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« De ce vin frais, l'écume pétillante. De nos Français est l'image brillante », s'enthousiasmait Voltaire. Enraciné au plus profond de la culture française, utilisé comme anxiolytique par les Poilus lors de la Première Guerre mondiale, le vin s'est considérablement démocratisé depuis un siècle. Il continue d'être consommé à la fois par convivialité, pour ses qualités gustatives et comme substance psychoactive pourvue d'effets " dopants ". |
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Michel Craplet
Médecin délégué de l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa), Paris.. |
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La vigne est une plante dont les racines s'enfoncent profondément dans le sol. De la même façon, le vin et l'alcool sont enfouis dans les cultures des sociétés occidentales et en particulier dans le patrimoine français. L'étude des vestiges archéologiques permet notamment de reconstituer l'histoire et le cheminement du vin jusqu'à l'Europe : ce produit est connu depuis cinq mille ans au Proche-Orient, et en France depuis deux mille ans. Les Gaulois - grands amateurs de vin selon les premiers observateurs, tel Jules César -, excellents ferronniers, ont inventé un objet fondamental pour l'humanité buveuse : le tonneau. Arrivée en Gaule via les Romains avec le prestige des vainqueurs et de la civilisation gréco-latine, cette boisson des assemblées (symposium) philosophiques et des orgies païennes devint un symbole et un objet rituel de la nouvelle religion dominante. Plantée d'abord sur la côte méditerranéenne, la vigne progressa avec les colons romains et les prélats de l'Église chrétienne, en remontant vers le nord par la vallée du Rhône et en Aquitaine. Et, depuis les ports, Bordeaux en particulier, le vin s'exporta rapidement.
Un produit culturel
La vigne s'inscrit dans la terre. Il suffit de parcourir les régions viticoles pour lire sur le paysage l'impact visuel de cette plantation. Le vin est, certes, un produit naturel, comme disent ses défenseurs, pour souligner la différence avec d'autres boissons dites industrielles ; mais il est avant tout un produit culturel. Sa consommation a toujours été un symbole de pouvoir : de l'évêque, du seigneur, puis de la bourgeoisie urbaine. C'est ainsi que les vignes furent plantées à proximité des villes ou des cours d'eau afin que le vin soit facilement acheminé vers ceux qui avaient les moyens d'en acheter. Cela explique quelques curiosités de la carte viticole qui reflète davantage la proximité des marchés potentiels de buveurs que les conditions climatiques idéales (vallée du Rhin ou Champagne, par exemple).
Le vin s'inscrit dans la culture. Depuis l'Antiquité avec Homère et Horace, il a été chanté par de nombreux poètes. Loué par des auteurs difficiles ou populaires, il envahit certaines uvres emblématiques de la littérature française, comme celle de Rabelais, dans une tradition qui se poursuit jusqu'à nos jours avec Le Vin des copains, de Jules Romain, d'Antoine Blondin et de René Fallet. Il est alors fait référence aux terroirs fournissant des vins simples bus " pour la soif " dit-on, plutôt que dégustés.
Parallèlement, l'appréciation du vin fut toujours un signe de bon goût, de civilisation (identifiée à celle de l'Antiquité gréco-romaine), alors que les autres boissons ne bénéficient pas de ce prestige. La bière est restée la " boisson des Barbares " ou bien celle du peuple. Élaborée longtemps par les femmes, cette boisson proche des aliments ne possède pas de dimension sacrée, même si certaines congrégations monastiques en ont produit. La consommation de vin fut, de plus en plus, assimilée au bon goût à partir du XVIIIe siècle avec la diffusion de deux inventions, la bouteille de verre et le bouchon de liège, qui permettent de le garder d'une année sur l'autre et de le bonifier. Bien sûr, les goûts évoluent en permanence. Selon les modes, il est apprécié plutôt rouge ou blanc, doux ou sec, tranquille ou mousseux.
" Pinard " des tranchées
L'histoire du vin jalonne l'histoire de France dans la légende et la réalité. Le futur Henri IV aurait été baptisé au jurançon ; les médecins de Louis XIV ont bataillé pour savoir quel vin serait plus salutaire à leur royal patient. La Révolution française s'empara de ce symbole. Le roi Louis XVI a dû lever son verre à la santé de la Nation, le 20 juin 1792, pour calmer la foule qui avait envahi son palais et les premières parodies de la Marseillaise annonçaient : " le jour de boire est arrivé " et souhaitaient
" qu'un vin bien pur humecte nos poumons ".
