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Les psychotropes (hypnotiques, tranquillisants,
barbituriques, antidépresseurs ou stimulants)
sont devenus des techniques banales de modélisation
du comportement et de l'humeur, des produits de
consommation courante, bien souvent hors de tout
contexte pathologique (1). Ils visent à
une transformation délibérée
du for intérieur, en vue d'une finalité
précise : rompre ses inhibitions pour se
rendre sensible à une ambiance festive,
expérimenter des états de conscience
modifiée, aiguiser ses capacités
de perception, surmonter sa fatigue, mettre sa
souffrance entre parenthèses chimiques,
se donner les moyens d'un effort prolongé,
échapper au sommeil ou, à l'inverse,
réussir enfin à s'endormir, etc.
Conduite magique qui assure au moins une prise
sur soi là où l'environnement social
se fait problématique.
La gestion de soi
Les jeunes générations sont friandes
de ces substances qui élargissent les possibilités
d'action sur le monde et libèrent en partie
des contraintes d'identité. Elles sont
énormément médicalisées
pour des souffrances relevant surtout de carences
affectives, de tensions à l'intérieur
de la famille, de cassures de transmission qui
les laissent démunies devant les ambiguïtés
du monde et les empêchent de s'investir
de manière propice. Leurs parents eux-mêmes,
et notamment leur mère, sont consommatrices
d'anxiolytiques. Dans ces familles, la résolution
d'une tension vient d'une prothèse chimique
et non d'une modification de la relation au monde.
Mais le pharmakon est un terme ambivalent,
à la fois remède et poison. Que
l'immense majorité des tentatives de suicide
des jeunes générations s'effectue
en puisant justement dans la boîte à
pharmacie familiale est révélateur
de la banalité du recours à la chimie
pour tenir le coup sans avoir à transformer
son existence pour la rendre plus propice et se
mettre ainsi en position de ne plus dépendre
des médicaments. À un second niveau,
elle traduit, à leur insu, la toute-puissance
investie dans les molécules.
Ces produits contribuent de manière grandissante
à la maintenance du normal ou à
une accélération de son rythme ou
de ses performances. Leur visée n'est plus
la santé, qui n'est pas forcément
menacée, elle est dans une surenchère
sur la santé, c'est-à-dire une accentuation
des capacités de réaction ou de
résistance de fonctions organiques. L'individu
est le programmateur biochimique du comportement
exigé par les circonstances. Tout cela
jusqu'à un certain point car l'usage de
ces produits n'est pas toujours sans effets indésirés,
réintroduisant en contrebande l'ambivalence
que l'individu pensait supprimer.
Au-delà des effets intentionnellement
recherchés, se profile une volonté
de s'affranchir des aléas et de l'ambiguïté
du monde en leur substituant une volonté
souveraine. À l'insaisissable de la vie
moderne, on oppose le saisissable du corps, seul
objet donnant prise sur le réel. La relation
au monde, avec ce qu'elle implique de flou, de
précarité, d'imprévisible,
est contenue, provisoirement certes, mais l'usager
a le sentiment que l'éternité est
devant lui et que ce même geste qui le sauve
à l'instant est reproductible toutes les
fois où il en a besoin pour retrouver l'état
souhaité. Il est en quête d'une solution
immédiate et prévisible dans ses
effets, les comprimés ou les gélules
sont là. Les technologies de l'humeur s'insinuent
au cur de l'intimité pour soulager
l'individu de son effort pour apprivoiser le fait
de vivre.
Le jeune expérimente différents
produits en quête du sésame qui lui
procurera les sensations tant attendues. Au fil
de sa recherche, les sensations qu'il éprouve
lui permettent de se sentir exister, de tester
ses limites. Cette passion d'atteindre une sorte
d'oubli de soi, ou d'accession à autre
chose, amène à boire pour boire,
ou à user de toutes sortes de produits
ou de mélanges pour aboutir à différentes
formes de sensations de soi. Les rites de virilité
propres aux groupes masculins, ou les effets d'incitation
dus à la présence des autres, poussent
le jeune à la surenchère même
s'il sait que des lendemains nauséeux l'attendent.
Toute expérience positive d'un membre du
groupe avec un produit incite les autres à
tenter de la vivre à leur tour. En outre,
les mélanges de médicaments dans
une recherche de sensations aléatoires
ou spécifiques ne sont nullement associés
à un danger. Dans leur représentation,
les médicaments sont faits pour soigner
ou soulager et non pour rendre malade ou mettre
en péril. De surcroît, le risque
de perdre la face en repoussant une proposition
est perçu comme plus dangereux que la prise
du produit. Mieux vaut un risque pour la santé
qu'un accroc à sa réputation (2).
