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Théories, modèles, réflexion
épistémologique
Y a-t-il réellement
un intérêt, pour les praticiens de
l'éducation pour la santé, à
prendre le temps d'un détour par les constructions
théoriques ? Notre conviction est que cette
réflexion constitue probablement, au même
titre que la prise en compte des questions éthiques
(1), l'un des piliers de ce qui fonde la professionnalité
des divers acteurs de l'éducation pour
la santé. En effet, s'il n'est pas possible
de s'abstraire totalement de ses propres représentations
ou de ses valeurs, il est déterminant d'être
capable à la fois d'en découvrir
l'influence et de rendre explicite ce qui fonde
nos choix. Qu'il s'agisse de définir des
objectifs, de mettre en uvre une approche
d'éducation pour la santé, de décider
de la place accordée aux personnes visées
par l'intervention ou bien d'opter pour une méthodologie
déterminée, aucune décision
n'est neutre. Ce qui détermine ces choix
est bien souvent de l'ordre de l'implicite et
trouve sa source dans nos représentations
individuelles et collectives. Ceci n'est pas en
soi un problème, il ne fait guère
de doute que sans ces représentations,
sans cette " grille de lecture " du
monde, le réel ne puisse nous être
intelligible ! Ces représentations, dont
le déterminisme est complexe (lié
la culture, à l'environnement social, à
l'histoire individuelle
), se comportent
comme un écran (dans tous les sens du terme)
: elles jouent le rôle d'un révélateur
nous permettant de donner sens au réel
mais en même temps, elles masquent d'autres
façons de voir le monde.
Pourquoi vouloir
expliciter les modèles sous-jacents aux
actions ?
Pas plus dans le domaine de l'éducation
pour la santé que dans les autres champs
du savoir humain, il n'y a de faits bruts, tout
fait s'insère dans un réseau de
représentations mentales souvent implicites.
Ainsi, travailler sur les modèles sous-jacents
à notre action, s'appliquer à expliciter
ce qui la fonde constituent des enjeux capitaux
pour toute intervention dans le champ de l'éducation
pour la santé et de la promotion de la
santé. L'intérêt premier d'une
étude des différents modèles
théoriques soutenant l'action est donc
de rendre possible le passage de l'implicite à
l'explicite, d'identifier dans quel but et sur
quelles bases les interventions sont construites.
Le second intérêt d'un tel travail
est de permettre une ouverture à une diversité
d'approches que l'expérience ne permet
pas toujours de découvrir. Enfin, être
capable d'identifier les différents modèles
à l'uvre dans les interventions,
c'est aussi être capable de décrypter
la méthodologie des études publiées
dans la bibliographie, de pouvoir donner sens
aux résultats et ainsi d'en tirer des éléments
concrets pour l'élaboration et la conduite
des programmes.
En fait, tout se passe comme si les théories
ou les modèles1 étaient aux pratiques
d'éducation pour la santé ce qu'une
carte de géographie est au paysage. Ils
ont d'abord pour but de décrire la réalité,
d'en mettre en évidence les principaux
éléments afin d'en permettre une
appréhension cohérente. Mais les
théories et les modèles ont aussi
pour finalité de permettre d'expliquer,
de prédire des évolutions. Ils ne
sont pas " la réalité "
elle-même mais ils permettent de la comprendre
et d'agir sur elle. Pour autant, ces théories
et modèles ne peuvent rendre compte de
la complexité du réel, ils ne sont
susceptibles de fournir des informations que dans
un domaine bien précis : par exemple les
modèles qui sont centrés sur les
modalités de changement de comportement
des individus ne peuvent que mettre au second
plan les dynamiques des communautés
et inversement. Chaque théorie ou modèle
n'est susceptible d'être opérant
que dans un champ bien déterminé.
Il est souvent dangereux de négliger cet
aspect et de généraliser sans précaution
les apports d'un modèle hors de son champ
de validité.
Théories,
modèles : essai de classification
La genèse de ces théories et modèles
n'est pas une déduction linéaire
de l'analyse des faits. Toute théorie,
comme tout modèle, est le résultat
d'une élaboration progressive avec des
avancées et des reculs. Leur élaboration
fait bien évidemment appel à des
données d'observation, à des constructions
conceptuelles mais elle est aussi directement
conditionnée par des facteurs psychologiques
et culturels. Les modèles ne sont pas neutres
et exclusivement basés sur les " données
objectives " de la science, ils prennent
place dans une vision du monde, de la société
et de l'homme, dans un type de rapport aux données
épidémiologiques, sociologiques
ou psychologiques. K. Tones le rappelle dans son
introduction au débat sur la pertinence
de l'un des modèles utilisés en
éducation pour la santé (le modèle
transthéorique de J. Prochaska et C. DiClemente)
(2) puisqu'il souligne que " le sujet
est en partie technique et en partie idéologique
"2 (voir encadré ci-dessus).
