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Le docteur Luc Ginot est un pragmatique. Sa quête
constante, en tant que médecin de santé
publique, responsable du service communal d'hygiène
et de santé de la mairie d'Aubervilliers, en
Seine-Saint-Denis, est la recherche d'un haut niveau
de réponse aux problèmes de santé
d'une population en majorité démunie.
Il parle volontiers " d'apport méthodologique
", de " construction de solutions communes
", de " boîte à outils ".
Et cette boîte à outils est, selon lui,
l'atelier " santé-ville " (ASV). Cet
atelier n'est pas le fruit d'une expérimentation
locale. Il aurait pu l'être car cette ancienne
ville ouvrière de la petite ceinture de Paris
est très marquée santé publique.
Au cours des années cinquante, par exemple, Aubervilliers
mettait en place le service communal d'hygiène
et de santé. Et, depuis une quinzaine d'années,
d'importants crédits de fonctionnement sont affectés
à la réalisation de nombreux programmes
d'accompagnement en santé. " Il y a des
villes dans lesquelles un atelier "santé-ville"
est évident. C'est notre cas, explique le
docteur Ginot. En 2001 nous avons ajouté ce
niveau supplémentaire d'action dans notre politique
de prévention. "
Réunir le sanitaire
et le social
Les ateliers " santé-ville " ont été
créés par le Comité interministériel
des villes en décembre 1999. Les objectifs assignés
vont de l'identification au niveau local des besoins
spécifiques des publics en difficulté
à la mobilisation et la coordination des différents
intervenants et la diversification des moyens d'intervention
en fonction de l'analyse des besoins. De plus, les ASV
doivent permettre de " développer la
participation active de la population à toutes
les phases des programmes et favoriser la concertation
avec les professionnels et les différentes institutions
des secteurs sanitaires et sociaux concernés
par ces programmes ". Pourquoi alors cette
image de boîte à outils, chère au
docteur Luc Ginot ? Il répond par sa propre définition
de l'atelier : " C'est un lieu, une structure
qui permet d'afficher un certain nombre de priorités,
de les rendre visibles, de faire la jonction entre les
grands programmes de santé publique et la logique
de l'action territoriale. "
Il faut dire que le contexte s'y prête. Aubervilliers
a une population plutôt jeune (27 % ont moins
de 20 ans) et connaît un fort taux de chômage
(23 %) en lien avec un faible niveau de scolarisation
et de formation. 51 % des chômeurs n'ont aucune
formation ou peu (inférieur au CAP). Plus d'une
famille sur dix bénéficie du RMI et un
nombre important d'enfants est suivi par l'Aide sociale
à l'enfance (ASE). Sur 1 297 communes que compte
l'Ile-de-France, Aubervilliers occupe le 1 287e rang pour le revenu par habitant1. Enfin,
lors du recensement de 1999, 30 % des 63 000 habitants
étaient des personnes de nationalité étrangère.
" Nous avons installé avec l'ensemble
des acteurs du sanitaire et du social cette démarche
qui a débouché sur la mise en place de
trois volets d'action : un volet que j'appelle tableau
de bord consacré à l'analyse des données
épidémiologiques existantes, un volet
santé communautaire et, enfin, un volet santé
mentale autour des problématiques plus psychosociales.
"
Croiser les informations
de santé
La dynamique lancée dans le cadre de l'ASV à
partir de 2000 a incontestablement fait bouger les choses.
Se parler et s'écouter entre professionnels,
d'une part, et entre habitants, d'autre part, permettent
d'adapter les réponses aux problèmes nouveaux
de santé. Si, au début des années
2000, Aubervilliers appliquait une politique d'éducation
pour la santé en insistant sur la lutte contre
les toxicomanies, la santé des jeunes, la planification
familiale ou la psychiatrie de secteur par exemple,
ce qui était " lacunaire " pour reprendre
l'expression du docteur Ginot, restait conséquent.
Ce professionnel pointait la santé participative,
la connaissance territoriale, le champ santé
mentale/ santé publique.
Il existait des programmes et un système d'observation
comme le programme " bien-être " - suivi
par six cents enfants par an -, le programme "
sexualité " - qui concerne mille cent jeunes
par an -, des Points écoute jeunes, cinq centres
de PMI, un réseau VIH/Tox, etc., mais il manquait
un travail de croisement précis de ces informations,
notamment avec les renseignements concoctés par
les services de la santé scolaire.
Le tableau de bord s'est alors transformé et
des indicateurs de santé correspondant à
certains quartiers, à des situations sociales
ou " psy " ont été ajoutés.
