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Ma première rencontre avec l'éducation
du patient, en 1989, m'a d'emblée fait
considérer celle-ci comme une partie de
l'éducation pour la santé et non
pas comme une entité indépendante.
" L'éducation du patient peut ainsi
être considérée, au sens large,
comme une éducation pour la santé
dirigée vers des personnes ou groupes engagés
dans une relation de soins. " (1) " L'éducation thérapeutique peut s'inscrire
dans le courant de l'éducation pour la
santé et plus globalement encore dans celui
de la promotion de la santé. [
] Fondamentalement,
entre ce qui relève de l'éducation
des patients et ce qui est de l'éducation
pour la santé, il n'y a pas de différence
de savoir, il n'y a pas de différence d'attitudes
et d'aptitudes qui soit fondamentale. " (2)
Le droit de choisir
et la capacité d'agir du patient
À mon sens, la finalité de l'éducation
thérapeutique est d'aider les patients
à prendre du pouvoir. Je n'ignore évidemment
pas le paradoxe contenu dans cette phrase. C'est
le paradoxe inhérent à tout projet
éducatif dont l'ambition est d'accroître
le degré d'autonomie des personnes. "
Aide-moi à faire tout seul "
: c'est ainsi que Maria Montessori résumait
son intention éducative vis-à-vis
des enfants. Je fais aussi référence
à l'éducation émancipatrice
telle que conçue par Paulo Freire ou, plus
récemment, au concept d'empowerment.
En 1995, j'écrivais que " l'éducation
pour la santé a pour but de faciliter la
rencontre entre les compétences
des professionnels de santé et les compétences
de la population : de cette rencontre naissent
de nouvelles compétences qui contribuent
à rendre plus autonomes les partenaires
de l'action éducative. " (3).
Cinq ans plus tard, j'écrivais que "
l'éducation pour la santé du
patient a pour but que la personne qui
consulte un professionnel des soins, quel que
soit son état de santé, soit en
mesure de contribuer elle-même à
maintenir ou améliorer sa qualité
de vie " (4). Les mots que je souligne
dans l'une et l'autre phrase témoignent,
me semble-t-il, d'une évolution de ma représentation
de l'éducation pour la santé : le
passage d'une rencontre qui enrichit à
une personne qui agit. Dans la première
phrase, l'accent est mis sur l'échange
et la collaboration entre le professionnel et
le patient, dans le cadre d'une relation d'équivalence
morale qui reconnaît l'existence de compétences
profanes et qui développe l'autonomie.
On reconnaît ici l'influence de Jean-Pierre
Deschamps (5) et de Jean-François Malherbe
(6), dont j'ai beaucoup apprécié
les enseignements. En 2000, je place résolument
le patient en position de sujet, je lui reconnais
non seulement des compétences mais aussi
le droit de choisir et la capacité d'agir.
Les deux phrases ne sont d'ailleurs pas contradictoires
: le projecteur a seulement modifié son
axe d'éclairage.
Cette conception de l'éducation du patient
a bien sûr des limites. Je me contenterai
ici d'en évoquer trois :
- tout éducateur a des intentions vis-à-vis
des personnes auprès desquelles il travaille,
autrement dit de l'ambition pour autrui. Mais
les personnes malades ont-elles envie de "
prendre du pouvoir " ? Ne faut-il pas à
certains moments leur reconnaître le droit
de se faire prendre en charge ? Comment trouver
un juste milieu entre " la neutralité
bienveillante " du psychanalyste et "
l'injonction à participer " qui constituerait
une dérive de l'intention éducative
?
- il me paraît essentiel de reconnaître
aussi l'inconfort du soignant face à un
patient qui se pose en sujet, qui entend participer
aux décisions qui le concernent, qui exprime
éventuellement son désaccord. En
tant que soignant, quand on est fatigué,
en fin de journée, n'est-il pas plus confortable
d'avoir en face de soi une personne passive qui
se contente d'acquiescer à ce qu'on lui
dit ? Je pense qu'on ne doit pas passer sous silence
cette ambivalence du soignant éducateur
;
- l'idée d'un partenariat entre le soignant
et le patient ne doit pas aboutir à gommer
les différences. Les préoccupations,
les objectifs, les perceptions de la personne
malade et de celle qui la soigne ne seront jamais
superposables. Il me paraît essentiel, comme
dans toute relation éducative, d'admettre
le conflit, de reconnaître l'altérité,
d'éviter la fusion.