Il existe plusieurs façons de classer les
modèles en éducation pour la santé.
Classiquement, on considère qu'il en existe
deux types (3) : les modèles idéologiques
et les modèles techniques. À notre
avis, une autre dichotomie apparaît lorsque
l'on considère les modalités d'élaboration
de ces modèles. Certains sont construits
à partir d'une approche anthropologique
qui vise à donner sens aux pratiques. J.-P.
Dozon (4) estime par exemple que quatre grands
types de modèles de prévention peuvent
être mis en évidence à partir
d'une approche ethnologique : le modèle
magico-religieux, le modèle de la contrainte
profane, le modèle pastorien et le modèle
du consensus. Il s'agit ici de décrire
ce qui est à l'uvre aujourd'hui et
ainsi de mettre en évidence les principes
implicites sur lesquels sont bâtis les actions.
D'autres modèles sont, eux, fondés
sur des théories, notamment psychologiques.
Ils visent à proposer un cadre, basé
sur des arguments rationnels, dans le but de permettre
l'élaboration de programmes les plus efficaces
possibles. Nous renvoyons le lecteur à
l'ouvrage coordonné par D. Fassin et J.-P.
Dozon pour ce qui est de la réflexion anthropologique
sur les pratiques en santé publique pour
nous centrer sur le second type de modèle
dans la suite de ce texte.
Les limites des modèles
Dans notre champ, celui de l'éducation,
la mise à plat des modèles sous-jacents
à l'action est difficile du fait de la
complexité du processus éducatif
et de la multiplicité des déterminants.
Il est opportun de rappeler ici que l'éducation
n'est pas la prévention. Sa finalité
n'est pas de faire baisser la prévalence
d'un comportement mais bien de permettre l'émergence
du sujet c'est-à-dire de contribuer à
développer l'autonomie, la liberté
et la responsabilité de l'autre. La référence
est le sujet et non le comportement incriminé.
Une partie des modèles psychologiques utilisés
en éducation pour la santé, qu'il
s'agisse par exemple du modèle des "
croyances relatives à la santé "
de Rosenstock (5) ou de la " théorie
de l'action raisonnée " de Ajzen (6)
sont centrés sur les changements de comportement.
Si ces modèles présentent l'avantage
considérable de nous permettre de "
penser " les étapes du changement
de comportement, ils ne concernent en fait que
l'un des aspects de l'éducation de la personne,
l'apprentissage de comportements favorables à
la santé. Cela n'est pas sans inconvénient,
puisqu'une action d'éducation pour la santé
construite exclusivement sur l'un de ces modèles
risque de ne pas prendre en compte le développement
de l'autonomie et de la responsabilité
de la personne. Prenons un exemple : de l'avis
de ses auteurs, le modèle de la "
soumission librement consentie " de Beauvois
et Joulé (7), dérivé de la
théorie de l'engagement, pourrait avoir
sa place dans une approche préventive.
Ce modèle propose des démarches
visant à permettre l'adoption de comportements
par la manipulation, " c'est-à-dire
l'action qui consiste à amener autrui à
se comporter en toute liberté différemment
de la façon dont il se serait comporté
spontanément à l'aide de techniques
". Les auteurs du modèle argumentent
sur le fait qu'il n'existe que deux façons
efficaces d'obtenir de quelqu'un qu'il fasse ce
qu'on voudrait le voir faire : l'exercice du pouvoir
(ou des rapports de force) et la manipulation.
La manipulation serait le moins mauvais mal. À
moins d'être d'une naïveté extrême,
il est difficile de ne pas reconnaître,
dans la vie quotidienne, l'effet de la mise en
uvre de ces techniques. Ces dernières
sont aussi présentes dans le domaine de
la prévention et de l'éducation
à la santé sous diverses formes
(8). Ce type d'approche ne peut néanmoins
constituer le fondement d'une stratégie
éducative, complexe par essence, car elle
nécessite un choix drastique dans les comportements
à faire adopter. Il est bien évident
que la question se pose de savoir dans quelle
mesure il peut être légitime d'avoir
recours à de telles techniques. On peut
estimer que ces pratiques, quand elles sont appliquées
à l'insu du sujet3, sont incompatibles
avec l'émergence d'hommes et de femmes
libres et responsables. Mais l'on peut aussi trouver
tout à fait légitime d'utiliser
tous les moyens disponibles du fait de l'ampleur
des enjeux : vaut-il mieux les laisser se droguer
ou bien les manipuler pour qu'ils deviennent des
vecteurs de lutte contre la diffusion de psychotropes
? Vaut-il mieux les conditionner à mettre
un préservatif ou bien les laisser mourir
du sida et contaminer leurs pairs ? Certains estiment
que l'utilisation de méthodes de "
soumission librement consentie " n'est pas
satisfaisante mais que l'ensemble des relations
sociales étant basées sur l'exercice
du pouvoir, il n'est peut-être pas illégitime
de s'en servir. Cet exemple illustre bien la nécessité
d'expliciter la nature des modèles sur
lesquels sont fondés les interventions
en éducation pour la santé. Il s'agit
en fait de prendre conscience des limites de leur
champ de validité (apprentissage, évaluation,
développement des compétences sociales,
capacité à résister à
la pression des pairs, dynamiques communautaires
par exemple), mais aussi d'identifier la vision
de l'homme et de son éducation sur lesquelles
ils sont bâtis ainsi que les éventuels
problèmes éthiques que leur mise
en uvre est susceptible de générer.
