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Les conduites à risque illustrent une volonté de se défaire de la souffrance, de se débattre pour exister enfin. Elles témoignent d'une lutte contre une souffrance incisive en amont, liée à une histoire de vie, une configuration familiale et sociale. Elles sont une solution provisoire pour ne pas mourir. Plutôt que des ruptures, elles sont des tentatives d'ajustement au monde en essayant de ne pas renoncer tout à fait à soi. Elles ne sont pas des formes maladroites de suicide, mais des détours symboliques pour tester la légitimité d'être soi, se dépouiller d'un sentiment d'insignifiance.
Les épreuves que les jeunes s'infligent - avec une lucidité inégale - sont des ritualisations sauvages d'un passage douloureux, ce sont des moments " transitionnels ", ou plutôt leur corps lui-même est un objet transitionnel projeté parfois durement dans le monde pour continuer un cheminement lourd de désarroi1. Mais là où les filles prennent sur elles et font de leur corps un lieu d'amortissement de leur souffrance, les garçons se jettent durement contre le monde dans des conduites de provocation, de défi, de transgression, etc. En outre, là où le souci de la fille est plutôt d'être " unique ", celui du garçon est d'être le " meilleur ".
Montrer qu'« on en a »
Les garçons ont une nette surmortalité et surmorbidité par rapport aux filles. Les pairs ont un effet de renchérissement des conduites à cause de la valorisation du risque dans les imaginaires adolescents de la virilité, et par crainte d'une réputation de pusillanimité. Leur présence incite le jeune à aller au-delà de ses appréhensions pour affirmer son identité aux yeux des autres. Le mal de vivre, la difficulté d'éprouver l'évidence d'exister suscitent un repli sur les vieilles antiennes de la " virilité ". Il s'agit de montrer qu'« on en a », de ne pas avoir froid aux yeux.
La violence, les incivilités, les émeutes urbaines, les provocations ou les affrontements aux autres participent d'une culture de la " virilité " qui reste l'ultime ressource pour se forger - avec les poings ou l'arrogance - une image de soi positive. L'obsession du " respect " que l'on est prêt à défendre en toutes circonstances témoigne de la fragilité du sentiment de soi. Le souci d'être à la hauteur provoque d'innombrables défis pour savoir qui pisse ou crache le plus loin, ou amène des joutes plus délicates mettant en danger l'existence ou l'avenir.
Se dérober face à l'épreuve est impensable pour l'estime de soi et sa place dans le groupe. Pour les garçons, la peur de passer pour un " bouffon " est rédhibitoire. Le risque pour l'identité est plus redoutable à assumer que le risque pour la santé ou la vie. Perdre l'estime des pairs est le pire des dangers. Le reste n'est que le prix à payer pour maintenir sa place ou prendre de l'ascendant sur le groupe. Cette sociabilité masculine se caricature dans des émissions cultes des jeunes générations, typiquement masculines, comme Jackass ou Dirty Sanchez.
L'influence des pairs, facteur aggravant
L'entrée dans un certain nombre de conduites à risque (toxicomanie, délinquance, alcoolisme, etc.) est souvent liée à la puissance d'attraction d'un groupe de pairs qui les valorise et dissipe les derniers doutes en leur conférant une légitimité bien supérieure à celle de la société, ou de sa propre famille. " On est tous pareils dans la bande. C'est quand on est en bande qu'on se la joue. Mais, quand on est seul, on commence à se calmer. En fait, on a envie de frimer, de se montrer ", dit Brahim, 16 ans. Dans la conduite automobile, la présence des autres est un facteur aggravant. Les jeunes conduisant seuls sont sensiblement moins victimes d'accidents de la route. La simple présence d'un pair à ses côtés suffit à mettre le conducteur en représentation. À son insu, il entend montrer qu'il est à la hauteur ou qu'il ne s'en laisse pas conter par le code de la route, qu'il " tient " parfaitement l'alcool ou le cannabis.
Les garçons projettent leur corps contre le monde, ils se débattent dans leur quête de limites, ils forcent un chemin de sens dans leur existence en affrontant symboliquement ou réellement la mort : jeux dangereux, ivresse, vitesse sur la route en deux-roues ou en voiture, suicide, délinquance, violence physique. Ils utilisent des moyens plus radicaux de mise en jeu de leur intégrité physique que les filles. Ces conduites d'affirmation de soi sont d'ailleurs souvent valorisées dans l'univers masculin, notamment populaire, soulevant même une dimension initiatique d'entrée dans une classe d'âge à travers les imaginaires culturels qui leur demeurent liés : ainsi de la vitesse, de l'ivresse, de l'agressivité, du courage, etc. Les aînés ne sont, à ce propos, guère en position de force pour les dissuader, ayant souvent eux-mêmes emprunté les mêmes voies, et les poursuivant éventuellement bien des années après. En outre, le cinéma, les magazines renchérissent sur l'attrait de ces comportements, stigmatisant la prudence, perçue comme une pusillanimité ou une faiblesse.
