sommaire n° 384
 
rubrique "qualité de vie"

Atelier " santé-ville " d'Aubervilliers :
un point de rencontre entre population et professionnels

 
  Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, figure parmi les villes pionnières en programmes de santé publique destinés aux plus démunis. Depuis 2000, elle s'est dotée d'un atelier " santé-ville ", avec en particulier des programmes de santé communautaire et de santé mentale bâtis à partir des données épidémiologiques locales et en concertation avec les habitants.
     

Denis Dangaix
Journaliste.

 

Le docteur Luc Ginot est un pragmatique. Sa quête constante, en tant que médecin de santé publique, responsable du service communal d'hygiène et de santé de la mairie d'Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, est la recherche d'un haut niveau de réponse aux problèmes de santé d'une population en majorité démunie. Il parle volontiers " d'apport méthodologique ", de " construction de solutions communes ", de " boîte à outils ". Et cette boîte à outils est, selon lui, l'atelier " santé-ville " (ASV). Cet atelier n'est pas le fruit d'une expérimentation locale. Il aurait pu l'être car cette ancienne ville ouvrière de la petite ceinture de Paris est très marquée santé publique. Au cours des années cinquante, par exemple, Aubervilliers mettait en place le service communal d'hygiène et de santé. Et, depuis une quinzaine d'années, d'importants crédits de fonctionnement sont affectés à la réalisation de nombreux programmes d'accompagnement en santé. " Il y a des villes dans lesquelles un atelier "santé-ville" est évident. C'est notre cas, explique le docteur Ginot. En 2001 nous avons ajouté ce niveau supplémentaire d'action dans notre politique de prévention. "


Réunir le sanitaire et le social

Les ateliers " santé-ville " ont été créés par le Comité interministériel des villes en décembre 1999. Les objectifs assignés vont de l'identification au niveau local des besoins spécifiques des publics en difficulté à la mobilisation et la coordination des différents intervenants et la diversification des moyens d'intervention en fonction de l'analyse des besoins. De plus, les ASV doivent permettre de " développer la participation active de la population à toutes les phases des programmes et favoriser la concertation avec les professionnels et les différentes institutions des secteurs sanitaires et sociaux concernés par ces programmes ". Pourquoi alors cette image de boîte à outils, chère au docteur Luc Ginot ? Il répond par sa propre définition de l'atelier : " C'est un lieu, une structure qui permet d'afficher un certain nombre de priorités, de les rendre visibles, de faire la jonction entre les grands programmes de santé publique et la logique de l'action territoriale. "

Il faut dire que le contexte s'y prête. Aubervilliers a une population plutôt jeune (27 % ont moins de 20 ans) et connaît un fort taux de chômage (23 %) en lien avec un faible niveau de scolarisation et de formation. 51 % des chômeurs n'ont aucune formation ou peu (inférieur au CAP). Plus d'une famille sur dix bénéficie du RMI et un nombre important d'enfants est suivi par l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Sur 1 297 communes que compte l'Ile-de-France, Aubervilliers occupe le 1 287e rang pour le revenu par habitant1. Enfin, lors du recensement de 1999, 30 % des 63 000 habitants étaient des personnes de nationalité étrangère. " Nous avons installé avec l'ensemble des acteurs du sanitaire et du social cette démarche qui a débouché sur la mise en place de trois volets d'action : un volet que j'appelle tableau de bord consacré à l'analyse des données épidémiologiques existantes, un volet santé communautaire et, enfin, un volet santé mentale autour des problématiques plus psychosociales. "


Croiser les informations de santé

La dynamique lancée dans le cadre de l'ASV à partir de 2000 a incontestablement fait bouger les choses. Se parler et s'écouter entre professionnels, d'une part, et entre habitants, d'autre part, permettent d'adapter les réponses aux problèmes nouveaux de santé. Si, au début des années 2000, Aubervilliers appliquait une politique d'éducation pour la santé en insistant sur la lutte contre les toxicomanies, la santé des jeunes, la planification familiale ou la psychiatrie de secteur par exemple, ce qui était " lacunaire " pour reprendre l'expression du docteur Ginot, restait conséquent. Ce professionnel pointait la santé participative, la connaissance territoriale, le champ santé mentale/ santé publique.

Il existait des programmes et un système d'observation comme le programme " bien-être " - suivi par six cents enfants par an -, le programme " sexualité " - qui concerne mille cent jeunes par an -, des Points écoute jeunes, cinq centres de PMI, un réseau VIH/Tox, etc., mais il manquait un travail de croisement précis de ces informations, notamment avec les renseignements concoctés par les services de la santé scolaire.