Dans certaines circonstances, le risque est de
ne pas prendre de risque.
La recherche de sensations
Pour les jeunes générations, le
recours à la drogue traduit une volonté
initiale de jouer avec le risque tout en éprouvant
la satisfaction de transgresser les codes sociaux.
Le franchissement de la limite ajoute sa saveur
aux sensations recherchées. L'accessibilité
croissante des produits en rend la tentation difficile
à repousser. Une quête d'identité
se construit là en opposition aux adultes,
incarnant la loi, avec le sentiment d'échapper
à l'adolescence par le mépris des
interdits et l'assentiment des pairs.
Le cannabis (et ses dérivés) est
la substance psychoactive la plus consommée
par les jeunes générations, souvent
entre amis qui facilitent son usage festif et
exercent un effet d'éducation. Il induit
l'impression heureuse de " planer ",
d'échapper à la pesanteur du monde
et jouit de la réputation d'une drogue
prohibée, mais dont les effets néfastes
sont contestés. Il porte le bonheur de
la transgression tout en favorisant l'intégration
dans le groupe. À l'image de l'alcool,
il est vécu comme une sorte d'anxiolytique
et un outil de dissolution de soi dans l'ambiance.
Il libère des tensions du quotidien ou
des petites appréhensions. Il induit une
humeur communicative, il rend réceptif
à l'environnement. La plupart du temps,
ses usagers connaissent les doses menant aux effets
recherchés et le produit est aisément
maniable en la matière. Le cannabis rend
cependant plus difficile la concentration et altère
les capacités de mémoire immédiate.
Il exerce un effet de ralentissement, altère
les perceptions visuelles et rend, par exemple,
dangereux le fait de conduire une voiture ou un
deux-roues. Un usage régulier provoque
des difficultés scolaires ou sociales.
Il risque de potentialiser des fragilités
psychiques et d'induire ainsi des périodes
dépressives ou des moments d'anxiété
ou de panique. Parmi les jeunes scolarisés
de 17 à 18 ans, en 2003, 38 % des garçons
et 26 % des filles ont consommé au moins
une fois dans les trente derniers jours, et 18
% des garçons et 8 % des filles ont consommé
dix fois ou plus lors du dernier mois (OFDT, 2004).
Pour les jeunes, le recours à la drogue
apparaît surtout dans des circonstances
festives. La musique techno et les grands rassemblements
qu'elle suscite sont apparus au même moment
que les drogues de synthèse et le retour
des acides, comme le LSD. L'ecstasy stimule la
résistance à la fatigue et donne
à ses usagers un sentiment de communion
avec les autres. Sa prise s'accorde avec les sonorités
puissantes et le rythme nerveux et répétitif
de la musique techno lors des rave parties.
Drogue de synthèse consommée sous
forme de comprimés, de gélules ou
de poudre, elle supprime les préventions
du contact avec les autres et donne le sentiment
de se mêler à la musique, de se dissoudre
dans l'ambiance. Elle donne l'illusion de communiquer
alors qu'elle est plutôt, en toute rigueur,
une sorte d'antidote à la rencontre, une
prothèse de communication suppléant
une parole impossible du fait de l'environnement
sonore. Il s'agit de " ne plus se prendre
la tête ", c'est-à-dire
de ne plus penser mais d'être absorbé
par le produit et l'ambiance dans la dissolution
du fardeau du Moi. Les aspérités
du lien social disparaissent dans un archipel
de solitudes, chacun convaincu de vivre un merveilleux
moment d'alliance avec les autres. L'environnement
est perçu comme merveilleusement beau et
idyllique même si la réalité
est plus âpre. Le contenu des comprimés
ou des pilules d'ecstasy est souvent incertain
du fait des mélanges opérés
par les dealers. Le retour au réel provoque
une sorte de " gueule de bois ", et
laisse une tonalité dépressive pendant
un moment. L'ecstasy est souvent consommée
en lien avec d'autres produits psychoactifs multipliant
dès lors sa dangerosité si les molécules
sont peu compatibles. En 2003, en France, huit
décès ont été imputés
à l'ecstasy. En 2003, 5,2 % des garçons
de 17 et 18 ans et 3 % des filles ont déjà
consommé une fois de l'ecstasy (OFDT, 2004).
Son expérimentation est essentiellement
le fait des jeunes générations,
elle est rare au-delà de 35 ans.
La recherche d'une vitalité intérieure
trouve ses ressorts dans le recours à la
cocaïne ou aux amphétamines qui pourvoient
une accélération des processus mentaux.
