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Dans cette introduction à la deuxième
partie du dossier, qui présente des dispositifs
et des actions, il ne nous semble pas utile de
revenir sur les enjeux de l'éducation nutritionnelle
en termes de santé publique. Ceux-ci ont
été clairement mis en évidence
dans la contribution de Corinne Delamaire1. Nous
souhaitons plutôt centrer notre propos sur
les spécificités de l'école.
En effet, l'éducation nutritionnelle d'une
personne se développe au sein de différents
milieux, d'abord et surtout familial mais aussi
associatif, sportif ou scolaire, sans oublier
la contribution des médias, notamment la
télévision. L'éducation nutritionnelle
en milieu scolaire se doit donc non d'être
pensée seule, mais en articulation avec
ce qui est dispensé dans les autres lieux
de vie et de développement de l'enfant
ou de l'adolescent.
Le milieu scolaire
: des " règles du jeu " spécifiques
Le système éducatif français
présente des caractéristiques telles
qu'il n'est pas possible de mettre en place n'importe
quelle démarche d'éducation nutritionnelle
à l'école. Quand bien même
les données épidémiologiques,
en particulier celles relatives à l'augmentation
de la part de la population en situation de surpoids
ou d'obésité, seraient-elles alarmantes,
toute intervention ne peut que respecter la "
règle du jeu de l'école ",
tenir compte à la fois des missions assignées
à notre système éducatif
et des valeurs qui le fondent. Ces " règles
du jeu ", au premier rang desquelles la distinction
entre sphère privée et sphère
publique, constituent le contrat entre l'école
et la nation.
Soyons clairs, l'éducation nutritionnelle
est d'abord familiale, elle prend place au cur
du " donné " social et culturel
transmis par les parents à leur enfant.
Force est de constater que ce qui est transmis
diffère significativement d'une famille
à l'autre et relève bien évidemment
du domaine privé. Le rôle de l'école
ne peut donc être en aucune manière
de proposer une vision univoque de la nutrition,
de transmettre une approche unique du " bien
manger "2. Son registre est bien celui du
" public ", c'est-à-dire de ce
qui concerne le " vivre ensemble " de
la communauté humaine que nous formons
ici et maintenant. Il n'existe pas une seule bonne
façon universellement reconnue de se nourrir,
d'envisager son rapport aux aliments ou à
l'acte social que constitue le fait de prendre
part à un repas. Ainsi lorsqu'il s'agit
d'élaborer un discours destiné aux
élèves, la réflexion doit-elle
porter sur la référence à
des données scientifiques pertinentes mais
aussi sur la question des limites du champ d'intervention
scolaire. À défaut d'une telle réflexion,
le risque est grand d'être contreproductif.
Ce ne sont pas les enfants qui préparent
les repas et, si notre discours est perçu
comme une stigmatisation de modes d'alimentation
familiaux jugés peu adaptés, l'enfant
est mis en situation d'injonction paradoxale,
c'est-à-dire coincé entre le marteau
(scolaire) et l'enclume (familiale).
Donner les moyens
de faire des choix éclairés et responsables
L'enjeu pour tous les acteurs de l'éducation
nutritionnelle en milieu scolaire est donc d'articuler
des objectifs de santé publique généraux
à la mission de l'école. La circulaire
n° 98-237 du 24 novembre 1998, précise
qu'" à l'opposé d'un conditionnement,
l'éducation à la santé vise
à aider chaque jeune à s'approprier
progressivement les moyens d'opérer des
choix, d'adopter des comportements responsables,
pour lui-même comme vis-à-vis d'autrui
et de l'environnement. Elle permet aussi de préparer
les jeunes à exercer leur citoyenneté
avec responsabilité, dans une société
où les questions de santé constituent
une préoccupation majeure. Ni simple discours
sur la santé, ni seulement apport d'informations,
elle a pour objectif le développement de
compétences. " Ces éléments
permettent de situer la légitimité
de l'éducation nutritionnelle non pas en
référence aux problèmes de
santé mais en termes de construction de
compétences visant à permettre à
la personne de faire des choix éclairés
et responsables. Prenons l'exemple de régimes
alimentaires qui laissent une large place à
la consommation de sodas, et le grignotage de
produits riches en sucres simples3. Se nourrir
de cette façon est légal dans notre
pays, boire des sodas en mangeant des barres chocolatées
relève de la liberté individuelle.
S'il est légitime que l'école délivre
une éducation dans ce domaine, ce n'est
pas au titre d'un interdit légal (comme
c'est le cas pour les drogues illicites par exemple)
mais au nom d'une idée de l'homme et du
citoyen. Il s'agit de donner les moyens à
la personne de prendre soin d'elle-même,
d'exercer sa responsabilité envers sa propre
santé. Pour cela, c'est bien la capacité
à choisir ses modes d'alimentation qui
est en jeu.