À quoi sert
l'éducation pour la santé pour pratiquer
l'éducation du patient ?
Penser l'éducation du patient comme une
forme particulière d'éducation pour
la santé nous oblige à élargir
notre point de vue, à agrandir le cadre
de notre intervention et ce, dans plusieurs directions
: de la maladie vers la santé, du patient
vers la personne et vers le citoyen, des soins
vers la promotion de la santé.
Quand elle s'inscrit dans une démarche
de promotion de la santé, l'éducation
pour la santé n'est pas dissociable des
quatre autres axes de travail préconisés
par la charte d'Ottawa (7) et présentés
en ces termes dans le Plan national d'éducation
pour la santé (8) :
- veiller à la mise en uvre, dans
tous les secteurs de la vie publique, de mesures
respectueuses de la santé notamment en
matière de législation, de fiscalité
et d'orientation des services ;
- créer des environnements, des conditions
de vie et de travail exerçant une influence
positive sur la santé ;
- renforcer la démocratie sanitaire, c'est-à-dire
la possibilité pour les individus et les
groupes de participer aux décisions qui
concernent la santé publique et donc leur
propre santé ;
- réorienter les services de santé
pour qu'ils ne délivrent pas seulement
des soins médicaux mais qu'ils facilitent
et prennent en compte l'expression des personnes
et des groupes en matière de santé,
qu'ils participent à l'éducation
pour la santé et qu'ils travaillent en
partenariat avec les autres acteurs concernés
par la promotion de la santé.
Adopter ces références dans le
domaine de l'éducation des patients nous
oblige à :
- concevoir des programmes qui prennent en compte,
et au besoin interpellent, les politiques institutionnelles
;
- aménager notre cadre d'exercice pour
qu'il contribue non seulement à la qualité
des soins mais aussi à l'autonomie des
personnes qui viennent consulter ou qui sont hospitalisées
;
- associer les patients à la conception,
à la mise en uvre et à l'évaluation
des programmes ;
- ne pas déléguer l'activité
éducative à une catégorie
de soignants mais au contraire favoriser l'implication
de chacun dans une démarche éducative
conçue collectivement.
Des pièges
à éviter
L'éducation pour la santé nous
aide ainsi, me semble-t-il, à éviter
les pièges d'une éducation du patient
focalisée :
- sur l'observance : " Le but de la démarche
éducative n'est pas de rendre le patient
plus obéissant ! [
] Il s'agit d'écouter
pour construire avec le patient une réponse
originale, individuelle, appropriée, à
partir de ce qu'il est, de ce qu'il sait, de ce
qu'il croit, de ce qu'il redoute, de ce qu'il
espère et à partir de ce que le
soignant est, sait, croit, redoute et espère.
[
] Mener une démarche éducative,
c'est construire à chaque rencontre, à
partir de tous ces éléments, de
nouvelles réponses, acceptables à
ce moment-là par l'un et par l'autre "
(9) ;
- sur les apprentissages : " Le danger pour
l'éducateur en santé, c'est de croire
ou d'espérer que tout peut être objet
d'un apprentissage alors que la mort, la souffrance
ou l'échec sont simplement le lieu de l'accompagnement
et de l'écoute " (10). Quand nous
aidons un patient à reconnaître la
chronicité de sa maladie ou bien à
surmonter une période difficile de sa vie
avec la maladie, que ce soit dans le domaine physique,
psychologique ou social, nous ne le plaçons
pas nécessairement dans une situation d'apprentissage
et pourtant ce type d'intervention fait bien partie,
me semble-t-il, d'une démarche d'éducation
;
- sur la responsabilité individuelle :
quel que soit leur comportement vis-à-vis
des soins, quelles que soient leurs habitudes
de vie, les personnes malades ne peuvent être
tenues pour seules responsables de leur état
de santé. La référence à
la promotion de la santé est là
pour nous le rappeler. L'héritage biologique,
l'environnement social et culturel, le niveau
des ressources, les conditions de travail et de
logement exercent une influence directe sur la
santé mais aussi sur les comportements
individuels vis-à-vis de la santé.
Quelles conséquencesen
termes de formation ?
