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La prévention du sida continue à
poser des défis aux acteurs qui en ont
la charge. Il en a toujours été
ainsi. Il est difficile de s'appuyer sur les expériences
et tentatives passées car les évolutions
de l'épidémie apportent leur lot
de problèmes spécifiques. Il est
donc impossible d'en rester à des routines,
même durement établies. Il faut notamment
renouveler les approches face à une situation
de bipolarisation de l'épidémie
qui se précise de plus en plus.
On s'attendait, depuis plusieurs années,
à ce que le sida se développe sur
le terreau de la précarité, comme
celle-ci est le terrain d'élection de nombreuses
maladies. C'est effectivement ce qui est advenu
dans notre pays, mais cette précarité
concerne une population bien précise :
les hétérosexuels originaires des
pays où l'épidémie est généralisée,
Afrique subsaharienne, notamment. La fragilité
des situations n'explique cependant pas tout,
car les homosexuels masculins - l'une des populations
les plus anciennement concernées par l'épidémie,
mais aussi la plus réactive, la plus organisée,
la mieux informée, la plus déterminée
dans la lutte - sont paradoxalement encore très
concernés par la transmission du VIH, même
si la situation n'est pas uniforme au sein de
cette population. De fait, la vulnérabilité
ne s'est pas toujours trouvée là
où elle était le plus attendue -
par exemple chez les toxicomanes par injection,
qui ont très vite adopté du matériel
à injection unique - et elle se trouve
maintenant chez les gays, là où
on s'y serait le moins attendu, car on prévoyait
que cette population, considérée
comme exemplaire au plan de la prévention,
allait réussir à juguler l'épidémie
qui la touchait d'emblée de plein fouet.
Du constat d'un ciblage différenciel de
la maladie lié à cette bipolarité
découle l'option politique d'un ciblage
de la prévention comme orientation générale
des actions, ce qui cadre d'ailleurs avec les
recommandations d'Onusida dans son rapport de
2004. Certes, la prévention du sida a toujours
été en partie ciblée, mais
en partie seulement, et, au plan des actions nationales,
de la communication de masse, les orientations
étaient plus généralistes,
voire plus fédératrices (1). La
généralisation du ciblage représente
un choix en rupture, avec des implications particulières.
Depuis 1987, date de la première campagne
dirigée vers le grand public, la prévention
du VIH a occupé une place prioritaire dans
la communication publique. Certes, cette place
a évolué à la fin des années
quatre-vingt-dix du fait d'une diminution des
budgets publics consacrés à cette
maladie. Du fait aussi de la mise à disposition
de combinaisons thérapeutiques qui permettent
de bloquer la multiplication du VIH et de réduire
la charge virale jusqu'à la rendre indétectable.
L'infection à VIH est ainsi devenue une
maladie au long cours stabilisée par des
traitements aux effets indésirables sensibles.
Il n'y a donc pas de remèdes miraculeux
pour lutter contre la maladie, en tout cas pas
le vaccin que tout le monde appelait rapidement
de ses vux lorsque les premiers cas ont
émergé, au début des années
quatre-vingt. Le préservatif est encore,
selon l'expression tant répétée,
le meilleur moyen de lutter contre le VIH. Dans
un contexte où la transmission par le sang
est pratiquement jugulée, que ce soit par
la transfusion et les produits sanguins ou dans
le cadre de l'injection de produits toxiques,
où la transmission mère-enfant est
très faible dans notre pays, les rapports
sexuels deviennent le mode de transmission majeur
et presque exclusif du VIH. La prévention
du risque de transmission sexuelle du VIH demeure
bien une priorité.
Les cibles de la
maladie :une évolution inéluctable
" L'épidémie de sida est
dynamique et multiforme ", lit-on dans
le rapport 2004 d'Onusida. Ce qui est évidemment
vrai dans le monde vaut également dans
notre pays, où est observée une
nette bipolarisation, accentuant la différenciation
de l'épidémie : d'un côté,
les homosexuels masculins, population encore particulièrement
exposée, fournissant de gros contingents
de nouvelles infections et de cas de sida déclarés
(2). De l'autre côté, chez les personnes
originaires des pays d'endémie, notamment
des personnes de l'Afrique subsaharienne, qui
fournissent le gros contingent d'hétérosexuels
touchés par la maladie, il faut souligner
la vulnérabilité spécifique
des femmes (3). Tout d'abord, elles sont plus
nombreuses à être infectées
ou à s'infecter. Mais aussi à migrer,
dans des conditions parfois très difficiles.