La finalité
émancipatrice de l'éducation
En tout cas, si la perspective est bien celle
de l'éducation du sujet, le pédagogue
devra faire appel à d'autres modèles
théoriques que ceux exclusivement centrés
sur les changements de comportement bien qu'il
ne soit aucunement question de remettre en cause
a priori leur pertinence. Le pédagogue,
tel que le définit Philippe Meirieu, est
un éducateur " qui se donne pour
fin l'émancipation des personnes qui lui
sont confiées, la formation progressive
de leur capacité à décider
d'elles-mêmes de leur propre histoire, et
qui prétend y parvenir par la médiation
d'apprentissages déterminés
" (9). Cette définition met en avant
à la fois la finalité émancipatrice
de l'éducation et la mise en uvre
d'activités spécifiques. Elle est
basée sur le parti pris de l'éducabilité
de toutes les personnes et renvoie à la
tension existant entre tentation démiurgique,
d'une part, et renoncement à transmettre
quoi que ce soit, d'autre part. Choisir d'éduquer,
c'est accepter de rechercher continuellement un
équilibre entre notre projet éducatif
(ce que nous voulons promouvoir chez les sujets)
et leur liberté en construction. Dans le
domaine de l'éducation pour la santé,
cette difficile articulation s'exprime avec une
acuité toute particulière tant les
questions qu'elle aborde rejoignent la personne
humaine dans ce qu'elle a de plus intime. Tous
les modèles décrits dans notre second
article se situent au cur de cette tension
qu'ils permettront de gérer mais jamais
de résoudre totalement. Pour autant, même
si nous n'aurons jamais (et c'est heureux) une
maîtrise totale du développement
et de l'éducation d'une personne, il est
indispensable de rationaliser les pratiques, de
rendre explicite ce qui les fonde, de prendre
en compte les travaux de recherche et ainsi de
faire toute leur place aux théories et
modèles. Un modèle, bien que toujours
réducteur, a ainsi sa place dans ce contexte
pour peu que l'on accepte que tout projet d'éducation
nécessite une recherche permanente des
modèles et méthodes susceptible
de l'incarner. Comme il n'est pas de lien magique
entre les finalités générales
(par exemple développer l'esprit critique
vis-à-vis des stéréotypes
sociaux en ce qui concerne la consommation d'alcool
ou de tabac), d'une part, et leur mise en uvre
concrète (par une éducation aux
médias techniquement très élaborée),
d'autre part, le modèle constitue une interface
indispensable. Le modèle est finalement
ce qui permet de passer des idées générales
et généreuses à l'action
concrète, il s'agit en fait d'une façon
de mettre en musique l'acte éducatif.
Des modèles
pour le praticien de l'éducation pour la
santé
Quelle que soit sa position institutionnelle,
l'éducateur pour la santé doit avoir
recours à une diversité de modèles
pour fonder son intervention. De façon
non exhaustive, on peut proposer très concrètement
le recours à des modèles concernant
:
- la santé, l'éducation pour la
santé et la promotion de la santé ;
- le développement des individus (y compris
à l'âge adulte) et l'apprentissage;
- les dynamiques collectives ;
- l'évaluation.
Il ne saurait être question de décrire
ici l'ensemble des modèles dans ces divers
domaines4. Dans la dernière partie de ce
texte, nous nous limiterons à donner au
lecteur des indications bibliographies de textes
de synthèse dans les différents
champs, de façon à ce que chacun
puisse s'y reporter.
En ce qui concerne la santé, l'éducation
pour la santé et la promotion de la santé,
les ouvrages de base de R.S. Downie et al.
(10) d'une part, et de K. Tones et S. Tilford
de l'autre, offrent une vision large des divers
modèles existants. Plus accessible, on
peut renvoyer à la synthèse de J.