Pour qu'un tel choix soit possible, il est nécessaire
d'avoir la maîtrise de connaissances : connaissances
de soi et de ses besoins, connaissances nutritionnelles,
etc. Mais ce n'est pas suffisant, il est indispensable
d'être en capacité de choisir, de
mettre à distance la pression des stéréotypes
ou de la publicité. C'est bien le rôle
de l'école que de mettre en uvre
des activités - qui visent à donner
des connaissances scientifiques, développer
l'estime de soi ou la capacité à
résister à l'emprise des médias,
des pairs par exemple - permettant aux élèves
de s'approprier les moyens de construire leur
propre liberté au cur de la cité
comme personne et comme citoyen
c'est-à-dire
d'éduquer à la citoyenneté.
De nombreux programmes d'éducation nutritionnelle
développés en milieu scolaire sont
pertinents au plan pédagogique, ils permettent
aux élèves de s'approprier des savoirs
et des savoir-faire relatifs à l'équilibre
alimentaire. Néanmoins, ils ne laissent
que peu ou pas de place au développement
des compétences sociales à défaut
desquelles il est difficile d'acquérir
le moindre pouvoir sur sa propre santé.
Ainsi, ces approches gagneraient-elles à
être intégrées à un
projet éducatif plus vaste incluant notamment
: 1) un travail sur l'image de soi, la perception
du corps, l'estime de soi - tant on connaît
le lien entre trouble du comportement alimentaire
et construction de l'image de soi ! - ; et 2)
des activités visant à développer
un regard critique vis-à-vis des stéréotypes
médiatiques de la minceur extrême,
des publicités relatives aux produits alimentaires...
Un travail éducatif
concernant tous les membres de la communauté
éducative
S'il est de nombreuses structures qui contribuent à son éducation, l'enfant (comme
fille ou fils, élève, membre d'une
association sportive ou culturelle, etc.) est
unique. La question de la cohérence entre
toutes les contributions à son éducation
ne peut être éludée. Cette
question se pose tant au sein de l'établissement
scolaire (par exemple entre ce qui est proposé
dans le cadre de la restauration et ce qui est
prôné en cours) qu'entre l'établissement
et ses partenaires. Les textes appellent à
une telle prise en compte de l'éducation à
la santé au cur du projet éducatif
:
" L'éducation à la santé
prend appui sur la transmission de savoirs et
de connaissances et passe par l'organisation du
cadre de vie à l'école et des activités
éducatives. "4 En effet, au-delà
des activités spécifiquement centrées
sur la nutrition, l'éducation à
la santé ne peut prendre tout son sens
que dans la mesure où elle s'insère
dans une démarche plus vaste de promotion
de la santé au sein de l'école,
du collège ou du lycée. Hors d'un
réel investissement en matière de
vie collective dans l'établissement, d'accueil
des élèves, de relation aux parents
et aux partenaires, de présence de services
sociaux et de santé, d'adaptation de la
restauration scolaire, les activités pédagogiques
en éducation nutritionnelle risquent de
sonner bien faux aux oreilles des enfants et des
adolescents ! Le témoignage des responsables
du programme académique nutrition en Lorraine5
montre qu'une telle mobilisation est possible.
Néanmoins, il n'est pas facile d'entrer
dans une telle dynamique tant les obstacles sont
nombreux. Pour autant, jusqu'à quand va-t-on
continuer à mettre en uvre des interventions
exclusivement basées sur les savoirs diététiques
par des " spécialistes " extérieurs
à l'école sous le prétexte
qu'elles sont les moins coûteuses, les plus
faciles à évaluer et que l'école
n'est pas immédiatement capable de développer
des projets d'éducation à la santé
? L'enjeu est celui de la mobilisation de tous,
d'un cheminement collectif respectueux des différents
acteurs. Il n'est en fait pas d'autre alternative
crédible, les données issues de
la bibliographie montrant clairement la faible
efficacité, voire l'inefficacité,
des interventions ponctuelles.
Une nécessaire
formalisation des projets
Si l'on veut que l'éducation nutritionnelle
ne soit plus seulement le fruit de l'action militante
de quelques-uns, il est indispensable que la politique
éducative dans le domaine de la santé
soit contractualisée, c'est-à-dire
qu'elle fasse l'objet d'un document de référence
décrivant les objectifs du travail et précisant
le rôle de chacun des acteurs. Le projet
d'établissement pour le second degré,
ou d'école pour le premier, peut constituer
le lieu de l'expression de cette politique. De
plus, depuis le début des années
quatre-vingt-dix, les établissements et
les bassins de formation disposent d'un autre
outil, le comité d'éducation à
la santé et à la citoyenneté,
dont la finalité est explicitement de fédérer
les actions de prévention, de mobiliser
les acteurs de la communauté éducative
et de renforcer les partenariats6.
Le rôle spécifique
des enseignants
Si l'éducation à la santé
concerne tous les acteurs de la communauté
éducative, chacun n'a pas pour autant le
même rôle. Comme le souligne le rapport
des inspections générales7, c'est
sur l'équipe éducative, et en particulier
les enseignants dans le cadre de leurs cours,
que doit s'appuyer le dispositif d'éducation
à la santé et non sur une intervention
directe de " spécialistes " extérieurs.
Il ne s'agit évidemment pas d'appeler à
bannir les interventions mais plutôt de
souligner qu'elles ne peuvent constituer le cur
du projet. De par leurs missions et leurs compétences
éducatives, ce sont les enseignants qui
sont appelés à mettre en uvre,
dans leurs classes, l'éducation nutritionnelle.
