques ainsi que ceux pouvant
le devenir - les usages " à risques
" -, et pour la définition de modalités
d'intervention plus conformes aux besoins des
usagers et de ceux de la communauté qui
les entoure, permettant ainsi de beaucoup mieux
réduire les conséquences nocives
de ces consommations, tant pour la personne de
l'usager que pour son entourage et la société
tout entière.
Les particularités
du phénomène chez les adolescents
Sur un plan factuel, les comportements de consommation
de cannabis chez les adolescents d'aujourd'hui
présentent, avec ceux des générations
précédentes, trois différences
qui sont régulièrement soulignées
par les enquêtes, en particulier celle menée
par l'Observatoire français des drogues
et des toxicomanies (OFDT) lors de la journée
d'appel et de préparation à la défense,
l'enquête Escapad :
- des usages plus nombreux (ils représentent,
en termes d'expérimentation, la moitié
de la classe d'âge à 18 ans) ;
- des usages plus intenses : près de 20
% de cette classe d'âge déclarent
une fréquence de consommation d'au moins
dix fois dans le mois, les produits inhalés
sont davantage concentrés en THC, et le
nombre moyen de joints fumés est plus élevé
;
- des usages plus précoces : ils débutent
en majorité entre 14 et 16 ans.
Le bilan tiré par l'OFDT sur une année
de fonctionnement (de février 2005 à
mars 2006) de près de deux cent cinquante
" consultations cannabis " confirme
et précise un certain nombre de ces données
à travers les caractéristiques de
la population d'environ quinze mille jeunes reçus
durant cette période4. Ce premier
bilan indique notamment que les usagers vus en
consultation se distinguent par une expérimentation
du produit plus précoce que celle des adolescents
observés dans l'enquête Escapad.
Plus l'usage réunit des signes de dépendance,
plus on trouve un début très précoce
(13,9 ans dans l'étude des consultants
dépendants). Précocité de
la première prise, fréquence des
consommations et intensité des usages sont
étroitement corrélés et constituent
des marqueurs de gravité des risques. D'autres
études ont montré - ce que l'on
perçoit aussi clairement en clinique -
les corrélations de ces comportements de
consommation avec des signes de mal-être
psycho-affectif et familial, voire de troubles
psychiques.
La précocité est, à nos
yeux, l'indicateur le plus important en termes
de repérage et de prévention car
il est le premier à apparaître. De
surcroît, avec ce que l'on sait des perturbations
neuropsychiques que provoque le cannabis dans
le développement cérébral
avant 15 ans, pouvoir retarder le début
de consommation et pouvoir accompagner ou même
prendre en charge ces très jeunes usagers
devraient constituer les objectifs prioritaires
de l'action publique.
Une autre particularité de cet usage de
cannabis à l'adolescence est qu'il s'accompagne
généralement d'un déni ou
d'une faible perception des risques. Ce point,
enjeu particulièrement capital pour la
prévention, mérite d'être
approfondi. Comme le signale Baptiste Cohen5,
l'une des parts importantes du problème
que la société doit résoudre
par rapport à ces consommations adolescentes
(de cannabis comme d'alcool), c'est que les usagers
ne perçoivent pas de risque, ni à
court, ni à long terme, et que, lorsque
des dommages apparaissent, ils sont rarement associés
à la seule consommation de cannabis, mais
le résultat d'une conjonction de facteurs.
Ce qui rend plus complexe la compréhension
de la dangerosité propre à la substance.
De plus, et cela est spécifique au cannabis,
cette substance étant prohibée par
la " société conventionnelle
", celle des adultes, son usage comporte
peu ou prou l'expression d'une forme d'originalité,
voire de mise en retrait ou d'opposition à
ce monde social. Le cannabis a une représentation
de " produit psychoactif des jeunes ",
à la différence de l'alcool notamment,
qui a une représentation de " produit
de vieux ", sauf s'il est consommé
pour l'ivresse. Les discours " officiels
" contre le cannabis sont ainsi rapidement
assimilés à des discours "
pour faire peur aux jeunes " et, par extension,
" contre les jeunes ".