Fortin figurant dans l'ouvrage La formation
des acteurs de l'éducation à la
santé en milieu scolaire (11). L'auteur
structure sa présentation autour des quatre
grands paradigmes qui sous-tendent les interventions
en éducation pour la santé : les
paradigmes rationnel, humaniste, de la dialectique
sociale et écologique. Il montre que le
paradigme rationnel renvoie aux théories
inspirées du scientisme, à une pédagogie
classique, académique, verticale, où
le maître dispense un savoir prédéterminé
à l'élève qui écoute
et obéit. En éducation pour la santé,
il s'agit de pratiques centrées sur un
apport de connaissances considérées
comme objectives, extérieures au sujet.
Le paradigme humaniste, développé
notamment à partir des travaux de C. Rogers,
est fondé sur la réalisation de
l'individu. À côté d'objectifs
cognitifs, l'éducation prend en compte
les désirs, les émotions et les
perceptions de la personne. La réalisation
de soi est revendiquée comme but éducatif
et se confond ici avec la définition de
la santé en tant qu'état de complet
bien être. Le paradigme de la dialectique
sociale dépasse le développement
personnel pour questionner les rapports permanents
de l'homme à son environnement et interroger
son degré de liberté au sein du
groupe social. En terme de santé, c'est
bien la capacité de l'homme à maîtriser
son existence et à exercer un contrôle
sur son environnement qui est mise en question.
C'est ce courant de pensée qui conduira
à la définition du concept, largement
usité aujourd'hui, d'empowerment.
Enfin, le paradigme écologique est basé
sur les travaux conduits en écologie humaine,
notamment ceux de U. Bronfenbrenner (12) et T.
Hancock (13). Il vise la prise en compte de l'être
humain et des interrelations entre celui-ci et
les différents milieux (écosystème)
dont la résultante est son développement
et ses apprentissages.
Pour les dynamiques collectives et le partenariat
en éducation à la santé,
on peut citer les travaux de C. Mérini
(14) qui renvoient aux cadres théoriques
de la sociologie des organisations (15), notamment
à une modélisation de l'action se
référant aux " systèmes
d'action concrets ".
Enfin, pour ce qui est de l'évaluation,
on peut consulter les ouvrages de fond tels que
celui de K. Tones et S. Tilford déjà
cité ou bien le document de synthèse
de l'Organisation mondiale de la santé
(OMS) sur l'évaluation en promotion de
la santé (16). Une synthèse très
claire est présentée dans l'expertise
collective Inserm La santé des enfants
et des adolescents : propositions pour la préserver
(17). Globalement deux grandes approches de
l'évaluation coexistent en éducation
pour la santé et promotion de la santé
: l'approche " qualité " qui
examine l'enchaînement de procédures
et les met en rapport avec la qualité des
résultats attendus, l'autre " systémique
", qui explore les interdépendances
se construisant entre systèmes, entre acteurs
et entre acteurs et systèmes. Les deux
approches ont la vertu de mettre de l'information
à disposition et de constituer des aides
à la décision. La première
permet de vérifier la qualité des
démarches entreprises, la seconde permet
de formaliser des éléments du processus
mis en uvre. Ces deux approches renvoient
en fait à la tension irréductible
existant entre les épistémologies
positive et constructive de l'évaluation.
Intégrer la
dimension épistémologique aux formations
d'éducation pour la santé
Cette rapide réflexion sur les modèles
en éducation pour la santé montre
l'intérêt, pour les praticiens, de
clarifier non seulement les modèles qui
servent de base à leurs interventions éducatives,
mais aussi le statut même de ces modèles.
À ce stade, c'est bien évidemment
la question de l'acquisition des compétences
et des connaissances nécessaires à
une prise de recul sur les fondements des actions
qui se pose. Dans la perspective de la formation
de praticiens réflexifs (18), il s'agit
de maîtriser des savoirs (les principales
théories de l'apprentissage, les modèles
utilisés dans les divers programmes
),
des savoir-faire (être capable d'articuler
pratique et référents théoriques,
être capable d'identifier les modèles
pertinents dans un contexte déterminé,
de mettre à jour ce sur quoi ils sont fondés)
et des savoir être (être capable de
mettre à distance sa propre pratique),
mais aussi de permettre la prise en compte de
la dimension épistémologique (que
sont les modèles et les théories,
comment sont-ils élaborés, quels
sont leurs intérêts et leurs limites,
quelle place peuvent-ils avoir dans la pratique
?). En tout état de cause, tout comme la
capacité à assumer les questions
éthiques, cette prise de recul sur les
modèles est au cur de la culture
commune des acteurs de l'éducation pour
la santé.
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