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Le comportement des jeunes face à l'alcool
se modifie, il se rajeunit, il se féminise.
Les stratégies commerciales mises en uvre
pour cibler les jeunes deviennent de plus en plus
variées et pointues. Comment faut-il réagir
? En observant, en dénonçant, en
éduquant ? Ce débat est régulièrement
abordé en Belgique. Ainsi, un colloque
récent organisé à Louvain-la-Neuve
et consacré à l'alcool et aux jeunes1
a réuni trois cents experts et intervenants
du secteur de l'éducation pour la santé
sur ce thème.
Tous les jeunes n'ont pas le même profil
de consommation. S'interroger et les interroger
sur leur consommation et leurs motivations à
consommer constitue sans doute un premier pas
éducatif. Une étude de l'Unité
de promotion éducation santé (Université
libre de Bruxelles) permet de distinguer différents
types de consommation d'alcool par les jeunes
en âge scolaire2, à commencer par
l'essai. À 11 ans, deux tiers des garçons
et près de la moitié des filles
ont déjà consommé au moins
un verre d'alcool. Dans le cadre familial, très
souvent à l'occasion d'une fête,
l'enfant, presque adolescent, est autorisé,
voire encouragé à prendre son premier
verre. Tout petit, il avait l'autorisation de
tremper de temps en temps un doigt dans le verre
de l'adulte. Vers 11 ans, la famille l'initie
à la dégustation d'un vin, souvent
liquoreux. Et pourquoi pas ?
À 13 ans, un jeune
sur quatre est consommateur régulier
La consommation régulière de boissons
alcoolisées, c'est-à-dire au moins
une fois par semaine, apparaît pour un jeune
sur quatre à partir de 13 ans ! Cette tendance
tend à diminuer et c'est une bonne nouvelle.
De 1986 à 2002, le pourcentage de jeunes
consommateurs réguliers est passé
de 48 % à 28 % chez les jeunes de 13, 15
et 17 ans confondus. Les garçons sont deux
fois plus nombreux que les filles à consommer
régulièrement des boissons alcoolisées.
Côté boissons, c'est la bière
qui a la palme, précédant le vin.
Les alcopops (boissons sucrées mélangées
à de l'alcool fort, titrant entre cinq
et six degrés d'alcool, encore appelées
" breezers " ou " premix "),
bien qu'apparus récemment, commencent aussi
à rencontrer du succès chez les
jeunes.
Chez les consommateurs réguliers, il y
a les jeunes qui déclarent boire plus de
sept verres d'alcool par semaine ou au moins deux
verres
par jour. Ce sont les gros consommateurs. Cette
tendance augmente très nettement avec l'âge.
Et, ici encore, ce sont les garçons qui
optent pour ce comportement. Plus inquiétant
sans doute est le dernier type
de comportement : l'ivresse. Depuis 1992, on observe
une tendance à la hausse du nombre de jeunes
déclarant avoir été ivres
plus d'une fois. Cela concerne plus d'un quart
des jeunes et cette tendance augmente très
nettement avec l'âge.
Une enquête menée auprès
des jeunes étudiants met en évidence
le fait que le plaisir et l'amusement sont les
deux principales motivations de la consommation
chez les jeunes. On boit avec des copains pour
faire la fête, pour être joyeux, communicatif,
plus audacieux, franchir les limites. Le cercle
d'amis et de connaissances semble être le
milieu d'apprentissage d'une consommation plus
régulière, initiée en famille.
Mais, pour quelques-uns, l'alcool sert à
combattre une situation négative telle
le stress, la solitude, la peur de l'avenir. Ce
dernier modèle n'est pas dominant, certes,
mais il est préoccupant.
Alcopops : les très
jeunes sont directement visés
Actuellement, en Belgique, les producteurs d'alcool
ont à cur de banaliser, de féminiser
et de rajeunir la consommation d'alcool. En effet,
on constate une volonté claire des producteurs
de compenser, par des produits mieux adaptés,
les diminutions des ventes d'alcools dits plus
" classiques " auprès des jeunes,
tels que le vin, la bière ou les spiritueux,
recul observé depuis quelques années.
En dépit de leur prix relativement élevé,
les alcopops (breezers ou premix) sont très
appréciés des jeunes, en particulier
des jeunes filles, parce que le goût de
l'alcool n'est pas dominant, voire presque imperceptible,
et que les boissons alcoolisées préconditionnées
ne sont pas aussi amères que la bière.
Aujourd'hui, on tend à boire en groupe,
mais chacun accroché à son flacon.
Cet " individualisme collectif " induit
une véritable mode des petits contenants
; le jeune consommateur est très sensible
au " visage " de l'étiquette,
à l'esthétique du flacon.
En matière de publicité, on assiste
à de nouvelles pratiques commerciales plus
agressives et très ciblées : les
jeunes scolarisés (12-18 ans) ont maintenant
leurs propres boissons alcoolisées ! Elles
sont sucrées et agréables à
boire car très proches des goûts
habituels des limonades et sodas, joliment colorées,
elles ont aussi quelque chose d'insolent qui plaît
aux jeunes. Alors que les représentants
de l'industrie de l'alcool continuent d'affirmer
solennellement que les alcopops s'adressent à
un public légalement autorisé à
boire de l'alcool et ne sont rien d'autre qu'une
alternative au vin et à la bière,
les spécialistes de la prévention
et de la santé s'accordent à dire
que l'augmentation vertigineuse de la vente d'alcopops
n'a pas été suivie d'une diminution
de celle de la bière. Le goût sucré
et la présentation branchée de ces
boissons indiquent clairement qu'elles visent
les jeunes et ouvrent un nouveau marché
sans nuire aux autres.