La prévention est ainsi amenée
à intervenir à contretemps - lorsque
le problème ne se pose pas - mais aussi
et surtout à contre-courant, alors que
le sujet ne perçoit de son usage que les
bénéfices qu'il en tire : socialisation
parmi ses pairs, soulagement de tensions internes
et externes, et puis du plaisir.
Cette expérience des satisfactions qu'apporte
la consommation des substances psychoactives est,
à nos yeux, la matière essentielle
à partir de laquelle peut se réaliser
une réelle prévention. Comme l'écrit
Baptiste Cohen, si le soin part de la compréhension
de la souffrance dans toutes ses manifestations
et si le soignant doit se montrer à l'écoute
de la souffrance singulière du patient,
la prévention devrait faire la même
chose mais à propos du plaisir et des satisfactions
que procure la consommation de substance psychoactive.
Si le soignant doit utiliser les outils à
sa disposition pour faire cesser la souffrance
ou la soulager, l'acteur de prévention
devra, lui, aider à la réflexion
du sujet sur sa consommation et l'aider à
évaluer si elle répond réellement
à ses attentes ou si, à un moment
ou un autre, il lui faudra trouver des alternatives
plus adéquates à ses attentes et
changer ce comportement, par lui-même ou,
si besoin, avec une aide extérieure.
Ce sont là, très précisément,
les raisons qui ont conduit les " consultations
cannabis " à se définir comme
des points d'exploration d'un nouvel espace entre
les catégories classiques de la prévention
et des soins, de nouvelles compétences
dans ce que nous proposons d'appeler, à
l'instar de nos collègues québécois,
l'intervention précoce.
Les premiers enseignements
des " consultations cannabis "
Au-delà des données chiffrées
fournies par le bilan de l'OFDT que nous avons
cité précédemment, des enseignements
plus qualitatifs peuvent être tirés
de cette expérience. Cela, autour de six
notions qui ressortent des rencontres des acteurs
de ces consultations organisées par la
Mildt et la FFA6 et que nous ne pouvons que résumer
ici brièvement.
- La notion de rencontre. Créer
une rencontre et la possibilité d'une alliance
est le premier impératif de toute intervention,
tout du moins si celle-ci est destinée
à servir à l'usager. Pour autant,
cette rencontre avec des jeunes qui ne sont généralement
pas demandeurs ne se réalise qu'à
certaines conditions : aller vers eux et, puisqu'il
s'agit de parler d'un comportement qui est socialement
réprouvé, ouvrir des espaces protégés
où puisse être entendue et discutée
leur expérience individuelle, sans jugement
a priori.
- La notion d'expérience. L'expérience
ne se résume ni à l'expérimentation,
ni au seul comportement. Elle est tout à
la fois le lieu où peut s'apprendre quelque
chose sur soi, sur l'autre et sur le monde, au
sens où l'on acquiert de l'expérience,
et le temps d'un ressenti, de l'émotion,
où l'apprentissage se trouve possiblement
débordé par l'intensité de
ce qui est vécu : plaisir, détente
ou douleur et souffrance. Il ne s'agit pas ici
de l'entériner ou de la condamner mais
de la reconnaître et de rendre possible
une parole à son sujet, ainsi qu'un échange,
donc un questionnement.
- La notion de repérage. Pouvoir
identifier les usages potentiellement ou actuellement
problématiques est évidemment essentiel,
et cela justifie des actions telles que celles
utilisant des questionnaires d'évaluation
auprès d'un grand nombre de jeunes, dans
des circonstances adéquates. Mais ces actions
de repérage n'ont d'intérêt
que si elles créent des situations relationnelles
et ouvrent sur des prolongements possibles en
termes de rencontre et d'appropriation par l'usager
de ces informations sur lui-même. Elles
n'ont d'intérêt que si elles reposent
sur une définition partagée entre
les différents types d'acteurs des usages
problématiques.