Le tableau de bord s'est alors transformé et des indicateurs de santé correspondant à certains quartiers, à des situations sociales ou " psy " ont été ajoutés. Il s'est étoffé avec des différentiels interquartiers, des informations sur des suivis. Peu à peu, un maillage de la ville s'est dessiné. " Avec l'atelier "santé-ville", insiste le docteur Ginot, nous avons progressé sur la participation des habitants, sur les questions liées à la souffrance sociale ou la santé mentale et sur la méthode de travail interne. "


Regard collectif sur les familles

En complément des programmes de santé publique, une sorte de panoramique local de la santé s'est créé. Il y a le quartier du Marcreux et son habitat dégradé, un espace malheureusement propice aux accidents de la vie courante en tout genre. Grâce à l'ASV, une Maison de bien-être et de santé est ouverte depuis le 8 mars 2003 (voir La Santé de l'homme n° 370). Ici se retrouvent des professionnels, des associations locales et des jeunes du quartier. Cette maison est un exemple du maillage actif de la ville car le fonctionnement se veut participatif. " Une éducation à la citoyenneté, explique le docteur Pilar Giraux, jeune psychiatre qui exerce au centre communal d'hygiène et de santé et responsable du secteur santé mentale (Voir entretien page suivante), un faire ensemble, un regard collectif qui favorise le lien social. " Il y a le projet Robespierre (Voir encadré ci-dessous), autre quartier et autre exemple de santé communautaire. Il y a aussi des ateliers de prévention de la violence et le lancement d'un projet de santé mentale jeune enfant. Ce programme, géographiquement conçu dans un quartier précis de la ville, le quartier Paul-Bert, est basé sur des visites à domicile renforcées, des ateliers réguliers entre parents et un soutien spécialisé. Il concerne des enfants de 0 à 3 ans confrontés à la précarité. Il est l'exemple même de l'apport de l'ASV en termes de santé. Car ce programme permet, par un soutien systématique autant professionnel et social, d'accroître les aptitudes des parents, de prendre des décisions pour préserver les liens familiaux tout en répondant aux besoins de santé.

Santé mentale, santé communautaire, approche transversale des questions de santé publique, appropriation des habitants de leurs situations sanitaires et sociales… Une dynamique est en marche. La " plus-value " de l'atelier " santé-ville " se trouve dans l'amélioration en santé participative, dans le soutien aux professionnels de terrain, dans la modification des relations avec les bailleurs, dans la création de bases de données communes. " Nous sommes pleinement dans une démarche de prévention ", résume le docteur Ginot.

Une pédagogie brésilienne pour Robespierre

Le quartier Robespierre d'Aubervilliers est un des lieux d'intervention du service communal d'hygiène et de santé. Pas d'équipements collectifs, une population socialement démunie, des situations environnementales et sanitaires difficiles, etc., le lieu préoccupe les professionnels de santé publique de la Ville. Dans le cadre de l'atelier " santé-ville ", le docteur Pilar Giraux met en place une démarche participative empruntée à la méthodologie du Brésilien Paulo Freire, appelée " la pédagogie de l'opprimé ". Trois mots expliquent cette méthode : lister, dialoguer et agir. " C'est simple, explique, avec un sourire, la psychiatre colombienne. Il faut par le maillage associatif et la présence des travailleurs sociaux lister des habitants, organiser le dialogue afin de passer, vite, à l'action. " Une consultation a permis aux acteurs de terrain de mettre en évidence les problèmes qui leur paraissaient les plus importants dans leur quartier. L'accès aux soins, par exemple, l'aide médicale d'État et les difficultés administratives qui s'ensuivent. Pour les habitants ou leurs représentants, d'autres soucis apparaissent comme le prix des
tickets de bus pour se déplacer, la propreté dans les lieux publics ou encore le manque de communication entre les groupes sociaux et l'impression d'être " mal considéré " dans ce quartier. Un comité de santé accueillant les professionnels et les représentants des habitants a été mis en place " Cette confrontation voulue permet de mettre les pendules à l'heure, raconte le docteur Pilar Giraux. Mais, dans ce processus certes modeste que nous avons engagé, l'essentiel est que les gens se parlent. Se parler, insiste la psy, est non seulement un volet de santé mentale, mais relève aussi du respect de la dignité. "

D.D.

Contact :
Service communal d'hygiène et de santé
31-33, rue de la Commune-de-Paris - 93000 Aubervilliers
Tél. : 01 48 39 52 78

Note

1. Toutes les données chiffrées sont issues d'une note réalisée par le docteur Pilar Giraux.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 384 | JUILLET/AOUT 2006 | Pages 4 à 5
Libre de droits, sous réserve de mentionner la source