sommaire n° 375
 
rubrique "international"

L'alcool dissous dans les sodas menace la Belgique

 
 

En Belgique, la consommation précoce d'alcool - dès 11 ans - recule mais demeure préoccupante. La montée en puissance des boissons mixtes incluant de l'alcool, les fameux premix, à la mode chez les ados, inquiète les professionnels de santé. Face au marketing agressif des fabricants, il est urgent de développer la prévention en direction des jeunes.

     

Florence Vanderstichelen
Directrice,
Martin De Duve
Chargé de projets, Univers Santé ASBL,
Louvain-la-Neuve (Belgique).

 

Le comportement des jeunes face à l'alcool se modifie, il se rajeunit, il se féminise. Les stratégies commerciales mises en œuvre pour cibler les jeunes deviennent de plus en plus variées et pointues. Comment faut-il réagir ? En observant, en dénonçant, en éduquant ? Ce débat est régulièrement abordé en Belgique. Ainsi, un colloque récent organisé à Louvain-la-Neuve et consacré à l'alcool et aux jeunes1 a réuni trois cents experts et intervenants du secteur de l'éducation pour la santé sur ce thème.

Tous les jeunes n'ont pas le même profil de consommation. S'interroger et les interroger sur leur consommation et leurs motivations à consommer constitue sans doute un premier pas éducatif. Une étude de l'Unité de promotion éducation santé (Université libre de Bruxelles) permet de distinguer différents types de consommation d'alcool par les jeunes en âge scolaire2, à commencer par l'essai. À 11 ans, deux tiers des garçons et près de la moitié des filles ont déjà consommé au moins un verre d'alcool. Dans le cadre familial, très souvent à l'occasion d'une fête, l'enfant, presque adolescent, est autorisé, voire encouragé à prendre son premier verre. Tout petit, il avait l'autorisation de tremper de temps en temps un doigt dans le verre de l'adulte. Vers 11 ans, la famille l'initie à la dégustation d'un vin, souvent liquoreux. Et pourquoi pas ?


À 13 ans, un jeune sur quatre est consommateur régulier

La consommation régulière de boissons alcoolisées, c'est-à-dire au moins une fois par semaine, apparaît pour un jeune sur quatre à partir de 13 ans ! Cette tendance tend à diminuer et c'est une bonne nouvelle. De 1986 à 2002, le pourcentage de jeunes consommateurs réguliers est passé de 48 % à 28 % chez les jeunes de 13, 15 et 17 ans confondus. Les garçons sont deux fois plus nombreux que les filles à consommer régulièrement des boissons alcoolisées. Côté boissons, c'est la bière qui a la palme, précédant le vin. Les alcopops (boissons sucrées mélangées à de l'alcool fort, titrant entre cinq et six degrés d'alcool, encore appelées " breezers " ou " premix "), bien qu'apparus récemment, commencent aussi à rencontrer du succès chez les jeunes.

Chez les consommateurs réguliers, il y a les jeunes qui déclarent boire plus de sept verres d'alcool par semaine ou au moins deux verres
par jour. Ce sont les gros consommateurs. Cette tendance augmente très nettement avec l'âge. Et, ici encore, ce sont les garçons qui optent pour ce comportement. Plus inquiétant sans doute est le dernier type
de comportement : l'ivresse. Depuis 1992, on observe une tendance à la hausse du nombre de jeunes déclarant avoir été ivres plus d'une fois. Cela concerne plus d'un quart des jeunes et cette tendance augmente très nettement avec l'âge.

Une enquête menée auprès des jeunes étudiants met en évidence le fait que le plaisir et l'amusement sont les deux principales motivations de la consommation chez les jeunes. On boit avec des copains pour faire la fête, pour être joyeux, communicatif, plus audacieux, franchir les limites. Le cercle d'amis et de connaissances semble être le milieu d'apprentissage d'une consommation plus régulière, initiée en famille. Mais, pour quelques-uns, l'alcool sert à combattre une situation négative telle le stress, la solitude, la peur de l'avenir. Ce dernier modèle n'est pas dominant, certes, mais il est préoccupant.