Nous ne sommes plus dans un contexte d'émergence
d'une maladie nouvelle et mortelle. De plus, les
facteurs de développement de l'épidémie
se sont modifiés depuis plus de deux décennies
en se différenciant sensiblement. Deux
catégories d'individus sont fortement exposées
: les homosexuels masculins et les personnes originaires
des pays d'endémie et leurs partenaires.
Deux catégories qui posent des problèmes
spécifiques et opposés, du point
de vue de la prévention du VIH. D'un côté,
nous avons des homosexuels masculins à
fort capital social et culturel, intégrés
dans le monde du travail, bien informés,
qui prennent parfois des risques, y compris par
transgression ou par défi, dans une forme
nouvelle d'ordalie, s'exposant au risque de transmission
de la maladie comme pour mettre à l'épreuve
leur capacité à y échapper.
La pratique du bareback, envisagée
comme une décision partagée de ne
pas utiliser de préservatifs au cours des
relations sexuelles, en est un exemple. Et ils
ont tendance à prendre d'autant plus de
risques qu'ils sont déjà contaminés,
comme le montrent les enquêtes en population
gay (2). De l'autre côté, se trouve
une majorité de femmes originaires d'Afrique,
parfois en situation irrégulière
au regard des lois sur l'immigration et souvent
aussi en précarité. Ces femmes cumulent
nombre de handicaps : stigmatisation et rejet
social, difficultés d'intégration,
chômage. Cet aspect de l'épidémie
est mal connu pour ne pas dire négligé
(4). Il a fait l'objet de peu d'investigations,
en dépit des efforts répétés
de l'ANRS depuis plusieurs années pour
stimuler des recherches sur les migrants. Il existe
donc un fort contraste entre les deux populations
majoritairement atteintes, ce qui implique logiquement
des stratégies de prévention différentes,
donc un ciblage accru des actions.
Se poser la question de savoir si le développement
de l'épidémie en France constitue
un reflet de ce qui se passe en Afrique n'a qu'une
portée très limitée car,
comme le montre le rapport d'Onusida (5), en Afrique
subsaharienne même, l'épidémie
est multiforme, autant au plan de la proportion
de personnes touchées, que du point de
vue du sex ratio, qui tend de toute façon
vers une augmentation inéluctable du nombre
relatif de femmes. Cette polarisation du sex
ratio est à mettre en rapport avec
la domination de cette population, puisque la
présence de violences sexuelles envers
les femmes est corrélée à
une augmentation du nombre de femmes vivant avec
le VIH. C'est particulièrement sensible
dans les pays où existent des conflits
armés. Ces femmes ont tendance à
être infectées jeunes. On connaît
aussi la stigmatisation dont elles font alors
l'objet lorsqu'elles sont atteintes par la maladie,
dont un des effets va être un accès
rendu encore plus difficile à des prises
en charge caractérisées largement
par la pénurie. C'est pourquoi nous retrouvons
sur notre territoire une population de femmes
originaires d'Afrique, qui migrent souvent seules
et sont en situation de très grande précarité.
Ces phénomènes migratoires spécifiques
sont mal connus, ne serait-ce que parce qu'ils
sont en grande partie clandestins et on ne peut
que formuler à leur propos des hypothèses
qui se compliquent du fait de leur très
grande diversité en fonction des pays d'origine
et de la très grande variété
des profils de l'épidémie à
VIH dans les pays du sous-continent subsaharien.
Il faut par conséquent s'efforcer de ne
pas faire de ces femmes, exclues parmi les exclues,
des exclues de la prévention et de la prise
en charge sur notre territoire. On ne peut s'empêcher
de penser que l'augmentation du nombre de femmes
vivant avec le VIH dépend d'un cumul de
négligences dans leur pays d'origine et
dans le nôtre. Le fait de développer
des actions ciblées et adaptées
devient une nécessité impérieuse
et exige des trésors d'imagination et de
savoir-faire. Les outils habituels de la communication
ne sont pas d'une grande utilité et les
personnes ou groupes relais ne sont pas faciles
à localiser, même si l'on peut exprimer
des réserves par rapport à une communication
spécifique qui cantonnerait cette population
(4). Il faut donc compter sur un travail de maillage
fin, patient et diversifié pour atteindre
ces femmes dans leur diversité.
Cibler la prévention
?
Nous l'avons vu : le ciblage de la communication
est un choix pleinement justifié, et efficient.
Mais, au plan de la communication, le ciblage
n'est pas dénué d'inconvénients
qui ont déjà été signalés.