Ne pas diaboliser
Les stratégies commerciales, l'augmentation
du nombre d'ivresses, le nombre de jeunes consommateurs,
tout cela ne devrait-il pas inviter le monde éducatif
à réagir ? Oui, mais certainement
pas à diaboliser l'alcool, comme on a parfois
diabolisé le tabac et l'ensemble des drogues
sans distinction. Il ne s'agit pas de stigmatiser
le produit, de le prohiber, de viser l'abstinence
ni pour autant de banaliser la consommation d'alcool.
Il s'agit plutôt d'éduquer à
une consommation responsable et raisonnable dans
le cadre d'une promotion de la santé et
du bien-être. Les partenaires éducatifs
réunis autour de cette question à
l'occasion du colloque évoqué précédemment1
ont mis l'accent sur le fait que la consommation
d'alcool par le jeune s'inscrit dans le cadre
d'une polyconsommation. Il s'agit dès lors
d'interroger le jeune sur l'ensemble de ses consommations
et sur le sens de celles-ci.
" Une approche axée sur la peur,
sur la diabolisation du produit, expliquait Patrick
Ceusters, formateur pour Prospective Jeunesse
Belgique, n'a aucune efficacité. Donc inutile
d'envisager des affiches montrant une cirrhose
! De même, poursuit-il, " des études
ont montré qu'une approche informative
neutre, objective, centrée exclusivement
sur le produit n'a soit aucun effet, soit un effet
négatif. Par contre, une approche centrée
sur le jeune, sur ses problèmes, offrant
place au dialogue et à la rencontre sur
sa ou ses consommations, sur les motifs de celles-ci,
sur les différents usages des produits,
a plus de chance de réussite. Surtout si
cela s'inscrit dans une perspective de développement
de l'estime de soi, du goût de vivre, bref
de la santé et du bien-être du jeune. "
Responsabiliser les
jeunes consommateurs
L'effet désinhibiteur de l'alcool ("
je me sens audacieux ", " je n'ai plus
peur ") provoque des comportements à
risques auxquels il est important de sensibiliser
les jeunes. Quel parent n'a pas dit à son
fils, à sa fille, " Je viens te rechercher
après ta soirée, ne reviens pas
en voiture avec un ami enivré. " L'opération
Bob (capitaine de soirée) ou les "
Responsable Young Drivers " (RYD) travaillent
beaucoup dans ce sens. Et il est possible de relayer
ces messages avec force auprès des jeunes.
C'est ce que l'on appelle travailler à
la réduction des risques immédiats
liés à une consommation problématique.
Les relations sexuelles non désirées,
non protégées font partie des risques
liés à une consommation d'alcool
non maîtrisée. Ici aussi, une sensibilisation
concrète des jeunes peut être entreprise
avec les jeunes eux-mêmes. Virginie Verton,
responsable des cercles étudiants de l'Université
catholique de Louvain, témoignait du fait
que : " dans le cadre des baptêmes
(bizutages) d'étudiants, les organisateurs
avaient pris l'initiative de mener une vaste campagne
de sensibilisation aux risques de relations sexuelles
sous l'emprise de la boisson ".
Un module de formation
pour les animateurs
En matière de formations d'adultes-relais,
des initiatives existent également, notamment
" Je bois, je fume, j'anime ". C'est
le titre de tout un module de formation et d'un
outil d'animation destinés aux animateurs
de mouvements de jeunesse afin qu'ils s'interrogent
et gèrent la consommation de tabac et d'alcool
dans le cadre de leurs activités avec les
enfants et les adolescents. Une cellule de bénévoles
est à l'écoute 24h/24h de toute
équipe d'animation en difficulté
avec ces consommations, prête à écouter,
conseiller, épauler.
Il existe encore d'autres outils, tels que "
Accro moi non plus
", outil interactif
(cédérom et exposition), dont l'objectif
principal consiste, à travers une tentative
de " contextualisation " des consommations
problématiques, à amener le jeune
à une réflexion sur " le pourquoi
" de ses consommations à risques,
à faire des liens entre elles et les difficultés
et problèmes qu'il vit au quotidien, à
se poser des questions comme " je vis quoi
? ", " je veux dire quoi ? ", à
l'aider à chercher à donner "
un sens " à une consommation non gérée.
Par ailleurs, l'outil vise, d'un côté,
à dédramatiser les consommations
(car la dramatisation isole davantage le consommateur)
mais, de l'autre, à ne pas les banaliser
(car toute consommation non gérée
comporte des risques, quel que soit le produit).
Autre objectif encore : donner au jeune des pistes
pour s'informer et/ou se faire aider. Via cet
outil, ces quelques balises pour comprendre la
consommation des jeunes, en décoder le
sens avec eux et en réduire les risques
pourraient constituer des clés pour de
nouvelles initiatives avec les jeunes, pour les
jeunes.
Ce colloque ne restera pas lettre morte : nombre
de partenaires de la prévention3 ont constitué
un groupe qui travaille actuellement à
la constitution d'un réseau en Belgique
francophone. Le réseau privilégiera
l'approche de la promotion de la santé
et de la réduction des risques. Il s'agira
de stimuler le travail intersectoriel et la création
d'une concertation réelle des publics-relais
(parents, éducateurs, acteurs de santé,
enseignants, etc.) sur ces questions, de faire
émerger un consensus qui prendra la forme
d'un réseau ; il s'agira d'influer sur
les pratiques commerciales des producteurs d'alcool
pour éviter qu'elles ne suscitent des comportements
inadéquats ; et enfin, il s'agira de viser
des modes de consommation plus responsables, moins
risqués, d'alcool par les jeunes.
Pour en savoir plus
Contact : colloque@univers-sante.ucl.ac.be |