Il s'est étoffé avec des différentiels
interquartiers, des informations sur des suivis. Peu
à peu, un maillage de la ville s'est dessiné.
" Avec l'atelier "santé-ville", insiste le docteur Ginot, nous avons progressé
sur la participation des habitants, sur les questions
liées à la souffrance sociale ou la santé
mentale et sur la méthode de travail interne.
"
Regard collectif sur les
familles
En complément des programmes de santé
publique, une sorte de panoramique local de la santé
s'est créé. Il y a le quartier du Marcreux
et son habitat dégradé, un espace malheureusement
propice aux accidents de la vie courante en tout genre.
Grâce à l'ASV, une Maison de bien-être
et de santé est ouverte depuis le 8 mars 2003
(voir La Santé de l'homme n° 370).
Ici se retrouvent des professionnels, des associations
locales et des jeunes du quartier. Cette maison est
un exemple du maillage actif de la ville car le fonctionnement
se veut participatif. " Une éducation
à la citoyenneté, explique le docteur
Pilar Giraux, jeune psychiatre qui exerce au centre
communal d'hygiène et de santé et responsable
du secteur santé mentale (Voir entretien page
suivante), un faire ensemble, un regard collectif
qui favorise le lien social. " Il y a le projet
Robespierre (Voir encadré ci-dessous), autre
quartier et autre exemple de santé communautaire.
Il y a aussi des ateliers de prévention de la
violence et le lancement d'un projet de santé
mentale jeune enfant. Ce programme, géographiquement
conçu dans un quartier précis de la ville,
le quartier Paul-Bert, est basé sur des visites
à domicile renforcées, des ateliers réguliers
entre parents et un soutien spécialisé.
Il concerne des enfants de 0 à 3 ans confrontés
à la précarité. Il est l'exemple
même de l'apport de l'ASV en termes de santé.
Car ce programme permet, par un soutien systématique
autant professionnel et social, d'accroître les
aptitudes des parents, de prendre des décisions
pour préserver les liens familiaux tout en répondant
aux besoins de santé.
Santé mentale, santé communautaire, approche
transversale des questions de santé publique,
appropriation des habitants de leurs situations sanitaires
et sociales
Une dynamique est en marche. La "
plus-value " de l'atelier " santé-ville
" se trouve dans l'amélioration en santé
participative, dans le soutien aux professionnels de
terrain, dans la modification des relations avec les
bailleurs, dans la création de bases de données
communes. " Nous sommes pleinement dans une
démarche de prévention ", résume
le docteur Ginot.
Une pédagogie brésilienne pour Robespierre
Le quartier Robespierre d'Aubervilliers est un des lieux
d'intervention du service communal d'hygiène
et de santé. Pas d'équipements collectifs,
une population socialement démunie, des situations
environnementales et sanitaires difficiles, etc., le
lieu préoccupe les professionnels de santé
publique de la Ville. Dans le cadre de l'atelier "
santé-ville ", le docteur Pilar Giraux met
en place une démarche participative empruntée
à la méthodologie du Brésilien
Paulo Freire, appelée " la pédagogie
de l'opprimé ". Trois mots expliquent cette
méthode : lister, dialoguer et agir. " C'est
simple, explique, avec un sourire, la psychiatre colombienne. Il faut par le maillage associatif et la présence
des travailleurs sociaux lister des habitants, organiser
le dialogue afin de passer, vite, à l'action.
" Une consultation a permis aux acteurs de terrain
de mettre en évidence les problèmes qui
leur paraissaient les plus importants dans leur quartier.
L'accès aux soins, par exemple, l'aide médicale
d'État et les difficultés administratives
qui s'ensuivent. Pour les habitants ou leurs représentants,
d'autres soucis apparaissent comme le prix des
tickets de bus pour se déplacer, la propreté
dans les lieux publics ou encore le manque de communication
entre les groupes sociaux et l'impression d'être
" mal considéré " dans ce quartier.
Un comité de santé accueillant les professionnels
et les représentants des habitants a été
mis en place " Cette confrontation voulue permet
de mettre les pendules à l'heure, raconte le
docteur Pilar Giraux. Mais, dans ce processus certes
modeste que nous avons engagé, l'essentiel est
que les gens se parlent. Se parler, insiste la psy,
est non seulement un volet de santé mentale,
mais relève aussi du respect de la dignité.
"
D.D.
Contact :
Service communal d'hygiène et de santé
31-33, rue de la Commune-de-Paris - 93000 Aubervilliers
Tél. : 01 48 39 52 78 |