Il constitue de fait un des grands paradoxes de
la prévention : faut-il s'adresser à
la population dans son ensemble ou délimiter
des cibles auxquelles adresser des communications
spécifiques ? Le problème est que
la frontière entre établir des différenciations
et désigner, donc risquer de stigmatiser,
est bien ténue. Le ciblage va aussi à
l'encontre d'une conception d'un État démocratique
réservant un traitement égal pour
tous, mais cadre avec l'idée d'un État
qui s'adresse aux plus démunis pour réaliser
un objectif d'équité. Le ciblage
permet plus d'efficacité, et plus d'efficience,
par une meilleure utilisation de ressources forcément
limitées. Mais il présente un inconvénient
certain pour les pouvoirs publics : leur action
devient moins visible pour le grand public, donc
on a l'impression qu'ils ne font rien. En outre,
une des fonctions de la communication est de maintenir
le public dans un état d'alerte qui permette
une meilleure réception des messages préventifs.
Donc le dilemme est que la prévention dans
des groupes spécifiques implique une baisse
de la vigilance au niveau de la population globale.
De plus, le penchant naturel est de rejeter le
risque sur les autres, dans des groupes bien délimités,
donc bien rassurants lorsque l'on n'en fait pas
partie. Le ciblage des actions préventives
va donc amener toutes les catégories qui
ne sont pas prises en compte à se croire
à l'abri du risque.
Le ciblage présente l'avantage de l'efficience,
mais encore faut-il avoir les moyens de bien cibler,
au moindre coût, pour développer
le plus possible d'actions. Pour bien cibler,
il faut disposer d'outils spécifiques qui
permettent d'entrer en contact avec les groupes
que l'on veut toucher. Le problème n'est
simple qu'en apparence : existe-t-il des lieux,
des médias, des occasions où cette
prise de contact est possible ? Cibler en s'adressant
à des populations captives ne présente
pas de difficulté particulière :
les jeunes sont dans le système scolaire,
on va donc les atteindre en réalisant des
actions dans les établissements d'enseignement.
Comme ils sont de surcroît à l'âge
où ils entrent dans la vie sexuelle active,
on ne risque pas trop de viser en dehors de la
cible. Sans faire de mauvais jeu de mots, les
détenus sont par essence une population
captive, et comme l'incarcération est source
de nombreuses prises de risque, les actions dans
les prisons s'imposent. Certains toxicomanes par
injection fréquentent des lieux qui leur
sont réservés, pour l'échange
de seringues notamment, mais qu'en est-il des
utilisateurs de drogues injectables qui ne fréquentent
aucun de ces lieux, ne lisent pas de journaux
spécifiques ? De même pour les gays
: comment atteindre ceux qui ne lisent pas la
presse qui leur est adressée, qui ne vont
pas dans les lieux de rencontres homosexuelles
? Et qu'en est-il des bisexuels, dont certains
ne se définissent pas comme gays ? Historiquement,
le débat n'a pas été tranché.
Une option a été retenue dans la
campagne de l'été 1995, efficace,
mais coûteuse : communiquer dans les médias
grand public pour atteindre ces populations spécifiques
et restreintes. La diminution des moyens mis à
la disposition de la prévention du sida,
à la fin des années quatre-vingt,
ne permet plus ce genre de choix.
Lorsque la question de la prévention du
sida a été posée, au milieu
des années quatre-vingt-dix, deux axes
stratégiques ont très vite été
définis : promouvoir la prévention
sexuelle par l'utilisation du préservatif
et lutter contre la " troisième épidémie
", c'est-à-dire contre la stigmatisation,
le rejet des personnes atteintes. D'où
le développement parallèle, au niveau
de la communication publique, de deux catégories
de campagnes : proximité envers les personnes
atteintes, d'une part, prévention du risque
sexuel, d'autre part.
Cette lutte contre la stigmatisation s'inscrit
dans une continuité pour la population
gay mais elle reste à la limite du dicible
pour les populations migrantes. Car les dangers
sociaux de cette option sont bien présents
: spécifier, est-ce désigner ? Désigner,
est-ce accuser ?
Utilisation des préservatifs
et dépistage
Le contexte de la prévention a beaucoup
changé depuis le milieu des années
quatre-vingt : parler de sexualité, de
préservatif, d'homosexualité, d'usage
de drogues ne constitue plus des sujets qui peuvent
choquer et qui risquent de porter l'opprobre sur
le personnel politique en place. Il semblerait
aussi que les personnes atteintes ne constituent
plus une catégorie qui fait peur, ne serait-ce
que du fait de la mise en place de thérapeutiques
efficaces, pour ne pas parler de la banalisation
du sida après plus de deux décennies
d'épidémie.