La révolution industrielle favorisa l'accès du vin à des classes sociales qui ne pouvaient se l'offrir sous l'Ancien Régime ; sa consommation fut " démocratisée " et rendue encore plus patriotique au cours de la Première Guerre mondiale, où il servit de drogue désinhibitrice et anxiolytique sous le nom de " pinard ". En 1954, lorsque le président de la République, René Coty, fut photographié à la table de l'Élysée devant une bouteille de bière, la presse et l'opinion s'en émurent. En 1999, une visite officielle de diplomates iraniens fut annulée parce qu'ils ne souhaitaient pas que des toasts soient portés au cours du repas officiel. Or, d'après les usages de la République, un dîner officiel doit comporter ce geste de reconnaissance envers un symbole national.
Le vin a servi à marquer les conquêtes sur les autres continents, où il fut planté comme symbole des civilisations occidentales et de la religion catholique. Aujourd'hui, il voyage parfois dans les navettes spatiales et effectue ainsi le tour de la planète. Certains vins et alcools condensent ces qualités symboliques et sont assimilés au génie (bon ou mauvais) d'une nation : le gin en Angleterre, la bière en Allemagne, la vodka en Russie. En France, c'est le vin de Champagne, symbole de l'esprit français, comme le dit Voltaire : " De ce vin frais, l'écume pétillante. De nos Français est l'image brillante. "
L'absinthe, concurrent redoutable
Toutes les boissons alcooliques font partie de cet important patrimoine économique. Les alcools à base de vin furent d'abord inventés par des commerçants habiles de l'Europe du Nord pour écouler des mauvais vins en les brûlant : le branvin - " vin brûlé " - devint le brandy. Ces alcools français, cognac et armagnac, sont devenus ensuite des fleurons de l'agriculture et des sources importantes de revenus. Le vin a dû affronter en permanence la concurrence des autres boissons, même de la bière et du cidre, pour des raisons économiques, parmi les classes sociales ne pouvant s'offrir ce produit longtemps rare et cher. Sa consommation décrut avec l'arrivée des nouveaux produits psychoactifs exotiques : café, chocolat, thé. Au XIXe siècle, il subit la concurrence des alcools industriels dont le symbole fut à un moment l'absinthe.
Aujourd'hui, ce sont les vins étrangers qui menacent les vins français souvent handicapés par des normes de production contraignantes. Cependant, les méthodes de production se modernisent et les terres viticoles françaises deviennent des laboratoires de recherche et d'expérimentations pour des viticulteurs et des nologues du monde entier. Le vin redevient " tendance ", on le boit en apéritif, les bars à vins et les livres se multiplient pour faire connaître ce morceau du patrimoine aux jeunes élevés aux sodas sucrés et plus attirés par les alcools étrangers. Menacé économiquement, il est d'autant mieux défendu que ses nombreux producteurs représentent une force politique importante.
Produit convivial
ou dopant ?
Dans ce contexte historique, comment appréhender les questions de l'ivresse, de l'abus, de l'alcoolisme ? La majorité des buveurs apprécie les boissons alcooliques pour leurs qualités gustatives et leur faculté à rassembler les hommes d'une communauté, d'une société, d'une nation. Cependant, la plupart de ceux qui abusent de ces boissons les utilisent comme un médicament ou un produit dopant. Plutôt que l'enrobage socioculturel, ces derniers recherchent le noyau dur : la molécule psychoactive d'éthanol. Par ces conduites alcooliques, ils mettent en danger eux-mêmes et leurs concitoyens de la vie quotidienne, ces buveurs conviviaux qui se considèrent comme " normaux ". Les buveurs excessifs et les alcoolodépendants sont ainsi accusés de faire un " mauvais " usage de ce qui est considéré comme un " bon " produit, ils deviennent donc de mauvais citoyens. Après avoir été longtemps tolérés, lorsque la fête tourne mal, ils sont alors violemment rejetés du cercle joyeux des buveurs.
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Bibliographie
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Craplet M. Passion alcool.
Paris : Odile Jacob, 2001 : 384 p.
Craplet M. Il n'est jamais trop tard pour parler d'alcool. Paris : Éditions de la Martinière, 2003 : 300 p.
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| LA SANTÉ DE L'HOMME 368 | NOVEMBRE/DECEMBRE 2003 | Pages 19 et 20 |
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