- La notion d'aide à l'autoévaluation. L'objectif est de susciter, par des moyens simples
et accessibles, l'auto-observation et une réflexion
active sur des consommations souvent intégrées
dans des rituels et des habitudes au sein de groupes
de pairs qui fonctionnent comme des " communautés
de ressenti ".
- La notion de motivation. Elle recouvre
la compréhension des motivations à
consommer et l'aide à la motivation au
changement de pratiques de consommations. La volonté
de changer ces pratiques apparaît chez les
jeunes usagers d'abord au titre de la maîtrise
des conséquences problématiques
de l'usage. Toutefois, avant que cela aboutisse
à modifier ses modalités de consommation,
il existe un processus de décision et d'action
dans lequel les intervenants peuvent aider le
sujet tout en respectant son autonomie de décision
pour lui-même.
- La notion d'accompagnement. Elle regroupe
en réalité les cinq notions précédentes
pour réaliser l'objectif commun à
toutes, qui est d'établir un lien et un
échange, sans a priori de durée,
d'arrêt de la consommation ou de soins.
Une présence, une écoute et une
aide à la réflexion, parfois une
aide au changement ou une orientation.
L'intervention à visée préventive
auprès des adolescents doit, selon nous,
" mettre en musique " cet ensemble
de notions. Et elle doit aussi associer une action
sur les individus, sur les potentialités
de chacun à concevoir et à modifier
son mode de vie et à mieux connaître
ses dispositions face au risque, et une action
sur les contextes, leurs facteurs de fragilisation
et leurs ressources (soutenir, par exemple, la
famille ou l'institution scolaire dans leurs compétences
respectives).
Pour mener à bien cet ensemble d'axes
d'intervention, deux choses sont indispensables
: des compétences nouvelles et un dispositif
spécifique associant de façon cohérente
plusieurs types de partenaires, en particulier
dans la communauté de vie des adolescents.
Développer
une nouvelle forme de prévention : l'intervention
précoce
Cet ensemble d'interventions constitue une stratégie,
l'intervention précoce, à l'interface
de la prévention et des soins, qui combine
et articule :
- le repérage précoce qui ne peut
se réaliser qu'en formant et soutenant
les acteurs proches de la population cible, en
particulier les professionnels de santé
(par exemple, les infirmières, assistantes
sociales et médecins des établissements
scolaires, les infirmières du travail,
etc.) ;
- l'utilisation du temps de " repérage
" pour augmenter la réceptivité
et la motivation au changement, par des interventions
brèves et favorisant la réflexion,
l'autoobservation et l'auto-changement ;
- la formation des acteurs en contact avec les
adolescents à ces stratégies et
techniques ;
- l'organisation de services spécialisés
de proximité (des " services d'approche
", selon l'expression québécoise),
d'actions coordonnées et souples, et le
développement de réseaux intracommunautaires,
en milieu scolaire notamment.
Cette stratégie devrait devenir, selon
nous, une priorité de la politique de prévention,
en particulier des usages problématiques
de cannabis chez les adolescents, car elle permet
de relever des défis essentiels. Le premier
est de pouvoir intervenir de façon massive
et adaptée auprès des adolescents
en s'appuyant pour l'essentiel sur des ressources
existantes. Le second est d'améliorer les
moyens d'intervention de la collectivité,
notamment en fournissant des soutiens individuels
et communautaires pertinents et en permettant
aux parents et aux pairs d'être acteurs.
Enfin, l'intervention précoce, comme nous
l'avons définie, si elle se développait,
pourrait permettre de diminuer effectivement les
dommages liés à ces consommations,
en particulier chez les mineurs, en accroissant
la responsabilité des individus et de la
collectivité.
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