La protection efficace contre le sida reste le
préservatif, et cela s'inscrit en continuité
avec les actions développées depuis
le milieu des années quatre-vingt. Il s'agit
d'une protection universalisante, qui permet d'éviter
de poser la question du statut sérologique
du partenaire. Chacun est censé s'occuper
de sa propre protection, dans une optique individualiste
qui peut mal cadrer avec le contexte amoureux.
La communication sur le préservatif est
devenue de plus en plus directe et claire et,
depuis 1994, le lien avec l'infection à
VIH, que l'on évitait d'évoquer
auparavant pour ne pas effrayer ou lier la protection
à une " maladie honteuse ", est
clairement énoncé.
La promotion du préservatif permet aussi
d'éviter de donner une dimension morale
aux recommandations préventives, par exemple
par un discours sur le délai ou l'abstinence,
présent dans les recommandations d'Onusida
(5), et dans bien des pays. Cependant le préservatif
ne règle pas tous les problèmes
de protection car, s'il faut être deux pour
l'utiliser, les femmes n'en ont pas la maîtrise
et ce, d'autant plus qu'elles s'inscrivent dans
des rapports de genre dominés. De plus,
il a bien fallu admettre que, dans les couples,
l'utilisation des préservatifs pour la
prophylaxie du sida est exceptionnelle, y compris
pour les gays. Quand une relation amoureuse s'installe
dans la durée, l'abandon du préservatif
est la règle, et elle n'est pas forcément
consécutive à une pratique raisonnée
du dépistage. La " confiance "
sert de justificatif à cette tendance forte
et est souvent évoquée. Si la confiance
ne se fonde jamais sur des certitudes, l'utilisation
du préservatif peut en revanche constituer
un signe clair de défiance et de distance.
L'autre grand thème développé
dans les actions de prévention est l'incitation
au dépistage. Non qu'il s'agisse d'un thème
nouveau, mais il se situe dans le cadre de questions
renouvelées car 43 % des personnes dont
le sida était diagnostiqué en 2003
ignoraient leur séropositivité (2).
Ce thème était développé
dans la prévention dès 1991, alors
qu'il n'existait pas de traitement efficace et
que la connaissance d'un statut sérologique
positif ne débouchait pas sur aucun avantage
individuel : dure tâche pour la prévention.
L'existence d'un tel traitement donne maintenant
un surcroît de légitimité
au discours sur le dépistage, dont on peut
mettre en évidence des bénéfices
individuels, à mettre en balance avec les
résistances liées aux angoisses,
ou avec une mauvaise évaluation du risque.
Mais le dépistage n'implique pas seulement
le fait d'être pris en charge en cas de
séropositivité, il amène
à se poser la question du statut sérologique
différent dans les relations sexuelles
ou le couple. Question sur laquelle on voit émerger
des pressions à la criminalisation en cas
d'occultation ou d'abus de confiance. Question
aussi qui n'est pas abordée au sein de
la communication préventive. Pourtant,
chez les gays, parmi les personnes qui prennent
des risques, les personnes qui sont atteintes
sont au premier rang, et, au second rang, les
personnes qui ont pris des risques ou qui ont
une sérologie négative déjà
ancienne et peut-être obsolète. Un
autre problème auquel cette incitation
vise à faire face est le retard au dépistage,
très sensible chez les hétérosexuels,
notamment chez ceux originaires de pays où
l'épidémie est généralisée.
Il est lié en partie à la question
de la migration, donc à la disponibilité
du test dans le pays d'origine, mais pas seulement,
car certaines migrations se font en pleine connaissance
d'une sérologie positive au VIH. Apparemment,
la focalisation sur le ciblage amène à
mettre de côté un thème récurrent
: celui de la proximité, de la solidarité
avec les personnes atteintes. Alors que le renforcement
de cette solidarité était posé
dès 1989 comme un prérequis pour
la protection sexuelle.
En conclusion, la focalisation sur le ciblage
des populations les plus touchées radicalise
des options anciennes présentes d'emblée
dans les orientations préventives, ne serait-ce
qu'à cause des caractéristiques
contrastées de l'épidémie.
Elle introduit un dilemme : gagner en efficience
ou perdre en visibilité. Le ciblage était
insoutenable jusqu'à la fin des années
quatre-vingt-dix, alors que les pouvoirs publics
portaient le fardeau de leur mise en accusation
dans le cadre de l'affaire du sang contaminé
et voulaient prouver leur engagement. De nos jours,
le déficit de visibilité a moins
d'importance car la prévention du sida
n'a plus la même signification politique.
En un sens, cela a contribué à améliorer
une situation très tendue, mais il faut
veiller à ce que cette baisse de la pression
sur les pouvoirs publics ne conduise pas à
un déficit de leur implication.
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