Ces produits induisent une disparition de la sensation
de fatigue, et une augmentation de la capacité
de concentration et de travail. Drogue de la performance,
la cocaïne est surtout consommée par
des artistes, des écrivains, des hommes
politiques, des journalistes, des hommes ou des
femmes soumis à un impératif de
production qui leur laisse peu de loisir. La cocaïne
est un dopant du quotidien, même si elle
en procure davantage l'illusion qu'une réelle
efficacité. Elle a nettement élargi
le nombre de ses usagers puisqu'elle est, avec
l'ecstasy, une composante majeure du milieu festif.
Elle provoque une euphorie, un sentiment de puissance
intellectuelle et physique, un oubli de la douleur
ou de la fatigue. Elle lève les inhibitions.
Mais le retrait graduel des effets laisse place
à la tristesse, l'anxiété,
la fatigue, et amène un renouvellement
de la prise ou à la recherche d'autres
produits (héroïne, médicaments
psychotropes) pour en moduler les effets. Elle
est couramment coupée par les trafiquants
avec d'autres substances qui en rendent les effets
parfois imprévisibles. Privé de
son produit, l'individu a l'impression d'être
nul, de ne plus être à la hauteur
de ses attentes. Mais son usage durable provoque
parfois des crises de panique ou une vision paranoïaque
du monde, le sentiment d'être surveillé,
poursuivi, etc. La " descente " est
difficile et aboutit souvent à des moments
de dépression. En 2003, parmi les jeunes
Français de 17 et 18 ans, 1,2 % des garçons
et 0,6 % des filles en ont consommé les
trente derniers jours (OFDT, 2004).
Les effets des amphétamines sont assez
proches mais ils sont plus longs que ceux de la
cocaïne. Ils induisent l'épuisement
de l'organisme en coupant les signaux de fatigue
ou de sommeil. L'individu puise dans des ressources
qui ne sont pas illimitées. Les amphétamines
provoquent l'oubli et la dépression au
terme de la " descente ", elles induisent
également l'anxiété, l'apparition
d'idées de grandeur.
Le LSD plonge dans un voyage intérieur
plus ou moins contrôlé par l'individu.
Il sollicite un sentiment d'appartenance au cosmos,
une harmonie intérieure, une vision pénétrante
et esthétique de l'environnement. Mais
si le LSD est une expérience du voyage
pour qui en contrôle les données,
il est, à l'inverse, dangereux pour qui
se livre à l'expérience seul, sans
connaître les effets du produit. En 2003,
1,9 % des jeunes Français de 17 et 18 ans
en avait consommé au moins une fois et
0,9 % des filles. En 2003, 3 % des garçons
de 17 et 18 ans et 1,5 % des filles en ont consommé
au moins une fois.
L'héroïne (les opiacés ou
la morphine) procure un flash qui jette dans un
puissant sentiment de vertige et éloigne
les incidences du monde réel. Mais l'intensité
des effets diminue au fil du temps et le consommateur
doit augmenter les doses. La dépendance
s'installe vite et toute l'existence s'organise
autour de la recherche du produit. L'héroïne
est la drogue symbole de l'ordalie (2) à
cause de ses dangers. Le produit étant
coupé et recoupé par les dealers,
le consommateur ne sait jamais tout à fait
ce qu'il prend. L'overdose est une menace constante.
En 2004, malgré l'efficacité de
la politique de réduction des risques,
trente-sept décès sont imputables
à une surdose d'héroïne ou
d'un autre opiacé. En 2003, pour des jeunes
de 17 et 18 ans, 1,3 % des garçons et 0,8
% des filles en ont consommé au moins une
fois (OFDT, 2004). Le mode d'administration par
seringue, le plus propice aux sensations recherchées,
rend vulnérable à la transmission
du sida ou de l'hépatite.
L'initiation dépend des produits, elle
est en moyenne de 16 ans pour les produits à
inhaler, de 23 ans pour la cocaïne, de 20,5
ans pour l'ecstasy, de 22,5 ans pour les amphétamines,
de 19 ans pour le cannabis, de 19,5 ans pour le
LSD (Baromètre santé, 2000). Bien
entendu, nombre d'usagers des drogues contrôlent
leur consommation et savent jusqu'où aller.
Ils sont des usagers sporadiques ou récréatifs.