Cependant, du fait de la complexité des
questions scientifiques et éthiques posées,
ils doivent être conseillés et soutenus
par des professionnels de santé. La présence,
aux côtés des enseignants, au sein
même des établissements des professionnels
de santé que sont les médecins et
les infirmiers de l'Éducation nationale
est le gage d'un partenariat réel qui a
fait ses preuves.
Promouvoir le développement de l'éducation
nutritionnelle ne peut passer par la multiplication
des interventions par des partenaires extérieurs
car il n'est pas réaliste d'imaginer que
cela soit possible dans les 70 000 écoles,
collèges et lycées que compte notre
pays. La seule voie crédible consiste à
s'appuyer sur les 894 000 enseignants du primaire
et du secondaire, de leur permettre de devenir
eux-mêmes acteurs. Le rôle des spécialistes
de la nutrition issus du monde de la santé
est ici déterminant. Ces derniers sont
experts, conseillers au service du projet pour
lequel les actions éducatives seront essentiellement
le fait des parents et des enseignants. Dans bien
des cas, ils sont à l'origine de la mobilisation
collective et contribuent à l'accompagnement
du projet à long terme.
Il est indéniable que dans ce domaine
aussi les obstacles sont nombreux : manque de
formation des partenaires au conseil méthodologique,
connaissance insuffisante du système éducatif,
associations financées sur la base des
interventions auprès des élèves
Seule une mobilisation convergeant vers la construction
de réseaux durables de professionnels compétents
au service des projets des établissements
peut permettre de les dépasser.
L'école primaire,
lieu privilégié d'éducation
nutritionnelle
L'approche de l'éducation nutritionnelle
est bien évidemment différente selon
l'âge des enfants, néanmoins il importe
de s'interroger sur les niveaux les plus pertinents.
En effet, même si l'accent est mis sur l'éducation
à la santé dans les programmes de
l'école primaire, l'idée selon laquelle
c'est à ce niveau que la prévention
est le plus efficace est encore peu partagée.
Dans notre pays, les interventions dans le second
degré sont souvent privilégiées.
Elles interviennent à un moment de la vie
des individus où ceux-ci sont fortement
polarisés sur l'intégration au groupe
des pairs et sont le plus sujet au rejet des messages
préventifs. Il ne s'agit pas de dire qu'il
ne faille pas conduire des actions en direction
des collégiens et des lycéens mais
simplement d'inviter à ne pas négliger
l'intérêt d'un travail auprès
d'enfants plus jeunes. Les enseignants du primaire
(maternelle et élémentaire) ayant
en charge l'intégralité des domaines
de l'éducation scolaire de l'enfant, il
est plus facile pour eux de prendre en compte
la santé de l'enfant dans sa globalité.
Des programmes visant à leur fournir des
outils et à accompagner les projets, comme
c'est le cas de " Pikabouge "8, prennent
aisément leur place dans les écoles
(d'autant plus que, dans ce programme, la relation
aux familles fait l'objet d'une attention toute
particulière). Ces spécificités
font de l'école primaire un lieu privilégié
mais non unique de l'éducation nutritionnelle.
Les programmes d'éducation nutritionnelle
peuvent d'ores et déjà s'appuyer
sur les pratiques actuelles des enseignants :
une étude récente montre que plus
de 80 % des élèves de cycle 3 (CE2,
CM1, CM2) déclarent avoir eu des informations
relatives à l'alimentation en classe au
cours de l'année scolaire9.
L'éducation nutritionnelle est bien l'affaire
de tous, la mobilisation des acteurs et l'articulation
cohérente des interventions constituent
des enjeux décisifs. En ce qui concerne
le système éducatif, deux grands
défis sont à relever. Le premier
consiste à permettre à tous les
enseignants d'identifier la nature de leur participation
à l'éducation à la santé
des élèves et à leur donner
les moyens d'une contribution adaptée.
Plusieurs IUFM10 y travaillent depuis de nombreuses
années et proposent des formations pertinentes11.
Pour autant, bien du chemin reste à parcourir
dans ce domaine et il est indispensable que les
initiatives, souvent fragiles, soient fermement
soutenues. En ce qui concerne la formation initiale,
l'enjeu est d'autant plus considérable
que près de la moitié du corps enseignant
sera renouvelé d'ici à 2012. Le
second défi concerne les partenaires de
l'école issus du milieu associatif, du
monde de l'Assurance maladie, des services de
l'État ou des collectivités locales.
Il s'agit ici de permettre l'émergence
en nombre suffisant d'experts, de conseillers
techniques au service des projets, compétents
à la fois dans les domaines de la santé
publique et de l'éducation, dotés
d'une réelle connaissance de l'institution
scolaire et de ses acteurs. De telles personnes
ressources sont d'ores et déjà présentes
sur le terrain et effectuent un travail considérable,
elles restent néanmoins insuffisamment
reconnues et trop peu nombreuses.
Nutrition à l'école : mode d'emploi (pdf, 73 Ko)
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