Alcopops : les très jeunes sont directement visés

Actuellement, en Belgique, les producteurs d'alcool ont à cœur de banaliser, de féminiser et de rajeunir la consommation d'alcool. En effet, on constate une volonté claire des producteurs de compenser, par des produits mieux adaptés, les diminutions des ventes d'alcools dits plus " classiques " auprès des jeunes, tels que le vin, la bière ou les spiritueux, recul observé depuis quelques années. En dépit de leur prix relativement élevé, les alcopops (breezers ou premix) sont très appréciés des jeunes, en particulier des jeunes filles, parce que le goût de l'alcool n'est pas dominant, voire presque imperceptible, et que les boissons alcoolisées préconditionnées ne sont pas aussi amères que la bière.

Aujourd'hui, on tend à boire en groupe, mais chacun accroché à son flacon. Cet " individualisme collectif " induit une véritable mode des petits contenants ; le jeune consommateur est très sensible au " visage " de l'étiquette, à l'esthétique du flacon.

En matière de publicité, on assiste à de nouvelles pratiques commerciales plus agressives et très ciblées : les jeunes scolarisés (12-18 ans) ont maintenant leurs propres boissons alcoolisées ! Elles sont sucrées et agréables à boire car très proches des goûts habituels des limonades et sodas, joliment colorées, elles ont aussi quelque chose d'insolent qui plaît aux jeunes. Alors que les représentants de l'industrie de l'alcool continuent d'affirmer solennellement que les alcopops s'adressent à un public légalement autorisé à boire de l'alcool et ne sont rien d'autre qu'une alternative au vin et à la bière, les spécialistes de la prévention et de la santé s'accordent à dire que l'augmentation vertigineuse de la vente d'alcopops n'a pas été suivie d'une diminution de celle de la bière. Le goût sucré et la présentation branchée de ces boissons indiquent clairement qu'elles visent les jeunes et ouvrent un nouveau marché sans nuire aux autres.


Ne pas diaboliser

Les stratégies commerciales, l'augmentation du nombre d'ivresses, le nombre de jeunes consommateurs, tout cela ne devrait-il pas inviter le monde éducatif à réagir ? Oui, mais certainement pas à diaboliser l'alcool, comme on a parfois diabolisé le tabac et l'ensemble des drogues sans distinction. Il ne s'agit pas de stigmatiser le produit, de le prohiber, de viser l'abstinence… ni pour autant de banaliser la consommation d'alcool. Il s'agit plutôt d'éduquer à une consommation responsable et raisonnable dans le cadre d'une promotion de la santé et du bien-être. Les partenaires éducatifs réunis autour de cette question à l'occasion du colloque évoqué précédemment1 ont mis l'accent sur le fait que la consommation d'alcool par le jeune s'inscrit dans le cadre d'une polyconsommation. Il s'agit dès lors d'interroger le jeune sur l'ensemble de ses consommations et sur le sens de celles-ci.

" Une approche axée sur la peur, sur la diabolisation du produit, expliquait Patrick Ceusters, formateur pour Prospective Jeunesse Belgique, n'a aucune efficacité. Donc inutile d'envisager des affiches montrant une cirrhose ! De même, poursuit-il, " des études ont montré qu'une approche informative neutre, objective, centrée exclusivement sur le produit n'a soit aucun effet, soit un effet négatif. Par contre, une approche centrée sur le jeune, sur ses problèmes, offrant place au dialogue et à la rencontre sur sa ou ses consommations, sur les motifs de celles-ci, sur les différents usages des produits, a plus de chance de réussite. Surtout si cela s'inscrit dans une perspective de développement de l'estime de soi, du goût de vivre, bref de la santé et du bien-être du jeune. "


Responsabiliser les jeunes consommateurs

L'effet désinhibiteur de l'alcool (" je me sens audacieux ", " je n'ai plus peur ") provoque des comportements à risques auxquels il est important de sensibiliser les jeunes. Quel parent n'a pas dit à son fils, à sa fille, " Je viens te rechercher après ta soirée, ne reviens pas en voiture avec un ami enivré. " L'opération Bob (capitaine de soirée) ou les " Responsable Young Drivers " (RYD) travaillent beaucoup dans ce sens. Et il est possible de relayer ces messages avec force auprès des jeunes. C'est ce que l'on appelle travailler à la réduction des risques immédiats liés à une consommation problématique. Les relations sexuelles non désirées, non protégées font partie des risques liés à une consommation d'alcool non maîtrisée. Ici aussi, une sensibilisation concrète des jeunes peut être entreprise avec les jeunes eux-mêmes. Virginie Verton, responsable des cercles étudiants de l'Université catholique de Louvain, témoignait du fait que : " dans le cadre des baptêmes (bizutages) d'étudiants, les organisateurs avaient pris l'initiative de mener une vaste campagne de sensibilisation aux risques de relations sexuelles sous l'emprise de la boisson ".