L'alcoolisation
Loin d'être tenue comme une conduite à
risque, l'alcoolisation est à l'inverse
une technique de contournement du risque en suscitant
une euphorie, un état d'esprit propre à
engager dans l'action. Le jeune est convaincu
de tenir l'alcool, voire même de connaître,
grâce à son usage, une accentuation
de sa vigilance et de ses réflexes. L'alcoolisation
a un effet de dissolution du sens des limites
pour l'individu, qui va dès lors au-delà
de ses repères habituels. Le fait de boire
avant de se lancer dans une action plus ou moins
sentie comme périlleuse atteste d'un conflit
entre l'intelligence de l'événement
et l'impossibilité morale de s'y soustraire,
surtout si les autres en sont témoins et
que l'enjeu est celui de la dignité personnelle.
D'où son usage courant lors des premières
relations sexuelles, où la crainte de l'échec
incite à chercher en soi une euphorie susceptible
de servir à contre-sens si les choses se
passent mal.
L'alcool devenant alors le prétexte au
fait de n'avoir pas été soi-même.
" Je ne me souviens même plus de
ce que j'ai fait ". L'alcoolisation en
préalable à un acte perçu
comme " incertain ", voire " dangereux
", est donc une manière de se garder
une porte de sortie, une manière in extremis
de sauver la face.
L'individu souhaite ne plus penser mais s'immerger
dans l'action, soutenu par l'illusion que lui
donne l'alcool d'être invulnérable,
léger, bien au-delà des compétences
requises pour venir à bien de la situation.
Mais, en même temps qu'elle prédispose
l'individu à surévaluer ses capacités
à surmonter l'épreuve, elle diminue
à son insu ses moyens.
L'alcool bénéficie de l'aura des
choses valorisées par les adultes mais
encore défendues, ou limitées. En
consommer entre copains procure le sentiment délicieux
de la transgression et accentue la complicité.
Il participe de la convivialité, lève
les inhibitions, met en condition pour jouir pleinement
de la fête. Les fêtes de fin de semaine
ou les soirées impliquent souvent une forte
alcoolisation. La " cuite du samedi soir
" se mue en rituel. Le fait de " tenir
l'alcool " suscite l'admiration et permet
d'exister dans le regard des autres à défaut
d'autre chose. La " première cuite
" est souvent vécue comme un rite
de passage vers l'âge d'homme. Elle traduit
le fait " d'être un mec qui en a ".
De même que la première cigarette
ou le premier joint mais à une moindre
échelle. Passage d'une signification de
soi à une autre sous le signe d'une transgression
qui en accroît la valeur.
Souvent des joutes opposent des jeunes qui prétendent
mieux que les autres " tenir " l'alcool.
Rite majeur de virilité pour les garçons.
L'alcool est l'antidote d'une identité
mal en point, contrainte de s'accrocher à
des valeurs " viriles " lourdes à
assumer dans leur conséquence mais il est
moins un instrument de reprise en main d'une dignité
personnelle, et le signe de l'alliance à
un groupe de pairs. Dernier recours pour se forger
un personnage et une identité à
moindres frais.
Ivre, le jeune se met fréquemment en danger,
notamment en conduisant sa voiture ou sa moto,
il provoque le conflit avec les autres, s'expose
à de dangereuses inattentions. Pour le
Baromètre santé 2000, 54,7 % des
garçons et 23,9 % des filles entre 20 et
25 ans ont été au moins une fois
ivres dans l'année, 44,8 % des garçons
et 28,4 % des filles entre 15 et 19 ans.
Le souci du risque relève d'un discours
de santé publique ou de parents inquiets
mais il n'est pas dans la conscience du jeune.
Certes, il sait que les produits dont il use ne
sont pas sans effets néfastes mais, outre
qu'il ne se sent pas personnellement concerné,
il n'a pas de la maladie ou de la mort les mêmes
représentations que ses aînés.
Ce qu'il ressent ensuite de la " gueule de
bois " après l'usage de certains produits
n'est à ses yeux que le prix mineur à
payer pour connaître une sensation de soi
exacerbée et nécessaire à
son équilibre. En ce qu'elle met en jeu
l'identité et l'intégration au groupe
la puissance d'attraction du produit est supérieure
au souci de prévention.
La vie réelle se déroule loin de
ce genre de calcul ou d'un utilitarisme propre
à l'Homo conomicus qui ne
sont que des éléments dans une décision
qui implique bien d'autres données, comme
la valeur attribuée à une action,
le plaisir pris à l'accomplir, la présence
des autres à ce moment, l'ambivalence de
l'individu, sa recherche de transgression, etc.
Modèle économique, il souligne davantage
un idéal particulier de conduite qu'une
attitude permanente et bien enracinée :
souci de l'épargne, du calcul, peur du
risque, etc. Les jeunes sont aux antipodes de
cette vision puritaine du monde.
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