Ma conception de l'éducation du patient
et mes différentes expériences professionnelles
m'amènent à penser que la formation
dans ce domaine doit développer quatre
types de compétences :
1. Analyser le contexte
Il s'agit d'analyser le contexte politique et
institutionnel dans lequel prennent place nos
actions d'éducation, d'identifier les éléments
qui vont faciliter ou gêner la mise en place
d'un programme. L'inertie ou le manque d'adhésion
de certains acteurs clés peut provoquer
l'inefficacité d'interventions éducatives
par ailleurs bien menées. Les conditions
actuelles d'exercice des soins rendent très
difficile la mise en uvre de programmes
structurés d'éducation thérapeutique
: la formation doit donc aider chaque professionnel
à repérer son espace de liberté.
L'éducation du patient mobilise un grand
nombre de professionnels, potentiellement tous
ceux qui entrent en relation avec le patient à
un moment ou un autre de la chaîne des soins.
Encore faut-il bien comprendre le rôle des
différents intervenants et leurs modalités
de collaboration. Chacun doit être capable
d'identifier son rôle propre, de se situer
par rapport aux autres et de travailler à
un projet éducatif commun.
Il me paraît également essentiel
d'acquérir ou de consolider ses compétences
en matière de recherche et d'analyse documentaires
(tirer enseignement de ce que d'autres ont expérimenté)
et en matière d'écriture et de publication
(permettre à d'autres équipes de
bénéficier de ce que l'on a soi-même
expérimenté). Trop de professionnels
de santé se lancent encore dans l'éducation
sans savoir qu'ils ne sont pas tout à fait
des pionniers dans ce domaine !
2. Conduire une démarche
L'éducation du patient nécessite
l'adoption d'une démarche rigoureuse :
clarifier ses intentions, établir un diagnostic
éducatif, convenir avec le patient de priorités
et d'objectifs, choisir des méthodes et
des outils pédagogiques, évaluer
le processus et les résultats
Autant
de compétences à développer
en formation, en prenant appui sur ce que l'on
maîtrise déjà : en effet,
la démarche préconisée en
matière d'éducation n'est heureusement
pas complètement étrangère
à la démarche clinique.
3. Adopter une posture
Avant toute chose, il me paraît indispensable
d'" être capable, en tant qu'individu
mais aussi en tant que professionnel et scientifique,
de se dégager du système de représentations,
à propos de la santé et de la maladie,
qui nous est propre ". Cet objectif général
est celui d'un module dont j'ai eu la responsabilité
pendant deux ans à l'Université
catholique de Louvain, dans le cadre de l'enseignement
d'éducation pour la santé. Il constitue
à mon avis un préalable à
toute démarche d'éducation du patient.
Par ailleurs Michel Develay (11) invite le professionnel
de santé qui veut pratiquer l'éducation
à passer d'une relation binaire (avec le
patient) à une relation triangulaire (en
dissociant l'éducateur du contenu de l'éducation).
Spontanément le médecin cherche
à transmettre son savoir au patient. Il
s'identifie au savoir qu'il détient. Pour
introduire un espace de négociation avec
le patient, sans lequel il n'y aurait pas d'éducation,
il va devoir apprendre à exercer une fonction
de médiation entre le savoir qu'il a acquis
et le patient avec lequel il travaille. La formation
doit, me semble-t-il, fournir l'occasion de s'y
entraîner.
4. Utiliser des techniques
L'éducation du patient s'appuie généralement
sur une alternance d'entretiens individuels et
de travaux en groupe. Les professionnels doivent
donc maîtriser des techniques de communication
et d'animation mais aussi des techniques pédagogiques
: il faut par exemple savoir écouter, se
faire comprendre, faciliter l'expression, aider
à apprendre
Enfin, il me paraît indispensable que la
démarche et les méthodes pédagogiques
utilisées pendant la formation s'inscrivent
dans la même logique que celles préconisées
pour mettre en uvre l'éducation du
patient. Le modèle éducatif mis
en uvre par les éducateurs sera en
effet élaboré sur le modèle
de la formation qu'ils auront reçue. Je
m'efforce donc d'aider les équipes en formation
à identifier puis à mettre en uvre
les changements susceptibles d'améliorer
la qualité de leurs pratiques éducatives.
Le but de ces formations est alors de produire
du changement : changer soi-même (ses pratiques
professionnelles) pour aider l'autre (le patient)
à changer.
Cet article synthétise une intervention
effectuée par l'auteur lors du séminaire
" Développer les offres régionales
de formation en éducation du patient ",
qui s'est tenu à La Grande-Motte du 30
septembre au 3 octobre 2004. Les actes du séminaire
ont été publiés par le Cres
Languedoc-Roussillon (coord. A. Pellecchia, 112
p.) et sont en ligne sur le site du Cres : www.cres-lr.or
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