Un module de formation pour les animateurs

En matière de formations d'adultes-relais, des initiatives existent également, notamment " Je bois, je fume, j'anime ". C'est le titre de tout un module de formation et d'un outil d'animation destinés aux animateurs de mouvements de jeunesse afin qu'ils s'interrogent et gèrent la consommation de tabac et d'alcool dans le cadre de leurs activités avec les enfants et les adolescents. Une cellule de bénévoles est à l'écoute 24h/24h de toute équipe d'animation en difficulté avec ces consommations, prête à écouter, conseiller, épauler.

Il existe encore d'autres outils, tels que " Accro moi non plus… ", outil interactif (cédérom et exposition), dont l'objectif principal consiste, à travers une tentative de " contextualisation " des consommations problématiques, à amener le jeune à une réflexion sur " le pourquoi " de ses consommations à risques, à faire des liens entre elles et les difficultés et problèmes qu'il vit au quotidien, à se poser des questions comme " je vis quoi ? ", " je veux dire quoi ? ", à l'aider à chercher à donner " un sens " à une consommation non gérée. Par ailleurs, l'outil vise, d'un côté, à dédramatiser les consommations (car la dramatisation isole davantage le consommateur) mais, de l'autre, à ne pas les banaliser (car toute consommation non gérée comporte des risques, quel que soit le produit). Autre objectif encore : donner au jeune des pistes pour s'informer et/ou se faire aider. Via cet outil, ces quelques balises pour comprendre la consommation des jeunes, en décoder le sens avec eux et en réduire les risques pourraient constituer des clés pour de nouvelles initiatives avec les jeunes, pour les jeunes.

Ce colloque ne restera pas lettre morte : nombre de partenaires de la prévention3 ont constitué un groupe qui travaille actuellement à la constitution d'un réseau en Belgique francophone. Le réseau privilégiera l'approche de la promotion de la santé et de la réduction des risques. Il s'agira de stimuler le travail intersectoriel et la création d'une concertation réelle des publics-relais (parents, éducateurs, acteurs de santé, enseignants, etc.) sur ces questions, de faire émerger un consensus qui prendra la forme d'un réseau ; il s'agira d'influer sur les pratiques commerciales des producteurs d'alcool pour éviter qu'elles ne suscitent des comportements inadéquats ; et enfin, il s'agira de viser des modes de consommation plus responsables, moins risqués, d'alcool par les jeunes.


Pour en savoir plus

Contact : colloque@univers-sante.ucl.ac.be

Notes

1. " Les jeunes et l'alcool : vers un réseau ". Colloque organisé à Louvain-la-Neuve, le 18 mai 2004. Les actes du colloque ont été publiés au mois d'octobre 2004.

2. Piette D., Parent F., Coppieters Y., Favresse D., Bazelmans C. et al. La santé et le bien-être des jeunes d'âge scolaire. Quoi de neuf depuis 1994 ? Bruxelles : ULB-Promes, 2003. Cette enquête est menée depuis 1986 auprès de cinquante mille jeunes d'âge scolaire.

3. Le groupe porteur de ce projet est constitué aujourd'hui en Belgique de la Fédération des centres de jeunes en milieu populaire, de la Fédération des étudiant(e)s francophones, d'Infor-drogues, de Jeunesse et santé pour le Conseil de la jeunesse catholique, de la Ligue des familles, du secteur Enfance et jeunesse de la Mutualité socialiste, du groupe Rapid, de Prospective jeunesse et d'Univers santé. En plus du groupe porteur, un réseau de partenaires locaux, régionaux ou fédéraux se tisse autour de la philosophie et des missions de ce projet.

 
LA SANTÉ DE L'HOMME 375 | JANVIER/FEVRIER 2005 | Pages 4 à 6
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