Construire son propre " héroïsme "
La mémoire des hommes est fortement structurée par les moments où ils se sont autrefois confrontés à l'autorité des adultes. La jubilation d'avoir rompu les limites données par les lois ou d'avoir su se mettre en danger avec sang-froid organise les souvenirs les plus puissants. Le jeune garçon construit son " héroïsme " en s'opposant à toutes les formes d'autorité incarnées par les adultes (parents, police, enseignants, etc.). La mise en récit de soi au masculin s'alimente de manière privilégiée dans les moments où il s'agit de faire prévaloir son point de vue personnel sur l'autorité sociale.
Si l'incidence de la présence des pairs est nette dans les activités des garçons, sans cesse en concurrence les uns avec les autres pour afficher leur " virilité ", les conduites à risque des filles sont nettement plus solitaires,
celles-ci n'éprouvent pas la nécessité de faire leurs preuves aux yeux de leurs compagnes, mais de briller plutôt en tant que femmes aux yeux des garçons. Leur corps traduit leur mal de vivre. De façon significative, elles sont plus malades que les garçons, mais ces derniers sont plus souvent victimes d'accidents.
Les filles, d'autres conduites à risque
Les filles font sensiblement plus de tentatives de suicide que les garçons même si elles en meurent moins. Elles recourent plutôt aux médicaments, là où les garçons emploient des moyens plus irréversibles (pendaison, arme à feu). Elles usent souvent de psychotropes, elles tendent, aujourd'hui, à s'alcooliser davantage. La recherche répétée d'ivresse notamment devient un problème. Elles rejoignent les garçons dans la consommation excessive de tabac. La cigarette ici, pour les uns et les autres, a valeur de prothèse pour se hausser enfin à une image de soi plus mûre, mais incertaine.
Les filles intériorisent leur " manque à être ", faisant de leur corps une caisse de résonance de leur relation douloureuse au monde : maux de tête, nausées, dépressions, douleurs diffuses, pertes de conscience, spasmophilie, isolement, scarifications, ruminations suicidaires, etc. Les plaintes corporelles marquent l'imprégnation négative d'un corps difficile à assumer dans sa sexualisation. Elles sont sujettes à des troubles alimentaires (anorexie, boulimie). Tentatives de différenciation d'avec la mère, de résistance à un corps de femme, un corps " défroqué " dans lequel elles ne se reconnaissent pas2. Elles connaissent des grossesses précoces les contraignant à des interruptions volontaires de grossesse ou à être des mères adolescentes, surtout chez celles issues d'une fratrie nombreuse, aux parents dissociés ou en conflit, souvent au chômage ou tributaires d'emplois provisoires. Leur scolarité est médiocre, leur estime d'elle-même pauvre. L'enfant qu'elles mettent au monde ou dont elles avortent est une manière de se rattacher inconsciemment à la maternité comme valeur.
Souffrances : intériorisées chez les filles, publiques chez les garçons
Que les entames corporelles soient nettement supérieures en nombre chez elles confirme le fait que leur souffrance s'intériorise là où chez les garçons elle emprunte plutôt la forme d'une agression à l'encontre du monde extérieur. Là où la femme s'entaille plutôt en solitaire, il est courant que l'homme le fasse sous le regard des autres dans une démonstration sans équivoque de sa " virilité ". Dans une situation où il est en difficulté, il entend bien montrer " qu'il en a ". L'acte traduit une souffrance mais l'incision est sublimée, magnifiée, détournée vers une signification censée le valoriser. Slim, 17 ans, qui accumule les échecs personnels, est dans un café avec des amis de son âge qui le raillent comme à l'accoutumée. Il s'enflamme soudain, enlève son T-shirt, prend un couteau dans sa poche et se balafre plusieurs fois la poitrine en hurlant à ses copains qu'ils sont " nuls ", et qu'ils les " baise tous ". En jouant avec la douleur et le sang, Slim proclame symboliquement sa virilité. Le fait de montrer son courage et de se faire mal pour imposer son statut est une attitude plutôt masculine. Nombre de brûlures de cigarettes s'effectuent ainsi sous le regard des autres, que l'on souhaite impressionner.
Ces comportements reproduisent des données éducatives imposant à l'homme une démonstration de soi. Être à la hauteur, relever les défis, protéger son " honneur ", prendre ses distances avec les autorités, " tenir " l'alcool, endurer la douleur ou s'arranger de la loi s'il a une chance de ne pas être pris sont des " vertus " masculines.
À l'inverse, si l'on attend de l'homme une attitude frondeuse avec les lois, la femme est censée être plus conforme. L'adolescente traduit plus volontiers une fragilité allant de pair avec les critères de séduction qui s'imposent à elle. Qu'elle fléchisse devant la douleur est dans l'ordre culturel des choses. Mais, en retournant sa souffrance (celle qui est dans la vie) contre sa propre peau, en s'entaillant, la femme récuse aussi le modèle de séduction qui l'étouffe et qui fait de son apparence le critère d'évaluation majeur de ce qu'elle est, là où l'homme est plutôt jugé sur ses uvres. La femme dit justement qu'elle est toujours à fleur de peau. Et que parfois elle en a assez, biffant alors celle-ci de gestes rageurs. Une femme censée être fragile, douce, porteuse de vie
ne saurait faire ainsi couler son sang ou " abîmer " son corps. La force de l'interrogation est d'autant plus troublante.
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